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Des poids, des mesures

Publié en ligne le 1er juillet 2005 - Neurologie - Science
par Monique Bertaud - SPS n° 266 mars 2005

Pendant un demi-siècle, nombreuses furent les tentatives d’établir une échelle de valeur fondée sur la détermination d’une typologie de l’espèce humaine.

Le volume du crâne

Cette méthode indirecte censée évaluer les capacités mentales, très en vogue au XIXe s. repose sur la conviction que le volume du cerveau a un rapport direct avec l’intelligence.
Broca, dont les travaux princeps sur l’aphasie 1 (1861) sont connus de tous, Broca Président fondateur de la société d’Anthropologie, Broca, figure scientifique éminente de la fin du XIXe s. a établi de nombreux tableaux de mesures de crânes dont il a déterminé la hiérarchie :
- Les crânes d’adultes sont plus gros que ceux des vieillards
- Ceux des hommes que ceux des femmes
- Ceux des hommes éminents que ceux des médiocres
- Ceux des races supérieures que ceux des races inférieures

Et parmi les crânes récupérés dans des tombes du XIIe s., il déduit que les grands crânes sont ceux des nobles et les petits ceux du peuple 2.

Rappelons que le XIXe s. est l’époque de l’essor des manufactures, qui nécessite le recrutement de main-d’œuvre, et celle des conquêtes coloniales. Les hommes de science n’échappent pas toujours aux idées dominantes.

C’est ainsi qu’au début du XXe s., Bergson concevait le cerveau comme un central téléphonique. Actuellement, référence est faite à l’informatique sur des concepts de modules, de programme, d’information, etc.

Le poids du cerveau

Il convient de rappeler que le volume ou le poids du cerveau est établi après la mort et que sa mesure ne s’effectue pas dans des conditions toutes identiques : selon le temps écoulé depuis la mort, le volume du cerveau varie en fonction du degré de déshydratation.

Selon la détermination de la « limite » de l’encéphale où pratiquer l’incision, le volume peut aussi varier de + ou - 50 ml.

Les raisons de la mort font également varier ce volume : s’il y a eu œdème cérébral, ce qui est fréquent dans les agonies, le volume augmente, s’il y a eu atrophie sénile, le poids du cerveau du mort ne reflète pas celui de l’adulte.

Les chiffres actuellement retenus ne sont que des indicateurs statistiques à partir de nombreuses mesures : le poids moyen est de 1370 g, avec des variations de 300 g en plus ou en moins, soit de plus de 20 % 3.

Tout ce qui est dit pour le poids peut être rapporté au volume.

Volume du crâne et intelligence

Chez les fossiles d’hominidés, on peut noter en effet une augmentation constante du volume crânien depuis habilis jusqu’à sapiens. Il s’agit de comparaisons entre espèces différentes. C’est ainsi que Leroi-Gourhan a pu montrer la corrélation entre l’évolution du volume cérébral et celle des techniques 4 depuis les australopithèques jusqu’aux néandertaliens, lorsque le processus évolutif concerne des espèces différentes. Il a comparé le volume crânien à la longueur du tranchant par kg de matière des outils 5en pierre. Avec l’hégémonie de sapiens sapiens et grâce à l’élevage et à l’agriculture, l’évolution devient sociale et la capacité cranienne reste stable.

Il n’en est pas de même au sein d’une espèce. La grande variabilité des éléments mesurables à l’intérieur d’une même espèce entraîne des superpositions difficiles à interpréter, entre les groupes considérés (sexe, habitants de régions différentes, etc). Pour la taille du corps, le plus grand de la catégorie des plus petits est égal au plus petit de la catégorie des plus grands. Il en est de même pour le poids, le diamètre des cheveux ou la secrétion de mélanine, par exemple.Ce qui rend cette donnée ininterprétable pour l’espèce considérée 6.
On voit donc que l’échec de la démarche fondée sur des mesures statiques n’est pas dû à leur manque de précision mais à leur absence de pertinence.

Besoins énergétiques et intelligence

Le cerveau est un organe en activité métabolique permanente et sa physiologie exige un apport constant d’éléments énergétiques et de structure. Ces éléments aussi sont mesurables et nous renseignent sur certaines causes des variations observées dans les activités mentales.

