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Dessine-moi un mouton

Publié en ligne le 17 juillet 2006 - Psychologie
par Isabelle Burgun

C’est le Petit Prince qui serait content. Contrairement à une idée reçue, un enfant d’âge préscolaire ne se familiarise pas avec les conventions de l’écrit ni n’apprend son alphabet lors de la lecture du soir. Il regarde les images.
L’hypothèse soutient que plus on lit d’histoires à un enfant, plus il deviendra un bon lecteur. Mais jamais elle n’a été démontrée ni remise en question. « Aucun test ne l’avait auparavant démontré », avance Jean Saint-Aubin, de la faculté de psychologie de l’Université de Moncton. Avec sa collègue Mary Ann Evans, de l’Université de Guelph, il désirait connaître quel est « l’ingrédient actif » qui sous-tend cette hypothèse. Lors de deux expériences, les chercheurs ont donc enregistré où se porte le regard des 15 enfants de 4-5 ans lorsque leur éducatrice de garderie leur fait la lecture. Et surprise... « Les pupilles des enfants se fixent 93 % du temps sur les illustrations. Le regard parcourt la page d’écriture moins d’une seconde pour se concentrer sur celle illustrée », rapporte le psychologue.
Ces conclusions font le coeur d’un article paru en novembre dernier dans la revue scientifique Psychological Science.
Les deux scientifiques avaient toutefois quelques soupçons depuis les derniers travaux du Pr Evans. Après avoir conçu des livres géants - 1 mètre sur 1 mètre - elle avait capté leur regard... fixé sur les dessins. Pour le confirmer, les chercheurs ont adapté un appareil d’enregistrement des mouvements oculaires, le EyeLink. La principale difficulté était technique : il fallait réduire son poids et l’adapter à la tête des enfants. « Et il s’avère impossible d’immobiliser la tête d’un enfant de 4 ans. L’appareil devait pouvoir compenser les fréquents mouvements. »
La solution a été de monter deux mini-caméras (une par œil) sur un petit casque de vélo afin d’enregistrer où se trouve la pupille. Tout au long de la lecture de l’une des cinq histoires sélectionnées (Boule et Bill, Les vaches voyageuses, Le potiron de Madame Potier, et deux plus anciens et bien moins colorés : The Carrot Seed et The Happy Egg), l’appareil produisait 500 enregistrements à la seconde. Même en ramenant cela à à 4-5 enregistrements par seconde - les moments d’immobilisation de l’œil - ils se sont retrouvés avec une montagne de données à dépouiller - « un véritable travail de moine ! »

Images et narration en tête

Contrairement à la croyance qui prévaut en matière d’apprentissage de la lecture, les enfants évitent l’écrit pour aller chercher l’information pertinente pour eux. Et à la plus grande surprise des chercheurs, les différents arrangements des livres n’influencent pas l’attention des enfants. « Même la lettre majuscule en "peau de vache" de l’ouvrage Les vaches voyageuses ne retient l’attention des enfants que pendant 2-3 pages. Et cela vaut pour les bulles de texte de la BD qu’ils savent éviter », rapporte le chercheur.
L’autre découverte concerne la narration. Les enfants sont très attentifs à ce que leur parent, ou leur gardienne, raconte tout en tournant les pages devant leurs yeux. Jusqu’aux petits détails ! Pour le vérifier, les chercheurs ont changé la narration d’une image du livre Les vaches voyageuses. Dans la première version, les vaches embarquées dans un train commentaient la pollution des transports. Les enfants ont regardé attentivement le train et la fumée qui s’échappait de la cheminée. La seconde version mettait l’accent sur la taille minuscule d’un petit bateau qui apparaissait dans un coin de l’image alors que le train passait sur un pont. Les enfants ont alors inspecté le navire avec beaucoup d’attention. « Suivant la version de l’histoire, l’enfant va se concentrer sur une partie ou une autre de l’illustration. Il porte donc attention à ce que raconte le parent », souligne le psychologue.
Jean Saint-Aubin avance d’autres hypothèses. Cette interaction autour de la lecture favoriserait la capacité à comprendre ce qui est lu (compréhension orale), l’acquisition du vocabulaire et améliorerait l’attention. Des acquis importants pour l’apprentissage de la lecture.
Ces hypothèses sont actuellement vérifiées dans des études menées auprès de préscolaires et d’apprentis lecteurs.
Si le psychologue s’affirme agacé par la perpétuelle recommandation de lire aux enfants, il ne décrie pas pour autant cette activité. « Le développement de la compréhension, de l’attention et du vocabulaire ne sont pas des apprentissages mineurs. Lire des histoires aux enfants apporte beaucoup. » Colorées, dynamiques ou monochromes, peu importe, les images racontent toutes les histoires du soir... aidées de la voix de maman, bien sûr.


Mots-clés : Psychologie


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