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L’homme qui comptait les arbres

Publié en ligne le 4 juillet 2006 - SVT
par Isabelle Burgun
Miroslav Grandtner avait un rêve : faire l’inventaire de toutes les espèces d’arbres de la planète. Avec la parution du premier volume du Elsevier’s Dictionary of Trees, il réalise la première frondaison de son projet.
« C’est un projet très stimulant qui me donne beaucoup d’énergie. J’apprends tous les jours une foule de choses. Il ne faut pas perdre courage si je veux voir écrite, de mon vivant, la dernière page du dernier volume, celui sur l’Océanie », s’exclame M. Grandtner, professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’université Laval.
C’est en 1989 que le projet prend racine. Alors qu’il revient d’un voyage d’étude, le chercheur se questionne sur l’absence d’un inventaire des arbres de la planète. Il décide donc de s’atteler à ce gigantesque programme privilégiant une vision continentale plutôt que locale. Plongeant dans plus de 300 références bibliographiques, il dénombre au cours des années près de 50 000 taxons (genre, espèce, variété ou sous-variété) à travers le monde. Afin de mener à bien cette œuvre colossale, Miroslav Grandtner s’est adjoint toutefois l’aide de près de 125 personnes (chercheurs, étudiants, rédacteurs, etc.) à travers les différents continents.
Publiée fin 2005, la souche nord-américaine, premier volume du Dictionnaire mondial des arbres, comprend 1529 pages recensant 8778 taxons, tous indigènes 1. Qu’elles proviennent de la famille des érables (acéracées), des bouleaux (bétulacées) ou des ormes (ulmacées), les espèces de cet ouvrage ont en commun de pousser entre l’aride nord canadien et les luxuriantes Caraïbes.
Ce premier volume présente les espèces, classées par ordre alphabétique latin - « la langue officielle, universelle et accessible de la botanique » - avec leur distribution, leur hauteur et diamètre, le type de feuillage, l’écologie, arbre de lumière (appartenant à la canopée) ou d’ombre, des informations sur les usages par l’homme et les animaux (bois, résine, tanin, fourrage, etc.), sur son apport à l’environnement et des données culturelles. « Le bouleau jaune aurait fait un bien meilleur emblème national pour le Canada », tranche par exemple le professeur. D’autant que la feuille d’érable dessinée sur le drapeau est celle de l’érable argenté - la plaine - alors qu’il était convenu de prendre celle de l’érable à sucre !
L’ouvrage ne s’attarde ni aux maladies, germinations et autres sylvicultures et ne présente aucune illustration. « Cela aurait doublé notre travail déjà bien vaste ».
En revanche, il possède un index de plus de 500 pages recensant les noms en latin, en anglais, français, espagnol, etc. Les noms se conjuguent également en langues autochtones (algonquin, inuktituk et bien autres). « Ce sont des langues sous-estimées. Nous avons décidé de les hisser sur le même palier que les langues mondiales et de les montrer au monde. »
Reste que du côté de la diversité, les arbres du Nord ne font pas le poids avec seulement 1 à 2 % pour l’ensemble du Nord-Est du territoire. Le genévrier commun et une espèce de bouleau s’élancent seuls sur les terres désolées du Groenland alors que le Yucatan affiche la moitié des plantes recensées. La richesse du sud s’avère écrasante.
« Nous possédons encore 40 000 autres fiches en attente de traitement. Sur la planète, le nombre d’espèces d’arbres s’évalue à près de 60 000 ». Le second volume devrait voir le jour l’automne prochain. Et ce, malgré un obstacle de taille, la diminution du financement. Baisse des programmes gouvernementaux, retrait du soutien des compagnies forestières, les fonds s’amoindrissent tant au Québec qu’au Honduras, l’un des bailleurs de fonds du projet.
Le dictionnaire des arbres possède aussi un petit frère sur Internet. Cette version, vieille de dix ans, s’avère plutôt négligée aujourd’hui. « Le site web est petit à petit délaissé. Avec ses multiples copies et ses continuelles mises à jour, le site manquait de permanence. De plus, nous nous faisons concurrence à nous même », sanctionne le professeur. Face à l’instabilité de l’Internet, Miroslav Grandtner préfère, et de loin, l’œuvre publiée, scientifique et permanente. Un ouvrage, lourd comme une souche, et dont le papier provient du bois des arbres qu’il connaît si bien.

Mots-clés : SVT


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