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Choléra Haïti 2010-2018 : histoire d’un désastre

Publié en ligne le 16 septembre 2019
CHOLÉRA
Haïti 2010-2018 : histoire d’un désastre
Renaud Piarroux
CNRS Éditions, 2019, 298 pages, 22 €

Le livre se dévore comme un thriller… Malheureusement, il ne s’agit pas d’une fiction mais bien d’une réalité aux conséquences dramatiques et le récit que nous livre Renaud Piarroux est édifiant.

C’est en octobre 2010, neuf mois après un désastreux tremblement de terre en Haïti qui a causé entre 80 000 et 300 000 morts selon les estimations 1 et qui a ravagé les infrastructures du pays, qu’une violente épidémie de choléra se répand sur tout le territoire. Elle touchera 800 000 Haïtiens et provoquera la mort d’un très grand nombre de personnes (environ 10 000 selon les estimations de l’OMS). Après huit longues années, l’épidémie est enfin en passe d’être jugulée.

Fatalité ? Conséquence regrettable mais logique d’un tremblement de terre qui a ravagé un pays pauvre ? Cette explication est très largement répandue dans l’opinion publique. En réalité, il n’en est rien. L’épidémie de choléra s’est révélée être la conséquence d’une incroyable négligence de soldats de la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti 2). Cependant, le chemin va être long et mouvementé avant que l’organisme international accepte en 2016, du bout des lèvres, de reconnaître  « une responsabilité morale envers les victimes » p. 207) et évoque de façon alambiquée la nécessité de  « faire beaucoup plus en ce qui concerne sa propre implication dans le foyer initial et les souffrances des personnes touchées par le choléra » 3.

R. Piarroux, professeur de médecine spécialiste du choléra, va jouer un rôle clé dans ces événements, à la fois dans la mise à jour des responsabilités, mais aussi dans l’organisation, sur place, de la lutte contre l’épidémie.

Pour lui, l’histoire commence par un appel téléphonique d’un contact de l’ambassade de France en Haïti. Alors en poste au CHU de Marseille, R. Piarroux est invité à apporter en urgence son expertise et son expérience de lutte contre le choléra auprès du gouvernement haïtien, confronté à une épidémie qui vient de se déclarer et qui se développe à une vitesse extraordinaire. Prévue pour durer une dizaine de jours, son investigation va finalement s’étendre sur plusieurs années et prendre une tournure politico-scientifique inattendue.

Arrivé sur place quelques jours après l’identification des premiers cas, R. Piarroux constate le désarroi des autorités :  « Le choléra est partout, les centres de soins sont submergés par l’afflux de patients, parfois à même le sol, parfois sur des lits troués, parfois sur des bancs » p. 25). Un premier travail consiste à retracer la chronologie de l’épidémie pour tenter de remonter à sa source. Ce qui n’est au début qu’une rumeur prend progressivement consistance : bien que le camp militaire suspecté soit situé très en amont de la plaine de l’Artibonite où l’épidémie a explosé, on constate que la configuration des bassins hydrauliques est compatible avec une origine de la contamination située dans le camp Annapurna de la mission de l’ONU.

Menant de front investigations et contribution à l’organisation de la lutte contre l’épidémie, R. Piarroux se trouve pris dans un véritable tourbillon où se mêlent science et épidémiologie, manipulation de l’information et falsification de données, le tout sur fond de tractations politiques et de pressions médiatiques. Les nombreuses visites sur le terrain et le recueil de témoignages mettent en évidence un manque total de transparence de la part de la Minustah. L’affaire va vite prendre une dimension internationale. L’hypothèse d’une implication des soldats de l’ONU n’est acceptable ni pour l’organisme international, ni pour le gouvernement américain. Et elle est très embarrassante pour le gouvernement haïtien.

Le choléra

Le choléra est dû à l’infection des patients par une bactérie appelée Vibrio cholerae. L’infection se produit quand on avale ces bactéries en buvant, en mangeant, ou en portant les mains sales à la bouche. Les symptômes du choléra dépendent de la quantité de bactéries avalées. Un nombre assez limité de bactéries ne provoque qu’une diarrhée légère ou même aucun symptôme. Mais si on avale une grande quantité de bactéries, cela peut provoquer de graves diarrhées, des vomissements et entraîner une déshydratation si rapide qu’elle peut conduire à la mort en quelques heures à quelques jours. La sévérité de la maladie dépend aussi de la personne. Chez ceux qui souffrent de malnutrition ou ont un état général affaibli, la quantité de bactéries nécessaire pour provoquer une maladie grave est plus faible que chez des sujets en bonne santé.

L’ingestion de bactéries peut être provoquée par un contact étroit avec quelqu’un souffrant du choléra, mais il est facile de se protéger par une bonne hygiène. C’est pourquoi les docteurs, infirmières, etc., tombent très rarement malades, bien qu’ils aient de nombreux contacts avec des malades du choléra. En revanche, la transmission entre les malades et les membres de leur famille est fréquente.

