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L’éternité par les astres

Publié en ligne le 4 novembre 2013
Note de lecture de Daniel Kunth - SPS n° 306, octobre 2013

Le nombre de corps simples dont dispose la nature est limité, or l’univers est doublement infini dans l’espace et dans le temps. Il s’ensuit que la vie ne peut qu’emprunter perpétuellement les mêmes formules et n’engendrer que des copies de ses combinaisons originales. Chacun d’entre nous serait voué à être tiré à des milliards de copies identiques sur des Terres que nous ne connaîtrons jamais. Dès lors il y a-t-il un progrès possible ?

Cette thèse et cette interrogation sont au centre du fascinant ouvrage qu’Auguste Blanqui rédigea en prison, dans l’obscurité de sa cellule, à l’écart du monde. Pourtant, il n’y est question que de lumière, de nébuleuses, d’étoiles et de planètes en train de naître et renaître.

D’où vient cette pulsion de vie qu’Auguste Blanqui met en scène au fil d’un style très hugolien, propre au 19e siècle, et qui condense science et littérature, rigueur et envolées lyriques, lucidité et ardeur révolutionnaire ?

L’infini du monde écrit-il, constitue « une des plus crispantes agaceries qui tourmentent l’esprit humain ». Mais, redit l’auteur, si les éléments simples qui constituent les corps célestes et terrestres sont identiques et en nombre limité, l’univers ne fait que de se perpétuer à l’envi. Aussi, tout être humain est éternel dans chacune des secondes de son existence. À l’heure où vous lisez ces lignes, un autre que vous le fait ou le refera dans le futur et ainsi des milliards de fois car le nombre de nos sosies est infini.

Un tel essai pourrait nous faire sourire aujourd’hui, nous qui savons l’univers en évolution, nous qui acceptons l’irréversibilité des phénomènes. Nous savons être dans un univers voué au refroidissement éternel et non à cette permanente ébullition temporelle et spatiale qui boucle et reboucle les mêmes évènements.

Mais là n’est pas l’essentiel et il ne s’agit pas de céder à l’anachronisme. La pertinence des réflexions de l’auteur le mène à questionner universellement sa propre vie et le sens de l’histoire et du progrès social. Nul ne peut bénéficier de « l’expérience » de l’un de ses sosies écrit-il puisque nous sommes prisonniers du moment et du lieu que nos destins nous assignent sans contact possible avec l’ailleurs. Mais chaque alternative, pense Blanqui, sera également explorée, les bifurcations permettant ailleurs l’existence d’humanités meilleures. L’homme contemporain fait face aux mêmes défis, mais tente d’y répondre en convoquant une cosmologie en expansion, la théorie de l’évolution darwinienne et pour certains la lutte pour une vie meilleure. L’ardeur salutaire et l’idéal socialiste chers à Auguste Blanqui parcourent tout l’essai, et le philosophe Jacques Rancière, qui le préface merveilleusement, ne s’y est pas trompé.

Publié dans le n° 306 de la revue


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