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Faut-il renoncer au nucléaire ?

Publié en ligne le 8 août 2013
Note de lecture de Jean-Luc Dormoy - SPS n°305, juillet 2013
Une version abrégée de cette note a été publiée dans le n° 305 de SPS.

Ce petit livre fait partie d’une collection, Le choc des idées, qui propose de réunir des contradicteurs acceptant de résumer leurs arguments puis de débattre par écrit via un Droit de réponse. Un médiateur dresse le paysage par un exposé aussi factuel que possible, puis conclut en soulignant les grands points d’opposition.

Des arguments

On peut résumer en quelques lignes l’argumentation des contradicteurs.

Pour Bertrand Barré, qui fut conseiller scientifique auprès d’Areva, le nucléaire constitue une technologie peu chère, adaptée à la production électrique de base. Elle a en outre l’avantage de l’indépendance énergétique, pas de problème d’approvisionnement en combustible si la quatrième génération encore au stade de la recherche et développement est déployée, et de faibles émissions de CO2. Pour la France, il s’agit d’un fleuron industriel, avec des effets positifs sur l’emploi, les exportations et pour toute l’industrie (faible coût de l’électricité).

Pour Sophia Mainoni d’Intignano, chargée de mission nucléaire à Greenpeace France, le nucléaire est risqué, cher et inutile. Risqué car il est impossible de garantir la non-pollution radioactive en cas d’accident, par prolifération ou sur des milliers d’années (stockage des déchets). Cher car les coûts sont sous-évalués, notamment ceux de l’impact croissant des contraintes de sûreté, du démantèlement et du traitement ou du stockage des déchets. Inutile car des alternatives, notamment les renouvelables, existent, dont la viabilité technique et économique s’imposera si on y consacre les ressources de recherche et développement suffisantes. Son engagement personnel est celui d’une citoyenne indignée face aux « abus de la Raison d’État ».

Mais plutôt que d’entrer dans le détail – il faut pour cela lire le livre – j’ai préféré prendre la posture du lecteur actif et indiquer quelques questions qui ne sont pas posées, manifestant soit un accord tacite entre les contradicteurs, soit un sujet non abordé. Il ne s’agit pas pour moi de trancher le débat, ni d’exprimer une opinion personnelle, mais de donner envie de lire ce livre également de façon active.

Quelques imprécisions

Tout d’abord on ressent des imprécisions dans les arguments. Par exemple, B. Barré affirme que le coût de l’électricité nucléaire est stable. Qu’entend-il par là ? On a plutôt l’impression d’une inflation du prix du kWh pour les nouvelles centrales. On trouve aussi une imprécision sur l’actualisation des coûts selon que la centrale est exploitée quarante ou soixante ans. A-t-on une expérience de centrale à soixante ans, aussi bien sur le plan des coûts que de la sûreté ? Le nucléaire emploie en France 125 000 personnes, « autant que l’aéronautique ». Oui, mais quelle est la validité de la comparaison : l’aéronautique est essentiellement une industrie d’exportation, le nucléaire ne l’est que minoritairement ? Ou l’exportation doit-elle devenir l’objectif essentiel ?

S. Magnoni d’Intignano quant à elle reste imprécise sur les risques et leur quantification. Elle cite par exemple des rebuts d’exploitation de mine d’uranium « radioactifs » utilisés dans le passé comme remblais pour des routes : oui, mais quel type, quelle intensité de radioactivité ? De même pour la « pollution radioactive des nappes phréatiques » dans la Manche, que représente-t-elle ? De façon plus profonde, elle défend la position de l’impossibilité de garantir la non-pollution radioactive, et ce sur des milliers d’années – ce qui est probablement vrai –, pour en tirer la conclusion qu’il faut se passer du nucléaire – ce qui est discutable, puisque ne prenant pas en compte les bénéfices que peut apporter le nucléaire aujourd’hui et demain, y compris pour résoudre ces questions.

Mais ces imprécisions ou positions de principe peuvent sans doute être éclairées ou réduites.

Une autre question soulevée est celle de la démocratie, mais elle n’est qu’effleurée. Les contradicteurs s’accordent in fine sur le fait que la question est de savoir si la technologie (bénéfices et risques) est, ou non, acceptable par les citoyens. Mais par quel mécanisme ceux-ci peuvent-ils se former une position éclairée ? Avoir confié ce dossier complexe à la représentation nationale, qui a pouvoir de décision et qui a mis en place des organismes indépendants qui ont, eux, pouvoir d’expertise, est-il suffisant, fautif ?

