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Moratoire sur la pêche

Publié en ligne le 22 août 2006 - Écologie
par Isabelle Burgun

Dix ans après le moratoire sur la pêche à la morue, les populations n’ont toujours pas récupéré. Les biologistes attribuent généralement cela au fait que les écosystèmes sont encore trop perturbés par des décennies de surpêche. Le New Scientist insinue qu’il pourrait y avoir un autre coupable : les pêcheurs eux-mêmes.

Ceux-ci prendraient « par accident » dans leurs filets un nombre anormalement élevé de morues et autres espèces protégées. Une hypothèse que réfute Jean-Claude Brêthes, de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski. « Il y a bel et bien de telles prises dans certains secteurs, mais elles ne semblent pas énormes ». Selon lui, les chiffres de l’article du New Scientist proviennent d’un « vieux » rapport du Fonds mondial pour la nature (WWF) datant de l’an dernier.

Rappelons que le moratoire sur la pêche à la morue est entré en vigueur en 1995. Or, depuis cette date, le taux de pêches accidentelles de morues semble être croissant. La journaliste Debora MacKenzie parle de 5400 tonnes de morue attrapées en 2003 au sud des Grands bancs de Terre-Neuve contre 170 tonnes en 1994.

Conserver ou pêcher

Il faut savoir de plus que la pêche commerciale a été rouverte aux petits bateaux, dans les eaux côtières, en 1998. Il existe un quota autorisé des captures qui s’élevait, en 2002, à 5600 tonnes et « les pêcheurs ont droit à un certain quota de prises accidentelles » : autrement dit, ils peuvent vendre la morue qui tombe accidentellement dans leurs filets. « Peut-être que certains ciblent ce quota mais la majorité des prises non déclarées le sont hors de la zone des 200 milles canadiens (la limite des eaux territoriales) et restent difficiles à cerner », relève le Pr Brêthes, spécialiste de l’écologie halieutique et de la dynamique des populations exploitées.

Prises fantômes

Une autre cause de mortalité non comptabilisée chez les poissons, ce sont les prises fantômes. On les doit aux filets maillants : il s’agit de rectangles verticaux de filets qui se dressent sur plusieurs mètres de haut et sur une centaine de mètres de large. Ces filets se signalent par des bouées. Or, il arrive que les bouées soient coupées par des hélices ou des tempêtes. Les filets continuent pourtant de capturer des poissons ; lorsqu’ils sont pleins, ils se couchent à terre avec leurs proies, ce qui fait le bonheur des crabes. Une fois vidés, ils se redressent et continuent leurs pêches.

« Un véritable fléau. Il existerait quelques milliers de filets maillants. Le nylon qui les constitue est très lent à se dégrader » explique Jean-Claude Brêthes. Si l’Europe a interdit les filets maillants dérivant depuis 2002, il n’existe encore rien de tel au Canada - malgré des tentatives terre-neuviennes de légiférer.

« Depuis 10-15 ans, il y a eu une prise de conscience environnementale. Les stocks vont mal et aucun pêcheur ne remet ça en question », soutient-il. Selon lui, les pêcheurs vivent une période de grand découragement et de frustration car ils ont fait beaucoup de sacrifices et les stocks ne reviennent pas. De plus, les pêcheurs sont nombreux à aider les scientifiques à travers les « pêches sentinelles », ces captures qui servent à documenter l’état des stocks.

« L’esprit de conservation a toutefois des limites. Il ne faut pas oublier que la pêche, c’est la raison de vivre du pêcheur » soulève Jean-Claude Brêthes, qui regrette qu’il ne soit pas fait mention, dans l’article du New Scientist, des prises illégales hors du territoire canadien. Cela constitue selon lui un mal bien plus important, qu’on doit aux pavillons de complaisance, véritables pirates des mers.

Stocks sous le niveau de conservation

Plus de 10 ans après le moratoire sur la pêche à la morue, les stocks demeurent à un niveau inquiétant. Un rapport de 2003 de Pêches et Océans Canada relève que « la biomasse de géniteurs y a augmenté à partir de 1995, pour se chiffrer à 41 000 tonnes en 1998 », mais est ensuite retombée à 14 000 tonnes au début de 2003. L’ensemble des morues de quatre ans et plus était alors estimé à quelque 30 000 tonnes. En comparaison, le stock s’élevait à près de 800 000 tonnes dans l’âge d’or de la pêche à la morue (1960-1970).

Ce rapport est pessimiste : « même en l’absence de pêche, la biomasse de géniteurs ne reviendra pas pendant la prochaine décennie au niveau atteint en 1998. Le stock dans son ensemble se situe clairement au-dessous de la limite de référence propre à assurer sa conservation. ».

Tout aussi alarmant est le fait que le moratoire puisse être contourné en toute connaissance de cause. Ainsi, dans un autre document de Pêches et Océans Canada (Cadre révisé pour l’évaluation de l’étendue des dommages admissibles en vertu de l’article 73 de la Loi sur les espèces en péril), il est dit que l’article 73 interdit la pêche commerciale de la morue. Mais quelques lignes plus bas, la conclusion retourne l’interdit : il suffit de démontrer qu’à la fin de la période du permis de pêche, l’état du stock ne se sera pas détérioré en raison de la pêche.

Prises accidentelles ou occasionnelles, pêches récréatives et autres pêches fantômes : « la comptabilité de tout ça efface le léger surplus de production » des populations de morues, sanctionne notre expert.


Mots-clés : Écologie


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