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Loufoqueries freudiennes

Publié en ligne le 24 mai 2020
Loufoqueries freudiennes
La psychanalyse de l’Homme aux loups

René Pommier
Éditions Kimé, 2020, 152 pages, 19 €

Il y a différentes manières de se confronter avec les textes de Freud, référence intellectuelle de nombreux penseurs ou d’artistes, mais aussi de praticiens parfois renommés, psychiatres et psychologues. René Pommier a choisi la voie de la rigueur, celle qui lui est naturelle : il est agrégé de lettres, docteur d’État, ancien normalien et auteur récompensé à de nombreuses reprises 1. La revue SPS s’est d’ailleurs fait l’écho de plusieurs de ses ouvrages. Ici, il décortique dans son intégralité l’un des textes fondateurs de Freud, Extraits de l’histoire d’une névrose infantile (l’Homme aux loups). Il pousse l’honnêteté intellectuelle jusqu’à tenter de suivre Freud et admettre les prémisses de certains raisonnements, pourtant à peine plausibles dès l’origine.

Pour chercher à comprendre sur quelles bases s’appuie Freud, l’auteur se glisse habilement dans sa logique. Freud a bâti un échafaudage entier sur une fameuse « scène primitive », où le petit Sergueï aurait assisté au coït de ses parents à dix-huit mois, que le fameux rêve des loups, événement vécu à quatre ans, aurait « réactivée ». Ces six ou sept loups blancs symboliseraient le coït de ses parents en sous-vêtements blancs… Freud imagine un événement dont son patient n’a strictement aucun souvenir, supposant une amnésie, un refoulement qui seraient la source des troubles mentaux du petit Sergueï. En fait, une absence de souvenirs peut être attribuée soit à l’immaturité fonctionnelle du cerveau dans la prime enfance, soit tout simplement au fait que cet événement n’aurait jamais eu lieu. « Freud entend donner des explications psychologiques de phénomènes purement physiologiques » et R. Pommier souligne d’ailleurs fréquemment que Freud cherche des explications à de nombreux phénomènes qui n’ont besoin d’aucune explication particulière.

Tout au long de son ouvrage, l’auteur étudie patiemment et minutieusement, une par une, toutes les affirmations du texte de Freud. On découvrira un nombre de rapprochements totalement arbitraires, par exemple castration et peur des loups, excréments et argent. De multiples significations sont d’ailleurs prêtées aux excréments. Ceux-ci symboliseraient chez lui « une seconde naissance, qui serait une édition tronquée et censurée des fantasmes de désirs homosexuels »… Ces suppositions ne s’appuient jamais sur de quelconques éléments scientifiques, elles constellent pourtant ce livre de Freud, encore utilisé de nos jours comme une référence.

Le lecteur ne peut qu’être effaré d’apprendre que le patient, malgré ses soixante-dix ans d’analyses par dix psychanalystes différents jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, ne fut jamais guéri, et n’a même jamais vu son état s’améliorer. L’on se demande, à la lecture de cet ouvrage, comment certains malades peuvent être encore traités de nos jours par des pratiques psychanalytiques si inadaptées et dangereuses. Que Freud soit très fortement perturbé est une chose difficilement contestable, mais qu’il ait pu contaminer le corps médical et par là même détruire de nombreuses personnes fragiles est bien plus grave.

L’analyse de R. Pommier, d’une grande acuité, directe et sans ambages, contribue à montrer que ces pratiques psychanalytiques pourraient être considérées comme un véritable scandale sanitaire dans le traitement des maladies mentales.

1 Prix de la Critique de l’Académie française, Prix Alfred Verdaguet de l’Institut de France pour l’ensemble de son œuvre, Prix Joseph Saillet de l’Académie des sciences morales et politiques.