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Coronavirus : le temps médiatique n’est pas celui de la science

Publié en ligne le 15 juillet 2020 - Médecine

Par son caractère soudain et ses conséquences potentiellement dramatiques, la crise sanitaire que nous avons traversée a suscité craintes et angoisses qui demandaient des réponses rapides. Personnel soignant et grand public attendaient des mesures urgentes des pouvoirs publics, lesquels souhaitaient l’éclairage de la communauté scientifique. Or le propre de la science est de procéder avec méthode, doute et prudence, mais aussi par essais et erreurs. Cette rigueur ne signifie pas lenteur ou immobilisme, mais le temps d’une connaissance en train de se constituer n’est pas le temps médiatique ni le temps politique. Cet antagonisme a été propice à de nombreuses dérives.

À cet égard, la question de l’efficacité de la chloroquine, véritable saga de la pandémie, a été emblématique. Son promoteur, le Pr Didier Raoult, a rapidement choisi le terrain médiatique et les réseaux sociaux pour vanter les vertus de son traitement. Dans le même temps, il théorisait le fait qu’il ne procéderait pas à des études contrôlées et randomisées pour appuyer ses affirmations, usant largement de l’argument d’autorité, mais aussi d’un prétendu « bon sens » pour discréditer ses contradicteurs. Le public s’est ainsi trouvé mis en position d’arbitre de questions scientifiques sans en avoir les compétences. Sommé de prendre position (jusque dans des sondages organisés), chacun le fait logiquement en s’appuyant sur les considérations qui lui sont plus accessibles : la sympathie ou l’antipathie pour le personnage principal et ses soutiens, les arguments qu’il juge « évidents » (souvent ceux qui épousent ses a priori) ou le degré de confiance qu’il veut bien accorder aux autorités publiques.

Cette situation illustre une interrogation plus générale souvent analysée dans nos colonnes à propos de bien d’autres sujets (climat, glyphosate, pesticides, ondes électromagnétiques, vaccins, etc.) : au-delà de la médiatisation ou de l’instrumentalisation idéologique ou politique de sujets scientifiques, que faut-il croire sur le fond ? À qui accorder sa confiance ?

En matière de santé, la connaissance se construit à travers un processus d’accumulation de données et un système de reproduction des résultats et de validation par les pairs. Toutes les sources d’information ne sont pas à mettre au même niveau et il existe une « pyramide des niveaux de preuve » [1]. Ainsi, un témoignage n’a aucune valeur, une étude mise en ligne en prépublication est à usage interne de la communauté scientifique en attendant sa publication après validation par un comité de lecture, une étude observationnelle est moins probante qu’un essai clinique pour juger de l’efficacité d’un traitement, etc. La course à la publication exacerbée par la crise du coronavirus a mis en lumière, pour le public, certaines des failles du système de publication scientifique : études de mauvaise qualité, données arrangées, articles rétractés, protocoles non respectés, etc. Les expertises collectives, parce qu’elles se fondent sur une analyse critique de cette littérature scientifique sont alors les plus à même d’établir un état solide des connaissances sur un sujet donné. La « pyramide des niveaux de preuve », malgré ses imperfections, fournit ainsi le support le plus rationnel et le plus légitime aux décisions de santé publique.

Pour le citoyen voulant se faire une opinion sur un sujet complexe, elle représente une boussole bien utile. Méfions-nous de ceux qui nous affirment qu’ « une nouvelle étude montre que… » en sélectionnant soigneusement les résultats qui vont dans le sens de leur opinion, sans prendre en compte l’ensemble des connaissances existantes. En ce qui concerne l’hydroxychloroquine, les synthèses des agences sanitaires indiquent actuellement une absence d’efficacité pour la prévention ou le traitement de la Covid-19. Si effet il devait y avoir, dans un sens ou dans l’autre, il serait très minime, faute d’avoir été à ce jour constaté dans les études bien menées.

Ce numéro de Science et pseudo-sciences, qui comporte exceptionnellement 128 pages au lieu des 112 habituelles, développe plus largement ces questions, ainsi que bien d’autres, dans un très volumineux dossier.

Science et pseudo-sciences – 20 juin 2020

Références

1 | « La qualité de la preuve en médecine », SPS n° 326, octobre 2018. Sur afis.org


Mots-clés : Médecine

Publié dans le n° 333 de la revue


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