Matériaux de construction

L’optimisation énergétique alimentaire représentée par le passage du régime herbivore au régime carnivore s’est accompagnée du développement de capacités cérébrales. Dans l’évolution des espèces, les herbivores fabriquent essentiellement du muscle dont les carnivores se nourrissent pour élaborer, entre autres, un cerveau plus performant capable de nouveaux comportements comme les stratégies de chasse transmises aux jeunes par appentissage.

Pour ce qui concerne l’espèce humaine, il n’y a pas de réserve de protéines dans le corps humain et les apports constants sont nécessaires. Les protéines et les acides aminés essentiels sont les briques des enzymes, des hormones et des neuro-transmetteurs. Leur carence altère le fonctionnement cérébral et réduit les potentiels évoqués. 7.

Les phospholipides et les acides gras insaturés sont les éléments essentiels de l’architecture du cerveau qui est le plus gras de tous les organes. Ils constituent, entre autres, les membranes qui sont les générateurs électriques : c’est le gradient de répartition des ions de part et d’autre de la membrane qui crée l’influx nerveux..

Le risque mortel de certaines carences vitaminiques sont connues du public, comme le scorbut (carence en vit. C) qui décimait les équipages au long cours. Le béri-béri (carence en vit. B1) dû à l’alimentation de riz décortiqué entraîne des paralysies ou une insuffisance cardiaque. On y observe aussi la baisse des performances cognitives. La vitamine B12 n’existe que dans les aliments d’origine animale. L’anémie pernicieuse qu’engendre sa carence aboutit à la démence en l’absence de traitement. Ce qui devrait faire réfléchir les végétaliens : n’est-il pas dément de courir volontairement le risque de la démence ?

En ce qui concerne les oligo-éléments, le crétinisme dû à la carence en iode est bien connu. Le déficit en iode fait statistiquement perdre 15 points de QI dans une population. Il touche 740 millions d’êtres humains. Le fer module l’activité cérébrale. Un déficit en fer pendant la grossesse altère définitivement la myélinisation et les fonctions cognitives de l’enfant.

Dans l’espèce humaine, l’étude de cerveaux d’enfants morts de dénutrition avant un an a montré la réduction du nombre de leurs neurones corticaux de 50 %. Ces données dramatiques extrêmes ne doivent pas faire oublier toute la palette des dégradations chez les survivants souffrant de dénutrition.

Conclusion

La méthode des poids et mesures concernant les êtres humains varie en fonction du mode de pensée qui les motivent : une approche statique fixiste ou une démarche scientifique pour mieux comprendre notre espèce.

La connaissance du métabolisme cérébral et la mesure de ses besoins pour un fonctionnement optimal permet d’expliquer certaines divergences observées dans les groupes humains. Comprendre le rôle d’une molécule dans le métabolisme cérébral n’est une approche réductionniste que pour ceux qui se réfugient dans les sphères mystiques. Par exemple, l’OMS souligne que le déficit en iode, qui touche 12 % de la population mondiale, est la première maladie cérébrale qu’il soit possible de prévenir. À l’heure où la protection des espèces semble préoccuper beaucoup, quelles mesures ont-elles été prises pour protéger l’hominisation ?

Le substrat cérébral n’est pas la pensée mais il y est nécessaire.

1 L’aphasie est un trouble du langage dû à une lésion cérébrale.

2 Bechtel. Racisme et savants fous. Editions Lafon. 2002.

3 Guy Lazorthes. Système nerveux central, Masson, 1967

4 André Leroi-Gourhan. Le geste et la parole, Albin Michel, 1964.

5 Pour chaque type d’outil, il a objectivé l’évolution technique en mesurant la longueur du tranchant obtenu par kilo de pierre. Et il compare le rapport obtenu à la capacité crânienne des producteurs.

6 A. Langaney. Les hommes, Armand Colin, 1988.

7 J-M Bourre : « Effets des nutriments sur les structures et les fonctions du cerveau », Revue neurologique, T 160, sept 2004.


Mots-clés : Neurologie - Science

Publié dans le n° 266 de la revue


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