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L’imposture climatique ou la fausse écologie

Publié en ligne le 21 octobre 2010 - Climat -
Lecture critique de Michel Naud - SPS n° 291, juillet 2010

Le livre de Claude AllègreLe dilemme. Rarement l’édition d’un livre aura été accompagnée, si ce n’est précédée, d’un tel tir de barrage. Nul candidat à la lecture de ces conversations avec Dominique de Montvalon ne peut donc ignorer tout le mal qu’il faut penser, en quelque sorte, des versets sataniques de Claude Allègre… Suivant un scénario désormais usuel, c’est depuis les rédactions du Monde et de Libération que la contestation s’est mise en mouvement : Stéphane Foucart, le premier, annonçait de son quotidien du soir « le cent-fautes d’Allègre » 1 quand Sylvestre Huet entamait de son quotidien du matin et sur son blog une longue série de « débuggages » au verbe volontiers assassin 2. Rendre compte de la lecture de ce livre est donc un exercice périlleux : comment réussir à traiter du fond (les questions scientifiques et politiques) sans sembler témoigner d’une tolérance « coupable » avec les écarts comportementaux indéniables de l’auteur ? Comment caractériser la pensée « complotiste » pour ce qu’elle est sans escamoter pour autant les questions sérieuses et réellement pertinentes que soulève ce livre ? Tel est pourtant le défi que nous avons décidé de relever.

Un livre politique. Qu’on le prenne par un bout ou par un autre, une évidence s’impose au lecteur et au commentateur : l’intention de Claude Allègre est avant tout politique. Si, depuis quatre ans maintenant, dans l’Express, dans Le Point ou dans ses livres, Claude Allègre laboure sans relâche le terrain du changement climatique, c’est qu’il ne supporte plus « l’alarmisme, la peur, et le totalitarisme vert » (p. 17), « la philosophie de la peur et, au fond, du déclin » (p. 30). C’est pourquoi il a « décidé de combattre de toutes [ses] forces non pas les thèses “scientifiques” du GIEC mais les sentiments excessifs d’alarmisme » (p. 129) et qu’il le fait avec le verbe haut en dénonçant « l’imposture climatique ».

La triple imposture selon Claude Allègre

« C’est une imposture de prétendre qu’on peut pré voir le climat du globe dans un siècle et que cette augmentation serait apocalyptique pour le monde. [c’est une imposture] d’affirmer, au nom de la science, qu’il y aurait un lien dominant entre les dégagements d’origine anthropique du CO2 et le climat. [C’est] une imposture de la part des partis politiques verts de s’emparer de cette affirmation pour tenter de désorganiser notre société. […] D’ailleurs, notez-le bien, c’est le seul cas de figure où les Verts évoquent positivement la science… […] L’imposture du groupe des scientifiques qui s’occupent du climat, c’est de profiter de cet appui politique ambigu et intéressé des Verts, pour obtenir, par pur corporatisme, des crédits et un début de reconnaissance scientifique. » (p. 32-33).

Le scepticisme d’Allègre. Contrairement à ce que beaucoup croient, Claude Allègre admet qu’un changement climatique est en cours, que les teneurs en gaz carbonique (CO2) augmentent dans l’atmosphère depuis l’ère industrielle, que cette augmentation est imputable aux activités humaines, et que la physique de l’effet de serre conduit bien, toutes choses étant égales par ailleurs, à une élévation de la température. Qu’est-ce qui fonde alors le scepticisme de Claude Allègre ? « Nous répondons dans les chapitres 2 et 3  » (p. 8), nous dit-il. Allons voir et restituons aussi fidèlement que possible en peu de lignes les thèses défendues par l’auteur.

