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Aux sources de l’utopie numérique - De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence

Publié en ligne le 18 septembre 2013
Note de lecture de Guillaume de Lamérie - SPS n°305, juillet 2013

Plongeant aux racines de l’histoire du numérique, Fred Turner nous emmène au début de l’année 1940 au Radiation Laboratory du MIT, l’un des plus importants laboratoires de recherche militaire financés par le gouvernement américain. Ce laboratoire, qui deviendra un modèle pour l’ingénierie militaire mise en œuvre pendant la guerre froide, expérimentait de nouvelles méthodes d’organisation du travail, flexibles et collaboratives, sans gestion hiérarchique.

Sous l’impulsion de Norbert Wiener, aidé de la théorie de l’information de C. Shannon, en émergea l’idée d’un cerveau fonctionnant comme une machine, unifiant la description des machines et des hommes au sein d’un modèle mathématique construit autour des notions d’homéostasie, de feed-back et d’auto-régulation, la cybernétique.

Ces idées sortirent des laboratoires de recherche militaire pour irriguer une multitude de disciplines académiques comme le management, la psychologie clinique, les sciences politiques, la biologie ou la sociologie et l’anthropologie de Gregory Bateson et Margaret Mead.

La recherche militaire continua son développement pendant la guerre froide et le système SAGE (Semi-Automatic Ground Environment), développé au sein du Massachusetts Institute of Technology, premier système de radars et d’ordinateurs interconnectés permettant la détection précoce des bombardiers nucléaires soviétiques, en fut l’un des emblèmes. Il permettra l’émergence et le développement d’ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network), précurseur d’Internet.

En construisant l’infrastructure militaro-industrialo-universitaire d’où émergera l’informatique individuelle en réseau, ces équipes pluridisciplinaires rattachées à de multiples projets militaires de systèmes de contrôle et de commandes appliqueront un esprit collaboratif et interdisciplinaire mais surtout penseront au travers de la cybernétique, de la théorie des systèmes et des métaphores computationnelles.

Parallèlement, Fred Turner nous brosse le portrait de toute une classe d’âge aux États-Unis ayant grandi sous la menace d’un anéantissement nucléaire au point, pour une partie d’entre elle, d’en développer l’équivalent d’un syndrome de stress post-traumatique, avec des conduites d’évitement sur tout ce qui touchait de près ou de loin à la guerre, à la bureaucratie, au contrôle des individus. Une partie d’entre eux, refusèrent en bloc ce mode de vie et s’y opposèrent violemment, soit sous la forme de mouvements politiques qui aboutiront aux mouvements d’opposition contre la guerre du Vietnam, soit sous la forme d’un retour à la terre baptisés « nouveau communaliste » par Fred Turner, les Hippies.

Prônant la libération de l’individu par la libération de la conscience, ce mouvement utilisera tout ce qui était à sa disposition à l’époque pour parvenir à ses fins : LSD, spiritualités alternatives, mais aussi objets technologiques les plus en pointe grâce à l’influent Steward Brand, génial créateur d’un catalogue interactif, ancêtre analogique des groupes de discussions numérique qui émergeront des années plus tard.

L’échec cuisant de ces communautés trouvera, au fil des années sous l’influence de Steward Brand, un prolongement dans les communautés qui se constitueront autour de l’informatique individuelle, hackers, groupe de discussions, qui alimenteront aussi l’idéologie politique libertarienne marquée par la dérégulation, l’auto-régulation et la lutte contre la bureaucratie des années Reagan, pour glisser vers la nouvelle économie, l’informatique en réseau, les bulles internet…

Le talent de Fred Turner est d’arriver à mettre en scène l’ensemble de ces protagonistes que l’on situe habituellement aux antipodes sur le plan politique et idéologique et de montrer comment le croisement improbable de leur trajectoire a permis l’émergence de la révolution numérique actuellement en cours.

Au total, un livre aux bases historiques solidement étayées, susceptible d’apporter un éclairage très original sur cette période récente de notre histoire technologique.

Publié dans le n° 305 de la revue


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