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Naissance de la biologie et matérialisme des Lumières

Publié en ligne le 3 octobre 2014
Note de lecture de Michel Morange

Note parue dans Raison Présente.

Dans cet ouvrage, Pascal Charbonnat scrute les relations, de 1750 à 1810, entre des philosophes matérialistes et des naturalistes. Son argument est que ces quelques décennies sont cruciales pour un double mouvement : un approfondissement et une redéfinition des conceptions matérialistes en relation avec les transformations des sciences, et en particulier de la chimie et des sciences naturelles ; et, en retour, une autonomisation progressive des sciences naturelles vis-à-vis de la métaphysique et de la religion, avec une distanciation croissante entre le créant et le créé, la cause première et les causes secondes.

La première partie est consacrée à Diderot et à d’Holbach, la deuxième aux naturalistes, principalement Charles Bonnet, John Needham et Buffon, et la troisième aux « post-Buffoniens » et à Lamarck. Cette troisième partie correspond à l’achèvement de l’autonomisation des sciences naturelles (avec l’introduction du terme de biologie), qui s’accompagne d’un reflux des interrogations métaphysiques.

Outre cette thématique générale intéressante sur les relations entre métaphysique et sciences du vivant à un moment crucial de l’autonomisation de ces dernières, le lecteur trouvera des analyses particulièrement bien informées sur les conceptions de Diderot, Buffon, Lamarck, et leurs évolutions progressives.

Le livre présente néanmoins quelques défauts. Le premier est d’être d’une lecture parfois difficile, et même, par moments, ennuyeuse, non pas à cause de l’érudition de l’auteur, mais du fait de trop nombreuses répétitions, et de l’absence d’un plan clair.

Le deuxième défaut est un décalage entre l’ambition proclamée – ne pas décrire des œuvres personnelles, mais traquer une généalogie des idées et porter une attention particulière aux processus cognitifs –, et la réalité, qui est une présentation très classique et très subtile de parcours individuels de réflexion. Ce qui, pour nous, est tout à fait satisfaisant. S’il y a un reproche à faire à l’auteur, c’est de vouloir à tout prix et bien inutilement faire rentrer une étude classique dans un costume « à la mode ». De même le déterminisme socio-politique affirmé, dans la tradition marxiste, nous semble peu productif.

Mais le principal reproche est ailleurs : contrairement au titre, l’ouvrage ne parle pas de la naissance de la biologie. Pour qu’il en soit ainsi, il aurait fallu qu’il nous décrive les transformations des sciences de la vie en cette fin de XVIIIe siècle, les expériences de Spallanzani sur la génération spontanée, les découvertes de la régénération de l’hydre et de la parthénogenèse et les pages de Buffon consacrées à la transformation des espèces, du cheval à l’âne, et de l’homme au singe 1.

Cet ouvrage n’est pas un livre sur l’histoire des sciences de la vie, mais sur les prises de position métaphysiques des philosophes, et de quelques naturalistes. L’absence des sciences du vivant masque une réalité qui va en partie à l’encontre de la thèse de l’auteur : les sciences du vivant se sont déjà largement autonomisées de la métaphysique – même si certains de leurs auteurs continuent à échanger des arguments avec les théologiens –, et les choix des naturalistes – accepter ou refuser l’existence de la génération spontanée, admettre ou pas un transformisme limité – sont déjà bien plus des choix scientifiques que le résultat d’une obéissance à des convictions métaphysiques.

Ce peu d’attention aux sciences naturelles de l’époque se conjugue avec une focalisation quasi-exclusive sur la science française, et une ignorance apparente de l’histoire de la pensée biologique. L’influence de Newton est prépondérante ; la notion de « biologie » apparaît d’abord en Allemagne ; et le modèle de la fermentation – il serait sans doute plus juste de parler de métaphore – est déjà présent dans la pensée biologique depuis Aristote. Il est dommage aussi que l’auteur ne parle du vitalisme que dans la troisième partie, et en ne mentionnant qu’un seul auteur, alors que, sous l’une ou l’autre des multiples formes qu’il adopte, il imprègne la pensée de tous les naturalistes du XVIIIe siècle, des encyclopédistes, et en particulier celle de Diderot.

La leçon que nous retiendrons est différente de celle de Pascal Charbonnat. Le matérialisme de Diderot, basé sur l’hétérogénéité des éléments chimiques, ne joue aucun rôle dans l’essor des sciences de la vie. Celles-ci, comme toutes les sciences, se portent bien mieux lorsqu’on ne leur impose aucune métaphysique, quelle qu’elle soit.

1 Buffon admet une transformation limitée des espèces en d’autres espèces, par « dégénération » (une sorte de dégénérescence réversible). Ainsi, selon lui, l’âne très proche du point de vue anatomique du cheval, serait issu d’un cheval ancestral. Il en est de même pour le singe qui serait issu d’un homme ancestral.


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