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L’économie : science ou pseudo-science ?

Publié en ligne le 15 janvier 2006 - Économie
par Bernard Guerrien - SPS n° 269, octobre 2005

L’économie, en tant que discipline, a de quoi laisser perplexe un observateur
extérieur. D’une part, les économistes sont souvent considérés comme des
charlatans qui se servent d’un langage obscur et font des prédictions douteuses,
si ce n’est contradictoires ; d’autre part, ils utilisent abondamment
les mathématiques - au niveau des publications académiques, seule la physique
théorique fait mieux qu’eux, si on peut dire -, ce qui est généralement
considéré comme typique d’une démarche rigoureuse et scientifique.

Comment expliquer cette situation étrange ? D’abord, par la complexité
de l’objet de leurs réflexions qui fait qu’on ne peut trancher par l’expérimentation
entre diverses théories. John Stuart Mill disait, il y a bien longtemps,
que l’obstacle majeur vient de la difficulté de faire des expériences
sur les phénomènes sociaux en raison de la multitude de paramètres à
prendre compte et de leur mouvance permanente. La reproductibilité
devient alors impossible, « parce qu’il serait impossible de reconnaître et
d’enregistrer tous les faits de chaque cas
 » 1, et, aussi, car prisonnière de
l’exigence d’un temps d’analyse très long, les conditions se créent et s’annihilent
au fur et à mesure.

Il est vrai qu’en astronomie, par exemple, on ne peut pas non plus faire
d’expériences. Mais « les causes qui influent sur le résultat [y] sont peu
nombreuses ; elles changent peu et toujours d’après des lois connues
 », ce
qui permet notamment de faire des prédictions. « Au contraire, les circonstances
qui agissent sur la condition et la marche de la société sont
innombrables et changent perpétuellement ; et quoique ces changements
aient des causes et, par conséquence, des lois, la multitude des causes est
telle qu’elle défie tous nos efforts de calcul. Ajoutez que l’impossibilité d’appliquer des nombres précis à des faits de cette nature met une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l’avance, lors même que l’intelligence humaine serait à la hauteur de la tâche
 » 2.

Une démarche hypothético-déductive

Mill n’en déduit pas qu’il ne faut rien faire. Bien au contraire, il pense
qu’il faut adopter ce qu’il appelle la « démarche de la physique », consistant
à déduire à partir d’un petit nombre d’hypothèses simples des propriétés
qui joueraient le rôle de tendances : sans faire des prédictions
exactes, essayer de voir la direction
du mouvement. C’est ainsi qu’il
explique que c’est en décomposant
chaque tendance, ses causes accessibles
à l’observation et ses effets individuels sur la société, que des « tendances plus puissantes que
d’autres » 3 pourraient être dégagées, donnant une direction possible à la
compréhension .

Parmi les « lois de la nature humaine », il y a le penchant à assouvir ses
besoins, l’intérêt personnel, qualifié d’« égoïsme » ou d’« amour de soi », dont
personne ne peut nier l’existence ni l’importance. Il suffit toutefois d’observer
un peu autour de soi, ou de s’observer soi-même, pour constater que ce
penchant en est un parmi d’autres - bienveillance envers ses congénères,
importance donnée à la famille, ou au clan, sens de l’honneur, de la justice,
etc. - qui agissent souvent comme des « contre tendances » à l’égoïsme.

Les théories économiques partent donc pratiquement toutes d’un petit
nombre de postulats simples - qui relèvent de l’observation, sur les comportements
humains ou de certaines régularités à un niveau plus global -
dont elles cherchent à déduire des conséquences, susceptibles d’être décelées,
du moins en tant que tendances, dans les statistiques ou dans les
expériences vécues par nos sociétés, présentes ou passées. Le problème,
et les divergences entre économistes, tient au grand nombre de relations
causales envisageables, et donc à leur importance relative. D’où l’existence
de modèles très différents, qui peuvent apporter des lumières sur ce
qui a pu se passer dans tel ou tel endroit, à telle ou telle époque, mais pas
du tout dans d’autres endroits ou époques. Il y a évidemment toujours l’espoir
d’« expliquer » pourquoi il en est ainsi, en invoquant des facteurs dont
on n’a pas tenu compte - parce que, par exemple, ils ne sont pas quantifiables.
Les économistes sont connus par le peu de fiabilité de leurs prévisions,
mais aussi par leur capacité à expliquer a posteriori, par des
« chocs » ou par toutes sortes d’évènements imprévus (et imprévisibles),
pourquoi ils ont pu fournir de mauvaises indications.

