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Débat

La gauche est gagnée par un conservatisme de principe

Publié en ligne le 15 septembre 2013 -
par André Comte-Sponville - SPS n°304, avril 2013
Ce texte a été publié dans le numéro 312 du magazine Challenge (13 septembre 2012) et est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.

Gaz de schiste, OGM, nucléaire... La gauche en France, globalement, est contre. L’opinion n’est pas pour. Comme ce sont des sujets sur lesquels je n’ai aucune compétence particulière, je me garderai bien de trancher. Au reste, les experts eux-mêmes, sur ces questions, divergent. Mais ce qui me frappe, c’est ce tir nourri contre des ressources, énergétiques ou agricoles, qui résultent d’abord de considérables progrès scientifiques ou techniques. Cela ne prouve évidemment pas qu’il faille les utiliser (un progrès scientifique peut déboucher, socialement, sur une régression), mais devrait amener à les considérer, jusqu’à plus ample informé, avec bienveillance.

Or, c’est le contraire qui se passe : les sciences nous sont devenues suspectes, les techniques, inquiétantes. C’est un renversement considérable.

La gauche, qui se voulut pendant trois siècles du côté de tous ces progrès, y compris scientifiques, devient plus frileuse, plus méfiante, voire, parfois, carrément conservatrice. Qu’il puisse y avoir à cela de bonnes raisons, je n’en doute pas. Préserver les acquis sociaux, les paysages, l’environnement, ce sont des combats légitimes. Mais qu’il serait suicidaire, pour notre pays, de confondre avec le refus de principe de toute innovation, de toute adaptation, de toute transformation, fussent-elles difficiles et non dépourvues de risques. Qu’il y ait dans tout progrès une part de conservation nécessaire, je l’ai rappelé bien souvent. Ce n’est pas une raison pour glisser, comme certains le font, du progressisme à l’immobilisme, ni du rationalisme à l’obscurantisme.

Le principe de précaution, tel qu’il est énoncé par la Déclaration de Rio ou par la loi Barnier, se veut un principe d’action : l’absence de certitude scientifique, concernant un risque possiblement irréversible, ne doit pas nous dispenser de prendre « des mesures effectives », c’est-à-dire d’agir. Mais il fonctionne plutôt, en pratique, comme un principe d’inhibition, qu’on pourrait formuler à peu près ainsi : « Dans le doute, abstiens-toi. » Comme il y a toujours un doute (le risque zéro n’existe pas), il pousse certains à vouloir s’abstenir toujours, donc à ne rien faire. C’est opter pour la peur plutôt que pour la prudence. Et augmenter les risques, bien souvent, au lieu de les réduire. Toute action est risquée. Mais l’inaction presque toujours, l’est davantage.

Il n’y a pas de progrès sans risque. C’était vrai de la maîtrise du feu au paléolithique, comme de la Révolution industrielle au XIXe siècle. D’ailleurs, l’une et l’autre ont entraîné, au fil des siècles, des millions de morts. Est-ce une raison, rétrospectivement, pour les condamner ? Bien sûr que non ! Un progrès risqué, comme ils le sont tous, vaut mieux que l’immobilisme, qui est, lui, risque certain et plus grand. Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi. Mais c’en est une pour refuser l’obscurantisme et le conservatisme de principe. Pour transmettre à nos enfants une planète habitable, nous avons besoin de davantage de science, de technique, de progrès, et non pas de moins.

Science et progrès : des questions qui transcendent les clivages politiques

L’attitude face à l’avancement des sciences et des techniques transcende les clivages politiques, à commencer par ce qu’il est convenu d’appeler le clivage « gauche-droite ». Il n’est donc pas surprenant que certains de nos adhérents et contributeurs témoignent de sympathies ou d’engagements politiques variés. Néanmoins l’Association Française pour l’Information Scientifique ne s’associe, pour ce qui la concerne, à aucune préférence partisane.

Investissant l’interface science-techniques-société, elle est amenée à aborder nombre de sujets controversés dont s’emparent les courants d’opinion politique. Notre association se distingue alors en rappelant de façon constante la nécessité d’une séparation stricte de ce qui relève des savoirs et de l’expertise scientifique (l’état de la science, l’analyse des risques, responsabilités principalement dévolues aux agences sanitaires et environnementales), et de ce qui relève de l’expression de choix et de préférences conduisant à l’élaboration des décisions (ce qui est de l’ordre d’un processus politique et démocratique). Dans le cadre de cette exigence, elle met en garde contre des décisions qui viendraient à s’appuyer sur des arguments pseudo-scientifiques ou des données fausses ou inappropriées et se refuse en particulier à voir la science instrumentalisée par une idéologie, quelle qu’elle soit.

Force est de constater qu’au fil des décennies passées, les gouvernements successifs, de quelque tendance politique qu’ils soient, n’ont que trop souvent prêté une oreille complaisante au lobbying des « marchands de peurs », et ont fait peu de cas du service public de l’expertise scientifique. Mais à chaque fois, il s’est trouvé dans chacun des « camps », des groupes ou des personnalités pour défendre une approche progressiste et responsable.

Jean-Paul Krivine

Publié dans le n° 304 de la revue


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