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Les tribulations du professeur… Au pays du nucléaire

Publié en ligne le 11 octobre 2014
Note de lecture de Martin Brunschwig

Cet ouvrage est un peu ancien, mais ce qui y est écrit reste d’actualité. Jean-Claude Artus, professeur de biophysique médicale et de médecine nucléaire à la Faculté de médecine de Montpellier, cherche dans cet ouvrage à « démystifier les connaissances relatives au nucléaire ». En effet, il y a un gouffre entre la culture scientifique et ce qu’on peut lire dans les médias, qui pour l’auteur « relaient bien souvent sans nuances la propagande des activistes anti-nucléaires, responsable d’une vision complètement erronée sur ces questions ». L’auteur a donc souhaité faire un ouvrage de mise au point, à la portée de tous, pour tenter de combattre les fausses idées ou les « abîmes d’ignorance » qu’il découvre « jusque dans son entourage : famille, amis, et même collègues universitaires ! ».

Pour cela, il se met en scène, de façon aussi ludique que variée, dans une balade à vélo, au restaurant avec des amis, en réunion avec des collègues, ou encore en entretien avec une nouvelle recrue de son service, etc. Chaque épisode est l’occasion pour l’auteur de nous livrer des informations différentes, et cette forme aérée et toujours renouvelée rend la lecture très agréable.

Quant au fond, Artus nous livre à chaque chapitre de nombreuses informations claires et détaillées, en commençant par les vrais dangers des irradiations nucléaires, nous décrivant par le menu les conséquences que peuvent avoir celles-ci selon leurs doses, leurs débits, la nature des rayonnements, etc. Il fait tout pour rendre simples ses explications, et il y parvient parfaitement : par des comparaisons toutes bêtes, comme comparer les rayons alpha, beta ou gamma à différents légumes, et leurs énergies à leurs prix, nous voilà jonglant sans même nous en rendre compte avec les fondamentaux de la physique nucléaire !

En début d’ouvrage, Artus précise qu’il n’a pas souhaité « argumenter une quelconque opinion, mais bien participer à une information pédagogique ». Cela n’en donne que plus de prix aux passages où il pointe les antiennes erronées que tout un chacun peut véhiculer sans même le savoir. Il remet ainsi quelques pendules à l’heure, notamment sur les survivants de Nagasaki ou Hiroshima 1, sur Tchernobyl, ou les essais nucléaires de la France à Mururoa, etc., confrontant ainsi les chiffres issus des rapports scientifiques et les « impressions » laissées par les informations données par la presse ou la télévision. Le décalage est impressionnant !

Mais encore plus frappant est son témoignage sur l’évaluation menée pour le projet du « centre de stockage de déchets radioactifs en surface de la Manche » et la façon dont la presse s’en était fait l’écho : il démonte noir sur blanc le processus de déformation des faits pour les « adapter » à la grille de lecture des médias, qui ne fonctionnent pas du tout de la même façon que les experts ou les scientifiques. La vérité est ici secondaire, devant l’impératif, d’une part, de vendre, et d’autre part, de « marquer l’opinion ». Jean-Claude Artus cite d’ailleurs son épouse, qui, à cette occasion, fait remarquer avec sagesse (et fatalisme…), que ces emballements médiatiques, ces exagérations parfois folles, sont probablement ce qui permet ensuite des expertises, des rapports et au final, l’amélioration des mesures prises pour ces domaines hautement sensibles. Chacun son rôle, en quelque sorte… Mais le revers de la médaille, qui constitue un des leitmotiv de l’auteur, c’est qu’une mauvaise perception du risque finit aussi par entraîner plus de dangers que le risque lui-même.

Au total, un livre vraiment fort instructif, que je conseille sans réserve à tous, compte tenu de la qualité des informations transmises et de l’importance du sujet, qui nous concerne tous. Il conviendrait simplement de l’actualiser, pour intégrer Fukushima, par exemple, ou pour éviter le renvoi vers le minitel, au « 3614 »…

Je terminerai en signalant aussi un autre ouvrage du même auteur : À petites doses 2, un techno-thriller palpitant, à la Tom Clancy. Développant un talent pour la fiction que l’on n’attendait pas forcément d’un professeur de médecine, Jean-Claude Artus imagine un attentat nucléaire à Bordeaux. Le réalisme des situations et le souci de situer son propos dans le monde d’aujourd’hui, en offrant un large panorama de points de vue différents (associations écologistes, journalistes, scientifiques, hommes politiques, etc.) font de cet ouvrage un livre prenant de bout en bout ! À dévorer sans modération.

1 Voir l’article de Bertrand Jordan Les leçons inattendues d’Hiroshima, dans le numéro 308 de Sciences et pseudo-sciences, d’avril 2014.

2 À petites doses… EDP Sciences, 2009, 368 pages, 18 €.


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