Science et Pseudo-Sciences n°256

Sommaire

Éditorial : Eve, Raël et les médias (Bertrand Jordan) p. 2 Du côté de la science p. 6 L’effet Barnum (François Filiatrault) p. 10 Antennes relais et téléphones portables : rumeurs et réalités (Elie Volf) p. 13 Cours d’astrologie : deuxième leçon (José) p. 17 Des astres à la Bourse (Jean-Pierre Thomas) p. 19 Élizabeth Teissier recule et se protège (Laurent Puech) p. 23 L’affaire Bogdanoff (Agnès Lenoire) p. 25 Allan Kardec et le spiritisme (Jacques Poustis) p. 27 Les tables tournantes de Victor Hugo à Jersey (Michel Rouzé) p. 36 Livres et revues p. 40 Petites Nouvelles p. 47 Lecteurs et internautes p. 49 En sciences physiques, sornettes sur Internet (Jean Gunther) p. 52 Nouvelles de l’association p. 54 Les chroniques de l’Hyper-Paranormal (José) : la fin des temps p. 55

L’édito

Eve, Raël et les médias

Comme chacun le sait maintenant, la secte raëlienne, créée par le journaliste français Claude Vorilhon après sa prétendue rencontre avec les extraterrestres, place le clonage au centre de sa doctrine. Selon elle, l’espèce humaine a été créée par les « Elohim » (ceux qui viennent du ciel) grâce au génie génétique, il y a vingt-cinq mille ans : oublions donc l’« Odyssée de l’espèce », tout comme les innombrables fossiles qui jalonnent la lente évolution du primate à l’homme moderne au long de millions d’années... Pour Raël, le clonage est la voie royale vers l’immortalité, comme en témoigne sa dernière oeuvre intitulée Oui au clonage humain, la Vie éternelle grâce à la Science.

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Séduisant programme : la couverture de l’ouvrage affirme que « Avec une philosophie et une spiritualité d’avant-garde, il [Raël] nous apporte un éclairage optimiste de la science et nous permet de présager un avenir fascinant et une vie éternelle 1 . En réalité, ce livre prétentieux et remarquablement creux est formé d’une compilation hétéroclite de textes divers émanant du « prophète des Elohim ». Il aborde des sujets allant des aliments génétiquement modifiés à « l’Internet [qui] est une expérience beaucoup plus religieuse que n’importe quelle messe ! ». Raël affirme aussi qu’il sera bientôt possible de « cloner directement un individu grâce à la Croissance Accélérée », et que l’on pourra ensuite « télécharger (downloader ou uploader) » la personnalité et la mémoire des personnes... Mais nulle part il ne nous explique comment cette « Croissance Accélérée » va permettre d’obtenir le double adulte d’une personne (et non un bébé plus jeune de trente, quarante ou cinquante ans), ni par quel miracle la personnalité pourra être enregistrée sur un ordinateur et « téléchargée » dans le cerveau du clone - et encore moins ce que l’on fera de l’individu original une fois sa copie dûment pourvue de son logiciel...

Compte tenu de ce positionnement, les Raëliens se devaient d’apparaître au premier plan du clonage humain, dès la naissance de la brebis Dolly, premier mammifère obtenu à partir d’une cellule prélevée sur un animal adulte. Et de fait, ils annoncèrent en février 1997 la création de la firme Clonaid, censée procéder au clonage reproductif humain et implantée aux Bahamas. Création purement virtuelle dans un premier temps, limitée à la constitution d’une société dans cette région peu regardante sur le plan juridique, accompagnée d’un site Internet promettant monts et merveilles et faisant l’apologie des oeuvres littéraires de Raël. Ce dernier, dans un rare moment de sincérité, devait se vanter d’avoir obtenu sans bourse délier, grâce à cette formalité peu coûteuse, l’équivalent de plusieurs millions de dollars de publicité...

Au cours des années suivantes, diverses informations ont circulé sur Clonaid, sans qu’il soit vraiment possible de savoir si oui ou non cette entreprise correspondait à une réalité. Brigitte Boisselier, chimiste française remerciée par son employeur, l’Air Liquide, en raison de son activisme raëlien, en prit la direction et affirma avoir réuni une équipe de scientifiques compétents. La secte disait compter dans ses rangs de nombreuses jeunes femmes volontaires pour donner leurs ovules et jouer le rôle de mères porteuses, accroissant ainsi de façon notable les chances de succès. Un couple n’appartenant pas à la secte, et dont le bébé était mort à la suite d’une erreur médicale, finança quelque temps la société, avec pour objectif de recréer un enfant génétiquement identique à partir de cellules conservées. Fin 2001, ces parents rompirent avec Boisselier lorsqu’il s’avéra que le laboratoire maintenant établi à Nitro, près de Charleston (Etats-Unis) était à peu près vide et tout à fait inactif.

Clonaid assurait pourtant poursuivre ses travaux. Sur le site Web de la firme apparaissaient d’étranges communiqués de presse, comme celui qui, au lendemain du 11 septembre, affirmait : « Le clonage humain rendra les attaques terroristes inefficaces et permettra de juger les attaquants », proposant tout simplement de ressusciter grâce au clonage les victimes des Twin Towers ainsi que, pour les condamner, les terroristes responsables de l’attentat... Clonaid présentait aussi une « imachine à cloneri", en fait un simple générateur d’impulsions électriques comme l’on en utilise depuis des années pour provoquer la fusion de cellules. Plus sérieusement, Boisselier annonçait des succès dans l’obtention d’embryons clonés, dévoilait une vidéo montrant leur développement in vitro (impossible naturellement de déterminer de visu s’il s’agissait bien d’embryons humains et a fortiori s’ils résultaient ou non d’un clonage) et soutenait que les grossesses en cours allaient aboutir à des naissances vers la fin de l’année 2002. De son côté Antinori, le plus connu des autres adeptes du clonage humain, prévoyait une naissance à Belgrade pour janvier 2003 - tout en se défendant d’en être le responsable direct.