Jamais aussi chaud ? Première affirmation de Claude Allègre : Oui, réchauffement il y a, mais il est néanmoins faux de prétendre invoquer que la température des dernières décennies dans nos contrées a été exceptionnellement haute dès lors qu’on la juge à l’échelle de ce qu’elle fut, qui a déjà été connu au cours des deux derniers milliers d’années. Michael Mann avait effectivement affirmé (la fameuse courbe des températures, en « crosse de hockey ») qu’après approximativement deux millénaires de stabilité les températures connaissaient une vive élévation dès l’aube du vingtième siècle. Or les historiens ne retrouvaient pas leurs petits : pourquoi ne voyait-on pas sur cette courbe « l’optimum médiéval », période chaude d’une paire de siècles au Moyen Âge et largement documentée dans la littérature ? Pourquoi ne voyait-on pas non plus le « petit âge glaciaire » qui lui a succédé ? L’argumentaire de Claude Allègre est limpide : on ne les voyait pas car la courbe était doublement fausse. Fausse parce que la statistique était mal faite (S. McIntyre & R. McKitrick, 2005) et parce que les températures étaient sous-évaluées (H. Grudd, 2008).

Concentration en CO2 et température. La concentration en CO2 dans l’atmosphère s’envole depuis les débuts de l’ère industrielle. On a cru un temps avec Mann que les températures suivaient un chemin parallèle. « À tort », nous dit Claude Allègre. Autant les températures du passé historique étaient sous-évaluées, autant les températures depuis le dix-huitième siècle étaient surévaluées (H. Grudd, 2008). Le dix-neuvième siècle, premier siècle de l’industrialisation poussée, se caractérise certes par une augmentation importante de la concentration en CO2 mais aussi par une diminution de la température, et ce jusqu’au début du vingtième siècle, qui voit une nouvelle reprise de l’augmentation des températures. Les courbes de Grudd s’arrêtent en 2004. Claude Allègre prolonge la courbe et suggère le début, avec ce siècle, d’une nouvelle baisse des températures. Prévenu par un journaliste, Grudd s’indigne du procédé, qu’il juge contraire à l’éthique, et dénonce une falsification. La polémique enfle 3 mais ne porte pas sur la question qu’Allègre pose inlassablement : la concentration de CO2 (anthropique) dans l’atmosphère constitue-t-elle le facteur dominant du climat ?

Le soleil, l’océan et le chaos. « Mais si l’augmentation du CO2 n’est pas le facteur dominant du climat, quel est ce facteur ? », demande de Montvalon : « L’idée alternative, c’est de considérer que le Soleil est le facteur dominant du climat, mais que son action est modulée par la dynamique des océans et des nuages » (p. 76), « mon intuition c’est que les deux grands paramètres du climat sont le Soleil et l’océan, et que le système global obéit probablement à la logique du chaos » (p. 121).

L’argument par l’incrédulité personnelle. C’est là que Claude Allègre en appelle au « bon sens » des lecteurs. Il ne croit pas (chaos oblige) à la capacité de modéliser l’évolution du climat. D’une façon plus générale, il témoigne de sa défiance au regard d’une tendance qui s’amplifierait et tendrait à « considérer des “modèles” comme des faits » (p. 127). Allègre exprime donc avant tout la vieille incompréhension des physiciens de la matière solide au regard des physiciens de la matière molle (en reformulant : « mais comment diable peuvent-ils oser être aussi affirmatifs dans leurs prévisions avec la faiblesse, en nombre et en précision, des données sur lesquelles ils se fondent ?  »).

Priorité climat ? L’urgence est ailleurs. Ainsi donc, nous explique Claude Allègre, ça se réchauffe, « surtout dans les trente années précédant l’an 2000 » (p. 57) mais sans réel motif de s’inquiéter à ce jour et sans rai-son vraiment fondée de s’alarmer comme on s’acharne à vouloir nous faire peur. Il n’y a donc aucune raison de faire du changement climatique la priorité des priorités de la politique des États ; il y a une multitude de problèmes qui se posent à l’échelle de la planète (à commencer par ceux induits par la démographie et la question de l’eau) et de nos États (l’économie et l’emploi, la dépendance des économies aux sources d’énergie fossiles, les pollutions) qui sont plus urgents à poser et à résoudre. Se fondant sur son doute de la validité du diagnostic du GR1 du GIEC (le CO2 comme facteur dominant du changement climatique), plus encore de la prétention du GR2 du GIEC de formuler des prévisions fondées sur des sables aussi mouvants pour rendre compte d’un système chaotique, Claude Allègre dénonce donc les préconisations politiques du GR3 du GIEC et en fustige la propagande catastrophiste qui est réalisée par les « prophètes de l’apocalypse » (Al Gore, Jean Jouzel…). Dénonçant ce qu’il considère comme un totalitarisme vert, Claude Allègre revendique la pertinence de l’approche progressiste, au sens propre comme figuré, à savoir d’un progrès économique et social pour lequel l’innovation et l’avancement des sciences et des techniques sont irremplaçables.

