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Néandertal, un simple Sapiens ?

Publié en ligne le 23 mai 2012 -
par Jean Guerdoux - SPS n° 299, janvier 2012

Le séquençage de l’ADN « ancien » a fait des progrès considérables, et il est désormais devenu possible de travailler sur des restes fossiles en petite quantité et surtout en n’étant plus trop gêné par les contaminations diverses. Après une première série de résultats 1, deux articles récents sont allés plus loin 2. Il était normal qu’une revue de vulgarisation, les Dossiers d’Archéologie (Éditions Faton), consacre une partie de son numéro 345 (mai-juin 2011) à ce qui représente un apport très précis à la place de Néandertal dans l’évolution des hommes. Mais la lecture de ce numéro « Néandertal réhabilité » réserve une surprise de taille.

Jean-Jacques Hublin, directeur du département d’évolution humaine de l’Institut Max Planck, présente un résumé rapide mais cohérent des résultats dont je retiendrai que : « Néandertal s’enracine très près de notre propre lignée, dans l’arbre évolutif humain, il y a moins d’un demi million d’années ; la taille de [la] population effective est très faible, de l’ordre de quelques milliers d’individus ; il n’y a pas de mélange massif entre hommes modernes et néandertaliens [contrairement à] l’idée d’un mélange massif prônée par quelques-uns ». Bref, sapiens et neanderthalensis forment deux groupes génétiques séparés, suffisamment éloignés l’un de l’autre pour – banalement – constituer deux espèces, même si elles ont pu conserver « une certaine capacité d’interfécondité [comme] ours, chacals, babouins, dauphins, baleines [qui] s’hybrident avec leurs plus proches parents », ce qui est également banal.

Malheureusement, au strict opposé de cette analyse pourtant très proche des articles cités, deux auteurs développent une bien curieuse argumentation. M. H. Wolpoff, de l’université du Michigan, se demande s’il y avait une espèce néandertalienne et répond « non » en citant les mêmes travaux. M. Otte, de l’université de Liège, parle de « la population néandertalienne, une parmi tant d’autres ». Dans le titre d’une figure, il écrit : « deux populations différentes, rien de moins, rien de plus, auxquelles appartenaient Néandertal et Cro-Magnon ».

La source de cette incompréhension est très simple. Wolpoff écrit : « l’introgression (c’est-à-dire la présence de certaines versions de gènes, nommées allèles, de Néandertal chez certains sapiens) apporte la preuve du métissage avec la population ancienne », confondant l’interfécondité relevée auparavant par Hublin, avec l’unicité hypothétique des deux espèces. Et Otte écrit : « la biologie moléculaire [...] après avoir cru pouvoir prouver que cette humanité fossile toute récente correspondait à une autre espèce que la nôtre (allusion à l’article de Science de 2006) [...] prouve exactement l’inverse, toujours avec le même aplomb, la même sérénité ». Même si l’on met de côté l’agressivité des propos, seule l’existence de l’introgression comme « preuve » de l’unicité des espèces peut expliquer son erreur.

Dans le même numéro, Otte va d’ailleurs encore plus loin : « Des mécanismes évolutifs et des tendances vers l’humanité moderne s’y firent tout autant sentir. Il ne s’agit pas d’espèces différentes mais d’une seule constituée il y au moins plus de 3 millions d’années, et poursuivant des tendances évolutives analogues d’un point à l’autre du globe [...] toute l’humanité a largement fait passer les modifications biologiques loin derrière les processus adaptatifs créés par la conscience ».

Ce curieux mélange d’une erreur de raisonnement (métissage entre deux espèces assimilé à un argument en faveur d’une seule espèce) avec du lamarckisme (« créés par la conscience ») et une téléogénie (évolution guidée vers un but) manifeste (« tendances ») est vraiment étonnant en 2011. Il correspond très probablement à une autre remarque de Hublin : « de nombreux préhistoriens préfèrent ignorer la différence biologique et comportementale et ne voir dans l’évolution humaine qu’un processus historique au cours duquel les capacités techniques des hommes et leur mode de subsistance se sont graduellement modifiés ». On peut rapprocher les propos de M. Otte et M. H. Wolpoff, de l’œuvre de Teilhard de Chardin imaginant l’homme débarrassé de l’évolution naturelle pour voguer vers le point Oméga. On est plus proche d’une idéologie que de la science.

Les propos critiqués auraient (peut-être) leur place dans une autre publication des Éditions Faton, Religions et Histoire. Il est dommage qu’ils soient publiés dans un dossier qui donnera le tournis aux lecteurs non avertis puisque les mêmes faits sont fort correctement rapportés par un auteur et interprétés de manière totalement contradictoire et erronée par deux autres.

1 Dont Science, 2006, 314 (5802) : 1113-1118.

2 Science, 2010, 328 (5979) : 710 et 723.


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