Une profession très sollicitée

Jusque là, on peut toutefois considérer que la démarche des économistes
est scientifique, puisqu’ils cherchent à expliquer certains aspects de la
réalité, à établir des relations causales, ou du moins à dégager des tendances,
qu’ils essaient de quantifier en utilisant les statistiques disponibles,
ou qu’ils collectent. Il leur est cependant difficile d’adopter un profil
bas, en reconnaissant que la théorie est sommaire, que la portée de ses
modèles est vraiment très limitée et, qu’en fait, on ne sait pas grand chose.
Cela d’autant plus que leur profession est très sollicitée par les pouvoirs
publics, et par la société en général, qui aimeraient savoir où on en est et,
surtout, ce qu’il faut faire pour résoudre tel ou tel problème (chômage,
inflation, déficit extérieur, etc.).

La tentation est alors grande de « faire tourner » des modèles formés de
bric et de broc, pour fournir prévisions et conseils. Pour cela, la puissance
des ordinateurs aidant, des équations censées décrire des comportements
de plus en plus raffinés ou tenant compte de caractéristiques sectorielles,
régionales, ou tout ce que l’on veut, vont être empilées. Ce qui n’est pas
sans poser des problèmes au niveau du traitement statistique (données
insuffisantes au vu du nombre de variables prises en compte) et même de
cohérence théorique - incompatibilité des comportements décrits par certaines
équations. Le partage des variables entre « explicatives » et « expliquées
 » est aussi source d’âpres débats.

À côté de ceux qui font tourner ces modèles dans les ministères, les
banques, les grandes institutions internationales, il y a les théoriciens qui
les inspirent - qu’on trouve surtout à l’université. Contrairement aux
sciences de la nature, le théoricien est, dans le cas présent, partie prenante
de la réalité qu’il veut décrire, ou comprendre. Sa vision de la
société est largement influencée par la place qu’il y occupe, son vécu, ses
expériences, ses relations. Il a forcément une opinion sur « ce qui va » et
sur « ce qui ne va pas », et donc sur ce qu’il faut faire pour que ça aille
mieux. Son opinion va donc conditionner, si ce n’est déterminer, sa
réflexion et ses recherches sur ce qui est. Devant la complexité de la réalité
sociale, il va choisir les points de départ - les axiomes - de sa théorie,
pour en déduire des « résultats » et conclusions. En fait, très souvent,
il va élaborer une théorie dans la perspective de prouver - si possible, en
faussant usage des mathématiques - que ses croyances, ses opinions a
priori sur ce que doit être une bonne société, sont justifiées. Et c’est évidemment
à ce moment là que l’on tombe dans la pseudo-science, même si
elle prend l’apparence honorable d’équations et de déductions impeccables.
Prenons deux exemples significatifs.

Des modèles absurdes parés de mathématiques complexes

Une des croyances les plus ancrées chez la plupart des économistes est
que le marché est efficace, au sens où il épuise toutes les occasions
d’échanges mutuellement avantageux - du moins s’il n’est pas entravé par
des réglementations ou par des « imperfections » comme les monopoles,
ou d’autres phénomènes du genre.

