Science et Pseudo-Sciences n°251

Sommaire

Éditorial : Un argument fondé sur le sens commun p. 1 Du côté de la science p. 3 Le droit pénal face au paranormal : Présentation de la série d’articles p. 6 De l’ancien au nouveau code pénal (Jean Boudot) p. 8 Lincoln-Kennedy : coïncidences... et différences ! (Jean-Pierre Thomas) p. 17 Typhoïd Mary (Claude Marcil)p. 26 Radiophobies, leucémies... et désinformation (Jean Brissonnet) p. 28 Mémoires d’outre-mer (Jacques Poustis) p. 36 Petites nouvelles (Gourous, voyants, fakirs…) p. 45 Livres et revues p. 49 Lecteurs p. 53 Les chroniques de l’Hyper-Paranormal : Bourse : le chardon monte p. 56

L’édito

Un argument fondé sur le sens commun

Beaucoup de personnes, surtout hors de France, considèrent les philosophes comme des gens aussi incompréhensibles qu’inutiles. Pourtant, il existe des arguments découverts par des philosophes qui sont à la fois pertinents, simples et profonds. Citons celui que développe le philosophe écossais David Hume (1711-1776) dans le chapitre consacré aux miracles de son Enquête sur l’entendement humain 1 . Hume en était lui-même très content, puisqu’il écrivait que cet argument doit « réduire au silence la bigoterie et la superstition les plus arrogantes et nous délivrer de leurs impertinentes sollicitations », espoir qui témoignait à tout le moins d’un bel optimisme.

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En bref, l’argument est le suivant : si vous observez vous-même un miracle, c’est à vous de voir si vous étiez sobre, sain d’esprit, etc. à ce moment-là. Mais si la plupart des gens qui croient aux miracles ont cette croyance, ce n’est pas parce qu’ils en ont observé un, c’est parce que le « fait » leur a été rapporté par d’autres. Or, observe Hume, un miracle (une résurrection par exemple) peut être considéré comme une violation des lois naturelles ; notre confiance dans la validité de ces lois est entièrement fondée sur l’expérience et, par conséquent, est faillible. Mais le témoignage qui atteste de leur violation est également entièrement fondé sur l’expérience. Eh bien ! nous avons tous eu l’expérience du fait que des gens se trompent ou nous trompent (si vous n’êtes pas convaincus, achetez une voiture d’occasion). Nous devons donc comparer la probabilité de deux événements : d’une part, la suspension momentanée des lois naturelles, d’autre part le fait que quelqu’un dans la chaîne des témoignages qui nous rapportent le miracle (chaîne qui, en ce qui concerne les miracles de l’époque biblique, est assez longue) se trompe ou nous trompe. La probabilité penche toujours en faveur de la seconde hypothèse, pour la simple raison que notre expérience personnelle nous a amplement démontré l’existence de ce phénomène alors qu’elle ne nous a jamais montré que les lois naturelles peuvent être violées. Une autre façon de dire la même chose, c’est que le « fait brut » à expliquer, celui auquel vous avez directement accès, n’est pas le miracle lui-même, mais le témoignage (souvent indirect) concernant le miracle. Et celui-là est facile à expliquer, au moyen de la psychologie humaine et sans invoquer de violation des lois naturelles.

Énoncé comme ci-dessus, l’argument semble avoir une portée relativement restreinte : d’une part, peu de gens dans nos sociétés croient aux miracles, surtout bibliques (mais ce n’était pas le cas à l’époque de Hume) ; d’autre part, il ne semble s’appliquer qu’aux miracles qui violent les lois naturelles « bien établies » (par exemple, que les morts ne reviennent pas à la vie). Mais je prétends qu’on peut le généraliser et qu’il a alors une portée absolument dévastatrice pour toutes sortes de croyances ; il faut en effet poser la question suivante aux scientifiques tout autant qu’aux diseuses de bonne aventure, aux astrologues et aux homéopathes : quelles raisons me donnez-vous de croire que la véracité de ce que vous avancez est plus probable que le fait que vous vous trompiez ou que vous me trompiez ? Les scientifiques peuvent répondre en invoquant des expériences précises ainsi que - ce qui est plus évident pour le profane - les applications technologiques auxquelles leurs théories donnent naissance. Mais, pour les autres, une telle réponse n’existe pas.

De plus, question aussi soulevée par Hume, comment affronter le problème posé par la multiplicité des doctrines fondées sur des arguments de type miraculeux ? Si je dois croire à l’homéopathie, pourquoi ne pas croire aux guérisons par la foi qui ont la même efficacité de l’autre côté de l’Atlantique que l’homéopathie chez nous ? Pourquoi adhérer à notre astrologie plutôt qu’à celles du Tibet ou de l’Inde ? Toutes ces croyances sont fondées sur des témoignages qui sont également valides et, par conséquent, également invalides. Ou, pour le dire autrement, tous ceux qui nous apparaissent comme crédules dans nos sociétés sont souvent très sceptiques dès qu’on leur parle de croyances provenant d’outre-mer 2 . Leur position est inconsistante parce que les raisonnements qui justifient leur scepticisme envers les croyances exotiques, ils ne les appliquent pas à celles qui leur ont été inculquées dans l’enfance ou qui sont répandues dans leur environnement immédiat.

Voilà qui nous amène aussi à faire un retour critique sur nos observations directes de miracles. En effet, beaucoup de gens pensent avoir observé directement qu’ils ne s’entendent pas avec les Scorpions ou que l’homéopathie marche avec leurs enfants ou leurs animaux domestiques. Mais ils n’accorderont aucune foi à d’autres croyances dont d’autres personnes, outre-mer, pensent aussi avoir observé directement la validité. De nouveau, la même inconsistance. La seule façon d’en sortir est de n’accorder foi qu’aux « croyances » qui peuvent en principe être universellement testées et qui sont fondées sur autre chose que des témoignages ou des observations personnelles, c’est-à-dire, grosso modo, aux assertions scientifiques. Contrairement à ce que l’on pense souvent, la « méthode scientifique » n’est pas très différente de l’application systématique de ce genre de raisonnement sceptique.

Il serait présomptueux de ma part d’affirmer qu’il existe une unique façon d’argumenter contre les pseudo-sciences. Mais le raisonnement « humien » esquissé ici me semble être d’une force qui est souvent sous-estimée : il est fondé sur notre sens commun et, ne supposant aucune connaissance scientifique, est accessible en principe à tous. Et il est incontournable : en effet, les partisans des pseudo-sciences essayent souvent d’argumenter en invoquant un autre niveau de réalité ou une autre rationalité que celle des sciences ou du sens commun : mais de nouveau, pourquoi dois-je croire à ces autres niveaux plutôt que de croire que vous vous trompez ou me trompez ?

Finalement, pourquoi tant de gens sont-ils enclins à accorder foi aux assertions de différents gourous alors qu’ils n’accorderaient pas la même confiance à un marchand de voiture ou à des gourous venant de pays lointains ? Voilà certainement une question qui nécessiterait une étude psychologique et sociologique approfondie. Quoi qu’il en soit, redonner aux gens confiance dans leurs propres capacités de jugement est probablement un préalable à tout progrès de la démarche rationnelle.

1 David Hume, Enquête sur l’entendement humain, traduction par P. Baranger et P. Saltel, Garnier-Flammarion, 1983, Paris. Voir la section X, p. 183-207.

2 Il est vrai que différentes croyances provenant d’Asie sont devenues populaires récemment en Europe ; mais le même problème peut être posé : pourquoi accorder confiance à ces croyances-là et pas à nos bonnes vieilles superstitions ? Personne ne croit littéralement à tout.

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