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Jules Verne, la science et l’homme contemporain

Publié en ligne le 26 mai 2005
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n° 267, mai 2005

Jean-Paul Dekiss, qui a écrit plusieurs ouvrages sur Jules Verne depuis 1990, et qui dirige le Centre international Jules Verne à Amiens, s’est entretenu avec Michel Serres entre janvier 2002 et juin 2003. Le résultat est une publication de la revue Jules Verne, parue ensuite sous la forme de ce livre.

Un dialogue très riche

Professeur à Stanford University, auteur de multiples ouvrages sur des sujets multiples élu à l’Académie française, Michel Serres a, ici, l’occasion de revenir sur l’œuvre du célèbre romancier qu’il avait abordée dès 1974 dans Jouvences, sur Jules Verne (le Seuil). J.-P. Dekiss a eu l’idée de faire le rapprochement entre cet ouvrage et Hominescence, un des derniers livres (2001) que Serres a publiés. Rapprochement qui semble surprendre l’auteur, lequel croyait avoir oublié Jules Verne.

Commence alors un dialogue très riche en rebondissements, dans lequel J.-P. Dekiss fait de constantes citations de l’un et l’autre des deux ouvrages, qui permettent à Michel Serres de brillantes associations entre les sujets les plus divers selon une méthode qui lui est chère. Il ose alors les étymologies reconstituées et les jeux de mots, qu’il affectionne : « métriser » la Terre (mesure du méridien) pour « maîtriser ».

A cet exercice étincelant, la culture du lecteur est souvent mise à l’épreuve. On passe ainsi de la littérature d’éducation : l’Odyssée ou l’Ulysse de Joyce, le Télémaque ou le Tour de France par deux enfants à une Etude de Chopin (op. 25, n°2) en passant par les sciences : la thermodynamique ou le big crunch. On a parfois l’impression que l’auteur lui-même cite sans trop vérifier : la mesure de l’arc de méridien située à la marge XVIIIe-XIXe ou la naissance du mot « biologie » avancée de plus de vingt ans. Et que signifie cette destruction de la civilisation minoenne voilà « plus d’un millénaire » ?
Mais ce n’est pas un ouvrage d’histoire des sciences, et seul compte le rapprochement.

Fables et mythes face à la religion

L’ouvrage se divise en deux parties : l’une intitulée « Les Voyages extraordinaires » - le titre d’ensemble de l’œuvre vernienne - et l’autre « Enchantement ». Je n’ai pas bien compris le sens des deux divisions. Jules Verne apparaît dans les deux, bien sûr, puisqu’un entretien de la seconde se situera dans sa maison d’Amiens. Comme y apparaît Michel Serres, puisqu’un autre entretien est réalisé dans les locaux de l’Académie française, ce qui lui permet de se mettre gentiment en valeur.

Pas très facile de résumer le dialogue. Retenons dans la première partie un chapitre sur les voyages initiatiques qui compare fable, religion et mythe. Au XVIIe siècle, l’histoire sainte est interdite au théâtre et Corneille ou Racine doivent braver cet interdit. Seules les fables (Œdipe ou Amphytrion) sont autorisées. « Fausse, la fable s’opposait à la religion, vraie ». A la fin du XVIIIe siècle, avec Schelling, la mythologie transforme la fable en mythe, laquelle devient vraie, tandis que par un effet de symétrie la religion devient fausse.

Michel Serres, pourtant, ne manque pas de s’attarder sur la place de la religion. Il en discute l’étymologie, ce qui le mène à faire de l’athée un nég-lig-ent, qui nie la religion, parce qu’il néglige quelque chose. Il note que la dimension religieuse apparaît dans plusieurs ouvrages de Verne, dans un troisième segment, après le voyage et le savoir. Les romans les plus réussis se terminent par une quête mystique.

Science patente, science latente : reconnue, ou personnelle

Le chapitre suivant est aussi plein d’intérêt : Serres distingue la science patente de la science latente. Exemple de science patente : la classification des poissons ou la liste des strates de la Terre. Et c’est vrai que Jules Verne est familier de ces pensums, qui ne m’avaient pas frappé jadis, mais que j’ai découverts lors d’une récente relecture. Serres nous dit que cette science est celle de sa jeunesse, nullement une anticipation. En revanche, la science latente met en scène des structures de la science qu’il a comprises. « Il invente le récit selon sa compétence scientifique, selon sa compréhension, ne recopie pas des lectures, mais invente aveuglément selon la profondeur de sa culture. Lorsque Le Chancellor définit des modes d’équilibremécanique - statique, cinématique, hydro-et thermodynamique, etc. - il montre que l’auteur a réellement compris la mécanique générale ».

Incompréhension et anachronisme

Sans doute faut-il connaître assez de mécanique pour comprendre ce que Serres veut dire. Mais comme il prend un exemple plus proche de ma formation pour mieux se faire entendre, j’ai eu l’espoir de voir ce que contient cette science latente. Il est pris chez Zola, désolant, nous dit-il, quand il étale sa biologie, voire « une certaine génétique », car « elle recouvre de l’idéologie toute pure ». Au contraire dans Le Docteur Pascal, Zola « découvre que la génétique se fonde en partie sur des raisonnements thermodynamiques ». Hélas, je suis tout aussi perdu. Car il s’agit de décrire la maison et le bureau du docteur comme « des systèmes chauds et clos ». Où est donc la génétique ? D’autant que ce mot, utilisé à plusieurs reprises par notre académicien pour désigner une « science datée », est un anachronisme, puisqu’il n’apparaît qu’après la mort de Zola. Je demeure sur ma faim.

Une anticipation trop assurée

La seconde partie fait une opportune distinction du facile et du simple qui m’a rappelé Langevin (en fait c’était le familier que le physicien comparait au simple). Et s’attarde sur la révolution que nous vivons depuis quelques décennies, et qui fait le sujet d’Hominescence. Serres la comparait dans son introduction avec le renouvellement, au temps de Verne, des questions de diffusion. Mais elle est d’une tout autre ampleur. Nous vivons la fin du néolithique, se disait-il déjà dans les années 1960. Jean-Claude Guillebaud, dont je viens de lire Le goût de l’avenir (Seuil, sept. 2003), partage cette idée dont il prétend tirer les conséquences, et qui était aussi celle de Prigogine, le chimiste (prix Nobel) de la thermodynamique des systèmes ouverts. Comment peut-on avoir ainsi conscience, dès ses débuts, qu’on vit une pareille révolution ? Il faut, pour le croire, une assurance dont je n’imagine pas qu’un intellectuel réfléchi puisse l’afficher.


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Publié dans le n° 267 de la revue


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