La cinquième colonne. « Si les spécialistes du climat avaient été honnêtes et dit ce qu’ils savaient, j’aurais travaillé avec eux pour définir une stratégie efficace et qui ne casse pas l’économie » mais, au lieu de cela, « avec des scénarios purement imaginaires faits d’accumulation de désastres, ils ont fait croire que c’était la priorité première. » (p. 35) Claude Allègre se lance ainsi dans un réquisitoire impitoyable et d’une extraordinaire violence verbale non seulement contre les porte-paroles nommément désignés de la politique qu’il réprouve mais contre la communauté de la climatologie scientifique dans son ensemble, mettant en cause son intégrité « pour obtenir des crédits et un début de reconnaissance scientifique » (p. 33), ou « l’égoïsme et la vanité d’un quarteron de chercheurs qui monopolisent l’attention et les financements du monde pour attirer l’attention sur leur discipline ou (et) sur eux-mêmes » (p. 259). Ces accusations et ces procès d’intention, dont on cherchera en vain les fondements (tout comme l’utilité dans le débat…), ne pouvaient bien évidemment que susciter l’étonnement du lecteur « de bon sens » (jetant la suspicion sur la qualité des autres arguments) et l’indignation légitime des scientifiques du climat.

À l’heure du bilan : la déception. Que reste-t-il à l’issue de la lecture de ce livre ? L’exposé du doute scientifique est clair, même si la polémique sur la courbe de Grudd en réduira la portée. Tout aussi claires sont les cri-tiques formulées à l’encontre de l’institution GIEC et des quelques personnalités nommément désignées qui propagent au sein de nos sociétés leurs scénarios catastrophistes. Tout aussi clair enfin le point de vue « progressiste » que Claude Allègre résumait dès les premières pages par la formule « Il y a des problèmes ? Eh bien, tous ensemble, trouvons des solutions pour les résoudre, mais sans arrêter le progrès, la croissance, le développement » (p. 31). Mais il n’en reste pas moins que domine un sentiment de gâchis. Claude Allègre est l’un des rares hommes politiques à porter sur la place publique avec courage, comme son ami Luc Ferry, le combat idéologique contre les courants, à tendance volontiers totalitaire, usant de l’alarmisme, véhiculant les peurs et conduisant au déclin. Il a une crédibilité scientifique internationale acquise dans les géosciences. Il a accès à l’édition et aux médias. Il témoigne d’un sens de la pédagogie indéniable. Tous ces atouts semblent gaspillés par des choix éditoriaux au goût douteux (qu’apportent les dessins d’Alain Boulduyre ?) et un livre qui peut finalement apparaître, à bien des égards, comme bâclé. Souci du détail insuffisant, dérapages incontrôlés, Claude Allègre conduit un bulldozer qui bouscule tout sur son passage pour atteindre son objectif sans se préoccuper des dommages collatéraux, y compris dans son propre camp. Dommage ! Il y avait matière pour un livre plus dense, plus structuré, dépollué des règlements de comptes inutiles pour le lecteur quand ils ne sont pas contreproductifs, et finalement plus efficace dans la communication, en laissant moins de prises trop faciles à ses adversaires politiques. Il me sera par-donné (ou non) de rappeler à Claude Allègre et Dominique de Montvalon cet adage qui ne me semble malheureusement pas avoir été suivi : « Un travail qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait. »