C’est dans ce contexte que fut annoncée, le 27 décembre 2002, la naissance d’Eve, présentée comme le premier bébé cloné. Portée par une jeune femme de 31 ans dont le mari est stérile, elle est censée provenir d’un ovule de cette femme dans lequel aurait été injecté un noyau extrait d’une de ses cellules cutanées. Copie génétique de sa « imèrei », Eve serait donc née grâce à une sorte d’immaculée conception. La vérification promise par Brigitte Boisselier - pourtant simple et rapide car reposant sur une méthode bien maîtrisée, celle des empreintes d’ADN - allait être retardée sous divers prétextes, et, à l’heure où sont écrites ces lignes, nous ne savons toujours pas si Eve est un clone.

Ce n’est pas totalement impossible : les technologies à employer sont à la portée d’un bon centre de fécondation in vitro, comme il en existe des milliers de par le monde. Certes, l’expérimentation animale indique que le taux de succès est faible, et surtout que beaucoup de clones, tous peut-être, sont plus ou moins anormaux : si Eve est vraiment un clone humain, on a toutes les raisons d’être inquiet sur sa santé et sur son évolution future. Indépendamment de toute question de principe, ce risque à lui seul devrait être dissuasif, mais visiblement la secte n’en a cure. Lorsque cette histoire est apparue au grand jour, j’ai pensé que les Raëliens, passablement délirants mais néanmoins soucieux de leur image, n’auraient pas fait une telle annonce si elle n’était pas fondée sur la réalité. Si l’on admet cette hypothèse, les cafouillages qui ont suivi suggèrent qu’ils ont mal organisé leur affaire et n’ont pas pris toutes les dispositions nécessaires pour prouver qu’il y a bien eu clonage. Ils auraient été pris au dépourvu par l’action en justice pour « mauvais traitements à un enfant " introduite en Floride par un avocat, Bernard Siegel, action qui, en faisant craindre aux parents que l’enfant leur soit retiré, les aurait amenés à refuser de se soumettre à l’analyse génétique prévue. Explication un peu alambiquée, mais qui peut encore se révéler véridique ; dans ce cas, on finira sans doute par avoir la preuve du clonage, pour Eve ou pour l’un des autres enfants dont Boisselier allègue la naissance.

Il est possible, au contraire, qu’il s’agisse d’une affaire montée de toutes pièces, d’une mystification destinée à mettre la secte au premier plan de l’actualité, avec un scénario soigneusement planifié dans lequel l’intervention de Siegel aurait été programmée afin de fournir un prétexte au refus du test. L’objectif serait alors purement et simplement publicitaire, et Raël (et/ou Brigitte Boisselier) considèreraient que l’important est de faire parler de soi, même si c’est en mal, même si c’est pour se ridiculiser. Est-ce un mauvais calcul ? Pour les scientifiques (et à moins d’un retournement de la situation), l’once de sérieux que l’on pouvait éventuellement prêter à Clonaid s’évapore ; pour le grand public, l’image de la secte n’est sans doute pas très positive, mais tout le monde connaît maintenant Raël, et la caricature publiée en première page du très respectable Le Monde le 29 décembre (Raël interpellant Dieu le Père en lui disant « vous êtes viré ») restera dans les mémoires. Quant aux membres de la secte et à ceux qui en sont proches, cette pantalonnade va-t-elle leur ouvrir les yeux, ou resteront-ils convaincus qu’il s’agit d’un complot scientifico-médiatique contre leur gourou vénéré ?

Cet épisode, dont nous ne connaissons pas encore la conclusion, met en évidence la puissance des médias, et l’avidité avec laquelle ils se ruent sur une nouvelle « juteuse » en l’absence de tout élément de preuve. Les plus responsables, même Le Monde, qui se refuse d’habitude à monter en épingle des faits divers dont d’autres font leurs choux gras, suivent le mouvement et « couvrent » l’affaire comme un évènement majeur. Radios et télévisions ne sont pas en reste et, pendant deux ou trois semaines, nous avons été abreuvés de considérations sur le clonage. Dans la mesure où ce procédé, qui pose de sérieux problèmes éthiques et sociétaux, est déjà ou sera bientôt une réalité, ce n’est pas forcément un mal... Cependant, les présentations faites ont été plus que confuses et ont largement insisté sur le spectaculaire, au détriment de la précision. Du coup, je ne suis pas certain que la distinction entre clonage reproductif et clonage thérapeutique, par exemple, soit beaucoup plus claire aujourd’hui qu’il y a un mois pour le non spécialiste. En tous cas Raël, qui avait lancé sa « religion » en constatant l’audience dont il bénéficiait en relatant son histoire de soucoupe volante dans une émission télévisée, a montré une fois de plus son exceptionnelle aptitude à utiliser les médias... 2

par Bertrand Jordan

1 Toutes les citations en italique proviennent soit du livre de Raël, soit des sites Internet www.rael.org ou www.clonaid.com.

2 Bertrand Jordan a publié aux Éditions du Seuil Les Imposteurs de la Génétique (2000) et Le Chant d’amour des concombres de mer (2002). Son prochain livre, Les Marchands de clones, paraîtra chez le même éditeur en avril 2003.

Ce numéro est disponible en version papier

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