Les bactéries ingérées peuvent également provenir de l’eau ou des aliments contaminés. Les infections les plus sévères sont fréquemment en rapport avec la consommation d’une eau fortement contaminée.

Entretien de Renaud Piarroux.Sur canada-haiti.ca


Difficile de résumer en quelques lignes plus de trois cents pages d’un récit toujours vif et riche. Toutes les dimensions de l’affaire y sont exposées. Mais plusieurs aspects intéresseront particulièrement les lecteurs de Science et pseudo-sciences.

Tout d’abord, la recherche de la cause de l’épidémie se fait sur un fond de controverse scientifique. La bactérie du choléra était-elle déjà présente à l’état latent dans les eaux d’Haïti ? C’est cette thèse que l’ONU va mettre en avant pour essayer d’exonérer sa responsabilité : la bactérie se serait « réveillée » sous l’influence d’événements climatiques. Une scientifique de renommée internationale va tenter d’expliquer l’épidémie en Haïti à l’aune de cette théorie, dont elle est l’une des inspiratrices. R. Piarroux nous révèle comment des faits sont alors manipulés et des données transformées pour les faire coller à une explication qui présente l’avantage de mettre hors de cause les troupes népalaises de l’ONU.

C’est sur le terrain de la science que la démonstration de la responsabilité des casques bleus va être apportée. En effet, une analyse génomique de l’ADN de la bactérie va montrer de façon certaine que la souche qui sévit en Haïti est bien une souche importée du Népal, d’où étaient originaires les soldats du campement incriminé. Cette démonstration va venir en point d’orgue d’un ensemble de faits qui pointaient tous vers le campement. Ainsi, par exemple, c’est deux ans après les faits, et un peu par hasard, que R. Piarroux se voit confirmer par le ministre de la Santé d’Haïti en poste au moment des faits qu’ « une citerne de vidange [de fosses septiques] avait bel et bien été déversée dans l’eau de la rivière » p. 62). C’est encore plus tard que, à l’encontre des premiers rapports de la mission de l’ONU affirmant l’absence d’infection dans le camp, des témoignages confirmeront le fait que de nombreux soldats étaient en réalité malades et souffraient de vomissements.

On lira également avec intérêt, et aussi inquiétude, comment l’information a été manipulée dans la presse ainsi que dans certains journaux scientifiques. On apprendra que les prestigieux CDC américains (Centres de prévention et de contrôle des maladies),  « ne [mènent] pas l’enquête épidémiologique de terrain qui les conduirait inexorablement aux abords du camp népalais » p. 74), attitude d’autant plus critiquable qu’ils disposent de la souche de la bactérie et pressentent les résultats de l’analyse ADN qui va disqualifier l’hypothèse d’une contamination d’origine locale.

Centre de prise en charge de malades du choléra. Médecin sans frontières, Haiti, 2010 - Aurélie Lachant/MS © Images de Wikimedia Commons]

Le récit nous conduit bien au-delà de cette controverse déplorable, véritable scandale international sur fond de désinformation. Il nous décrit aussi tout le travail mis en œuvre pour essayer d’enrayer l’épidémie, le rôle des associations sur le terrain, l’importance des mesures sanitaires et de l’implication des communautés, les différentes stratégies qui se sont opposées, le manque criant de moyens financiers et les engagements souvent non respectés des organismes internationaux. Sans oublier la réalité d’un pays secoué par une instabilité politique souvent exacerbée par les poussées de choléra.

L’auteur apporte aussi sa part d’optimisme dans un récit où transparaît tout l’humanisme du médecin de terrain, toujours au plus près de l’épidémie et des personnes atteintes.

Le livre, une fois refermé, laisse un sentiment de révolte face à une manipulation politico-scientifique aux lourdes conséquences qui, de plus, a bien failli passer inaperçue. Un véritable désastre sanitaire et politique.

1 Les estimations du gouvernement haïtien ont été de 220 000 morts puis 316 000. De son côté, un rapport du gouvernement américain avançait un total de 85 000 décès, mais l’agence américaine pour le développement international (USAID) en charge de cette évaluation a ensuite reconnu des incohérences dans l’acquisition des données. Les conditions sanitaires et humanitaires sur place expliquent en grande partie la difficulté à établir des chiffres définitifs. Source “Haïti earthquake of 2010”, sur britannica.com

2 La Minustah, ou Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti, a été mise en place en 2004 pour faire face à l’instabilité politique du pays et répondre à la crainte du voisin américain de voir se développer un afflux de migrants fuyant l’insécurité et la misère.

3 Déclaration de Farhan Haq, porte-parole adjoint de l’ONU, faite en 2016.


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Publié dans le n° 328 de la revue


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Auteur de la note

Jean-Paul Krivine

Rédacteur en chef de la revue Science et pseudo-sciences (...)

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