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Antifragile

Publié en ligne le 4 février 2014
Note de lecture de Nadine de Vos

« On ne peut envisager l’avenir en y projetant naïvement le passé. » (p.260)

Nassim Nicholas Taleb est un Libano-américain polyglotte (y compris en langues anciennes), ancien trader à Wall Street, philosophe des sciences du hasard et expert en mathématiques financières. Il se consacre aujourd’hui à l’écriture et enseigne les rapports entre l’épistémologie et les sciences de l’incertitude à l’Institut polytechnique de la New York University où il a reçu le titre prestigieux de distinguished professor.

Six cent-quarante-neuf pages pour développer un concept pour lequel l’auteur invente un mot : antifragile. D’entrée de jeu, le terme est défini : « Certains objets tirent profit des chocs ; ils prospèrent et se développent quand ils sont exposés à la volatilité, au hasard, au désordre et au stress, et ils aiment l’aventure, le risque et l’incertitude. Toujours est-il que, malgré l’ubiquité du phénomène, il n’existe pas de mot pour désigner l’exact opposé de fragile. Appelons-le “antifragile” ».

Une question qui pourrait ici venir à l’esprit du lecteur serait de savoir ce qu’est l’« exact opposé » d’un mot polysémique, comme le sont d’ailleurs la plupart des mots appartenant au vocabulaire général.

Mais l’auteur poursuit : « L’antifragilité dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste pareil ; ce qui est antifragile s’améliore ».

Pour établir ce qui est fragile de ce qui ne l’est pas, un « test d’asymétrie » est proposé : « tout ce qui, à la suite d’événements fortuits (ou de certains chocs), comporte plus d’avantages que d’inconvénients est antifragile ; et fragile dans le cas contraire ».

Voilà donc posé ce qui, pour l’auteur, est « l’exact opposé de fragile », étant bien entendu que cette « propriété est propre à tout ce qui est modifié avec le temps » et qu’il convient, dans la recherche d’antifragilité, de respecter la règle éthique suivante : « Tu n’auras pas d’antifragilité aux dépens de la fragilité des autres ».

S’ensuit l’examen pittoresque d’un grand nombre de situations ou de domaines exposés à la « triade fondamentale » – lisez : fragilité, robustesse, antifragilité – dans laquelle tout, ou presque, peut être classé, du moins, « tout ce qui importe » comme le précise l’auteur : la politique, l’économie, la science et la technologie, le monde des affaires et de la finance, l’éducation, la culture, la médecine, la santé, etc. Pour prendre un exemple dans ce domaine, mettons en parallèle le syndrome post-traumatique et la croissance post-traumatique, processus en vertu duquel des personnes traumatisées se surpassent et s’améliorent.

À travers tout cela, on comprend que N.N. Taleb a (et ait) une dent de taille contre (en vrac) : les banquiers qui ne risquent que l’argent des autres ; les « prétendus économistes-cultes », ceux dont les prévisions ont montré leur indigence mais qui gardent leur autorité d’expert ou ceux qui n’appliquent pas pour eux-mêmes les méthodes qu’ils préconisent ; le marketing massif pratiqué par des grandes entreprises pour vendre des produits de piètre qualité voire nocifs (l’auteur se demande pourquoi les arguments opposés aux entreprises de tabac ne sont pas appliqués, dans une certaine mesure, à toutes les entreprises qui vendent des choses qui nous rendent malades) ; les théoriciens, sauf les physiciens (en sciences sociales, il suggère d’appeler les constructions mentales « chimères » plutôt que « théories ») ;…

Comme Le Cygne Noir 1, ce livre n’est ni une étude, ni un manuel scientifique. Il ne cherche pas à démontrer une théorie mais il jette sur le monde le regard novateur d’un penseur polyvalent. Ce livre est un essai et, à ce titre, il peut se permettre d’utiliser une grande variété d’expressions : analyse, description, narration, information, critique, anecdote… On y trouve des « méditations autobiographiques », des récits allégoriques ; on se divertit, on apprend des choses... Un érudit bavard, quelles que soient ses antipathies, ses lubies, ses idéologies, et quoi qu’on puisse en penser, a toujours quelque chose à nous conter 2, parallèlement à l’objet principal de son discours.

« La fragilité est tout à fait mesurable, le risque pas du tout, et en particulier le risque associé aux événements rares. » Dans cet essai, l’auteur nous invite à penser autrement, à détecter et mesurer la fragilité (et l’antifragilité) plutôt que d’essayer de prévoir l’événement qui pourrait causer des dommages, à apprendre à passer du fragile à l’antifragile.

« Si vous souhaitez vraiment que les gens lisent un livre, dites-leur qu’il est ˝surévalué˝ d’un air indigné (et employez l’attribut ˝sous-évalué˝ pour obtenir l’effet opposé). » Plutôt que de suivre le conseil de Monsieur Taleb, je me contenterai de dire que ce livre contient assurément un signal, mais qu’il est parfois difficile à percevoir dans le bruit environnant : la prolixité de l’auteur et ses nombreuses – et intéressantes – digressions m’ont parfois fait perdre le fil… Un livre qui ne plaira pas aux antisceptiques !

2 Par exemple, que, pendant bien longtemps, certaines couleurs n’ont pas été nommées et que les Anciens manquaient même de mots pour désigner le bleu (page 48) ou que le gène égoïste est une idée de Robert Trivers souvent attribuée à Richard Dawkins (pages 87 et 557)…


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