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L’homéopathie : déremboursement ou retour à la loi commune ?

Publié en ligne le 8 juillet 2019 - Homéopathie -

L’homéopathie suscite régulièrement des débats passionnés. C’est actuellement le
cas dans les médias français. Une prise de conscience de l’aspect non rationnel de la théorie homéopathique se fait progressivement. La « mémoire de l’eau », la théorie de la dynamisation par secouement et les dilutions importantes se révèlent non crédibles : une goutte d’eau dans une piscine olympique, voire dans l’ensemble des océans, véhiculerait une puissance d’action importante et significative ? Cela questionne. Si tel était le cas, ne faudrait-il pas éviter de boire de l’eau du robinet, qui est passée
par différentes stations d’épuration ? Mais la nature humaine n’est pas que de raison.
Des bouleversements majeurs à venir dans la physique, en particulier dans la théorie quantique, pourraient donner une base à cette « mémoire de l’eau », espèrent certains promoteurs de la théorie. Attendons les démonstrations !

Un effet placebo mal compris

La soif, William-Adolphe Bouguereau (1825-1905)

En fait, le plaidoyer pour l’homéopathie est très faible sur le plan scientifique : il s’appuie sur des études de faible valeur ou non répliquées et sur des méta-analyses aux méthodologies médiocres. On entend alors de plus en plus fréquemment l’argument suivant : « Peu importe si c’est par un effet placebo, si ça marche... » L’argument pourrait être soutenu au niveau individuel, mais non au niveau collectif. L’effet placebo est souvent mal compris : il est lié à l’interaction entre le soigné et le soignant et à la symbolique du soin avec sa dimension vestimentaire ou comportementale (blouse blanche, prescription de médicament, imposition des mains, etc.). Cette dimension symbolique est favorisée par la culture collective. L’effet placebo est inhérent à la relation soignante (interaction symbolique et « effet contextuel » [1]) : il existera toujours, consciemment ou non ‒ que le produit prescrit soit pharmacologiquement efficace ou pas.
L’homéopathie optimiserait-elle cet effet placebo ? « Nos produits ne sont pas plus actifs qu’un placebo mais ils ont quand même une certaine efficacité puisqu’un placebo est actif. » Cette phrase des laboratoires Boiron (première entreprise mondiale de produits homéopathiques) [2] illustre à quel point l’effet placebo est mal compris…
Certaines approches soignantes non conventionnelles nécessitent l’implication de la personne malade (yoga, relaxation, méditation…). Elles ont très probablement un intérêt dans le soin du fait de l’implication demandée, et indépendamment de la théorie qui l’entoure. À l’inverse, l’homéopathie ne mobilise pratiquement pas la personne malade, si ce n’est par la relation soignante (verbe, comportement, empathie…) du médecin homéopathe qui peut être de qualité. Ainsi peut s’expliquer un effet positif du soignant homéopathe, y compris sur les animaux, au-delà du simple effet placebo.

Faute d’efficacité, de nouveaux arguments sont avancés

Devant leur difficulté à convaincre sur la base de faits scientifiques, les tenants de l’homéopathie déplacent leur argumentaire vers les aspects comportementaux, financiers et sociétaux. Le produit homéopathique éviterait la consommation de médicaments avec effets indésirables et plus coûteux. Cet argument mérite examen, d’autant plus qu’une récente étude de la CNAM [3] portant sur une période de douze mois (2011-2012) montre que, sept fois sur dix, un médicament allopathique figurait sur l’ordonnance aux côtés de la prescription homéopathique. La démonstration d’une économie de consommation de médicaments reste à faire.
Les résultats d’études épidémiologiques provenant d’une cohorte française EPI3 sont aussi versés en faveur de l’hypothèse d’épargne de médicaments allopathiques (voir l’article de F. Maignen). Mais les groupes de personnes traitées (avec homéopathie ou sans) sont très différents les uns des autres (âge, sexe, niveau d’éducation, poids…). Les auteurs ne le contestent pas, ce qui rend pour le moins limitées les conclusions qui peuvent être tirées. À l’opposé, une étude prospective allemande incluant 43 800 malades, avec un suivi de 33 mois, met en évidence un coût plus élevé et une moindre efficacité économique dans le groupe homéopathie par rapport au groupe contrôle [4]. Le coût paradoxalement plus élevé avec des produits pourtant moins chers est expliqué par une consommation médicale plus importante. C’est dire qu’avant de conclure à un bénéfice financier de l’homéopathie, de nouvelles données factuelles sont nécessaires. Si des personnes souhaitent se soigner avec des produits homéopathiques, pourquoi la société devrait-elle les financer, en l’absence de raisons scientifiques ou financières ?
Les risques en termes de santé publique de la pratique homéopathique sont par ailleurs réels. Dans une tribune publiée par Le Figaro (3 juin 2019) [5] , deux académiciens rappellent les graves dérives de l’ONG Homéopathes sans frontières et l’illusion dangereuse du prétendu vaccin homéopathique.