Si on veut donner forme à cette croyance, on voit immédiatement qu’elle
est loin d’aller de soi : chacun doit chercher des partenaires pour faire des
échanges, qui ne peuvent être que partiels, puis négocier les prix auxquels
ils peuvent se faire, ce qui prend du temps et des ressources sans qu’on
puisse dire où cela va s’arrêter - si ça s’arrête. En fait, il existe un moyen
d’éviter ce processus complexe, au résultat incertain : on suppose qu’il
existe une entité centrale qui propose des prix (on évite le problème des
marchandages bilatéraux), que les ménages et les entreprises font des
offres et des demandes à ces prix, que l’entité centrale confronte globalement
ces offres et ces demandes (afin de déceler toutes les possibilités
d’échanges mutuellement avantageux), en augmentant le prix des biens
dont la demande globale est supérieure à l’offre globale et en diminuant
ceux des autres. Quand l’entité centrale a trouvé les prix qui égalisent les
offres et les demandes globales - les « prix d’équilibre » - alors elle organise
les échanges, chacun lui apportant ce qu’il offre, et emportant ce qu’il
demande, à ces prix. Il est alors clair que toutes les possibilités d’échanges
mutuellement avantageux seront épuisées et ce, sans coût (l’entité centrale
s’occupant de tout). Le comble, les préjugés l’emportant alors sur la
raison, c’est que ce modèle est présenté comme celui de la « concurrence
parfaite », du marché idéal. Seuls les initiés qui peuvent décrypter ses
équations savent qu’il décrit, en fait, un système ultra centralisé - qui n’a
rien à voir avec l’idée qu’on se fait habituellement du marché. Pour les
autres, les manuels et les ouvrages de plus ou moins large diffusion, ce
modèle est présenté de façon suffisamment floue comme pour laisser
croire qu’on a « démontré mathématiquement » que la concurrence est
parfaite, car elle permet une « affectation optimale des ressources ». On
est près de l’escroquerie intellectuelle, même si elle est plus ou moins
inconsciente - telle est la force des croyances, des préjugés. Une bonne
partie de la théorie économique formalisée est pourtant construite autour
de ce modèle, présenté comme décrivant le marché par excellence.

Un autre exemple d’aberration est celui, très à la mode, des modèles dits
à « agent représentatif », où la production, la consommation, l’investissement,
l’emploi et d’autres caractéristiques de l’économie d’un pays sont
présentées comme résultant des choix d’un individu, du genre Robinson
Crusoé, qui doit notamment décider combien il produit, consomme et
investit, pendant une certaine période de temps. Ces choix vont alors être
comparés à ce qui s’est passé dans un pays donné (la France, par exemple)
concernant le PIB, la consommation, l’investissement, le taux de chômage,
le niveau des prix, pendant une période similaire.

Le « truc » consiste alors à donner aux paramètres qui caractérisent l’individu
fictif - paramètres censés représenter ses goûts et les techniques
dont il dispose - des valeurs telles que ses choix ressemblent le plus possible
aux évolutions observées dans ce pays. Puis on dira qu’on a ainsi
réussi à « simuler », si ce n’est expliquer, ce qui s’est passé dans ce pays,
comme si celui-ci se comportait comme un seul individu, confronté de fait
à des décisions d’ordre purement technique - ce sont d’ailleurs les techniques
mathématiques du contrôle optimal qui sont utilisées pour caractériser
ces décisions. Le « Prix Nobel » que se sont fabriqués les économistes a été attribué à plusieurs d’entre eux pour leur « contribution » à
ce non-sens. On est en plein délire, mais comme il se pare de mathématiques
compliquées, rares sont ceux qui s’en rendent compte. Parmi eux,
il y a ceux qui ont bâti leur carrière sur lui, et qui préfèrent rester discrets
 : personne n’aime scier la branche sur laquelle il est assis ! C’est
pourquoi, malheureusement, cette farce dure depuis longtemps, et risque
de durer encore longtemps.

Des étudiants lucides s’interrogent

Lorsque des étudiants un peu lucides, et ayant une bonne formation
mathématique, ont fait remarquer à ceux qui leur enseignent l’absurdité
de leurs modèles, ils n’ont eu pour réponse que le silence, le mépris ou la
remarque péremptoire : « si on ne fait pas ça, on ne fait rien ! ». Pour
réagir contre un telle attitude, incompatible avec une démarche scientifique,
ils se sont regroupés dans une association, le Mouvement des étudiants
pour une réforme de l’enseignement de l’économie 4.




La théorie économique néoclassique (Editions La Découverte, deux tomes). Bernard Guerrien.

La place accordée aux mathématiques dans les présentations usuelles de la théorie néoclassique
la rend généralement inaccessible au non initié et en masque les principaux
enjeux. Ce livre rigoureux montre qu’il est possible de présenter les présupposés, les hypothèses,
la démarche et la structure de la théorie néoclassique d’une façon accessible sans
recours à une formalisation décourageante.

1 John Stuart Mill, Système de Logique déductive et inductive, Mardaga Editeur, 1988, p. 459.

2 Ibid, p. 467.

3 Ibid, p 490.

4 Voir le site : www.autisme-economie.org.


Mots-clés : Économie

Publié dans le n° 269 de la revue


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