Voyons maintenant ce qui n’est pas abordé et qui nous a pourtant « sauté aux yeux ».

Quelques points oubliés

Tout d’abord, les deux interlocuteurs consacrent l’essentiel de leur argumentation à la France et aux décisions à prendre aujourd’hui pour les années à venir. Qu’en est-il pour l’approvisionnement énergétique futur de l’humanité ? Et d’abord, comment voit-on ces besoins énergétiques ? Comment répond-on aux besoins formidables des populations des anciens pays du tiers monde, maintenant émergents ou émergés ? Considère-t-on qu’ils soient impossibles à satisfaire, voire illégitimes ? Le scénario Negawatt est cité, qui montre comment la France pourrait en 2050 couvrir ses besoins avec des renouvelables seuls. Mais aussi avec quatre fois moins d’énergie, une diminution drastique des transports, etc. Entre saine efficacité énergétique et meilleure organisation des villes d’un côté et décroissance plus ou moins massive de l’autre, il y a une position qu’il convient d’exprimer. Parce que les choix de politique énergétique en dépendent avant tout.

Il manque donc un cadre global et ambitieux. L’époque ne respire pas l’enthousiasme du futur, il faut pourtant le construire sur des raisons et des arguments de fond.

Le risque est largement commenté, essentiellement sous l’angle des conséquences pour la santé et l’environnement. Pourtant, les causes des accidents nucléaires civils ne sont pas mentionnées – les origines le sont, mais ce n’est pas la même chose. Ainsi, le tsunami a mis la centrale de Fukushima-Daichi en accident de niveau 4, mais une réaction plus prompte pour mobiliser des moyens mobiles de refroidissement (eau et énergie), qui étaient disponibles, aurait probablement permis d’éviter l’accident de niveau 7. C’est le sens des mesures prises depuis par exemple en France avec la création d’une équipe mobile en mesure d’amener en urgence en cas d’accident ces moyens.

Diminuer l’occurrence de situations accidentelles devrait constituer un objectif majeur et clairement affirmé, en sus de la garantie du confinement ; or cela n’est pas clairement exprimé dans le livre. Cela semble indispensable si l’on considère que le taux d’accident grave ou majeur constaté en cinq décennies – qui n’est pas une probabilité – est de cinq réacteurs sur quatre cent cinquante en fonctionnement. Un taux équivalent aux accidents de la navette spatiale américaine. Est-ce que des progrès sont possibles pour faire baisser ce taux ? Si on y parvient, le positionnement de chacun vis-à-vis du nucléaire change-t-elle ? Il nous semble que cela a à voir avec l’acceptabilité et la prise de décision raisonnée.

En conclusion

Pour finir, un autre point d’accord tacite est celui de la hausse inéluctable des coûts de l’électricité. Les raisons ne sont pas données. Faut-il comprendre qu’il s’agit d’une conséquence des contraintes de sûreté plus dures ? Pourtant, il est admis qu’avec une recherche et développement suffisante le coût et l’efficacité des énergies renouvelables (comme de toute technologie) doivent être améliorés. Est-ce que la hausse du coût de l’énergie ne pose pas de question « d’acceptabilité » par le citoyen ?

Pour finir, on notera l’accord des interlocuteurs pour des solutions sans CO2, ce qui pour eux signifie sans hydrocarbures ou charbon « de stockage ». À moins qu’on ne trouve une solution renouvelable, et au-delà d’une nécessaire transition, cela nous semble raisonnable.

Il y a donc de l’espoir pour le lecteur de quitter le livre avec la satisfaction de points d’accord.

C’est donc un document précieux et remarquable, et il faut féliciter et encourager les promoteurs de cette initiative, ainsi que les contradicteurs acceptant d’y participer. C’est une preuve d’honnêteté intellectuelle et de volonté de faire avancer le débat et d’informer le lecteur en profondeur, en se soumettant à la critique de l’autre. Leur qualité personnelle et leur position dans leur entreprise ou organisation en fait un opuscule de référence. Même le lecteur déjà rompu à ces questions du nucléaire trouvera un résumé construit des positions et des arguments en présence.

Cela seul nous incite à chaudement recommander ce livre, et même à en faire un outil de travail personnel. Nous avons besoin de ce type d’ouvrage.

Publié dans le n° 305 de la revue


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