Dépendance médicamenteuse

Un autre argument, également de santé publique en défaveur de l’homéopathie, pourrait bien s’avérer le plus important : le développement d’une dépendance médicamenteuse par prescription de produits non nécessaires, alors qu’une approche non médicamenteuse aurait été à envisager. Neuf fois sur dix, les ordonnances en France comportent des médicaments, contre quatre sur dix aux Pays-Bas [6]. Les promoteurs de l’homéopathie soulignent le pourcentage élevé de la population française, adulte et enfant, qui prendrait chaque année des produits homéopathiques. Pour un problème de santé, répondre par une prescription médicamenteuse quand ce n’est pas nécessaire contribue à créer la dépendance. L’homéopathie n’est pas la seule en cause et la pharmacopée classique comporte encore trop de médicaments d’efficacité discutable, agissant par le seul effet placebo. Cette prescription peut agir comme une sorte de béquille et aider temporairement une personne, mais cela ne favorise pas l’« écologie interne » des patients (c’est-à-dire les modifications par la personne de son mode de vie et de ses facteurs de risque de santé). Ne serait-il pas préférable de promouvoir une prescription non médicamenteuse, quand cela est possible, fondée sur un entretien motivationnel et sur l’implication de la personne malade dans l’esprit de la médecine des comportements et de la « prescription verte » 1 [7] ? Cette prescription, à l’image des prescriptions médicamenteuses, serait écrite.
Continuer à véhiculer une image positive de l’homéopathie pérennise une culture collective peu favorable à cette nécessaire responsabilisation des personnes. Cette culture renforce en revanche l’effet placebo du produit homéopathique !

Promouvoir l’écologie interne du patient

Lithographie de C. Philipon (XIXe s.). © Wellcome Collection

Concernant l’aspect financier, il est souvent mis en avant la relativement faible dépense collective générée par l’homéopathie pour la collectivité – 0,4 % des dépenses de l’assurance maladie, 128,6 millions d’euros en 2016. Mais d’autres comparaisons pourraient être faites. Les sommes économisées permettraient la création de plusieurs milliers d’emplois permanents, par exemple dans les établissements pour personnes dépendantes (plus de 4 000) ou dans les services d’urgences.
Le risque de perte d’emplois soulevé par les laboratoires homéopathiques si leurs produits n’étaient plus remboursés est peu vraisemblable. Selon un récent sondage (début 2019) [8], en cas de décision de déremboursement de l’homéopathie, 63 % des personnes y ayant recours déclarent qu’elles ne changeront rien à leurs habitudes.
En fait ce n’est pas de déremboursement qu’il s’agit, mais du retour ou non de tous les produits se disant médicamenteux à la loi commune : pour être remboursé il faut un dossier scientifiquement solide et étayé. Le terme « déremboursement » a été retenu, mais il aurait été plus approprié de lui préférer « retour à une évaluation normale sans passe-droit ».
L’intérêt collectif financier de l’homéopathie n’est pas démontré. Son intérêt en termes d’économie de dépenses médicamenteuses ne l’est pas non plus, et son influence sur la dépendance médicamenteuse française doit être prise en compte. Dans les pathologies chroniques, les modifications de comportement sont essentielles ; la promotion de la médecine des comportements est indispensable, avec un accompagnement des personnes malades : « la porte du changement s’ouvre de l’intérieur. »

Références


1 | “Statement on Homeopathy », National Health and Medical Research Council (Australie), mars 2015. Sur nhmrc.gov.au
2 | Fiche descriptive de l’étude EPI3, août 2016. Sur epidemiologie-france.aviesan.fr
1 |Brissonnet J, « Placebo, es-tu là ? », SPS n° 296, janvier 2011. Sur afis.org
2 |Castéra I, « Santé : l’homéopathie souffre d’une sacrée crise de foi », Sud Ouest, 4 juin 2019. Sur sudouest.fr
3 |Piolot M et al., “Homeopathy in France in 2011-2012 according to reimbursements in the French national health insurance database (SNIIRAM)”, Fam Pract, 2015, 32:442-8. Sur academic.oup.com
4 |Ostermann J et al., “A retrospective cost-analysis of additional homeopathic treatment in Germany : Long-term economic outcomes”, PlosOne, 15 septembre 2017. Sur journals.plos.org
5 |Chast F, Gentilini M, « Homéopathie sans frontières… et sans scrupules ! », Le Figaro, 3 juin 2019. Sur lefigaro.fr
6 |Thomas K, « Les Français toujours accros aux médicaments », Euractiv, 4 avril 2014. Sur euractiv.fr
7 |Couzigou P, « Il faut promouvoir la médecine des comportements. La prescription verte », Presse Med, 2018, 47:603-605.
8 | « Homéopathie & médecines alternatives et complémentaires : les patients et les médecins sont à front renversé », sondage Odoxa, 31 janvier 2019. Sur odoxa.fr

1 La prescription verte est une technique de prescription de changement de comportement basée sur l’entretien motivationnel et le choix de la personne malade ; elle se concrétise par écrit sur l’ordonnance.