Panique ondulatoire dans les médias

Le Monde 2 et les « électrosensibles »

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 282, juillet 2008

En matière d’ondes et de santé, le discours des « électrosensibles » — qui se sentent victimes des WiFi, antennes relais et autres — est bien plus attrayant que les sobres conclusions des scientifiques. Pour des journalistes chez qui le désir de plaire dépasse la volonté d’informer, ou chez qui l’idéologie anesthésie l’esprit critique, adopter sans réserve le point de vue des « victimes » est tentant. Ils contribuent alors à l’expansion des superstitions (d’autant que le suivisme médiatique engendre souvent un effet boule de neige), renforcent une tendance anti-scientifique1, et nuisent même aux personnes qu’ils pensent soutenir.

L’article de Laurent Carpentier, « Les révoltés des ondes », paru dans la revue Le Monde 2 du 3 mai 2008, est tout à fait représentatif de cette tendance. Sous des dehors d’objectivité qui ne résistent pas à une lecture attentive, il regroupe diverses techniques pour séduire et convaincre.

Des images et des slogans

En Suède, nous dit le journaliste, les électrosensibles (sans guillemets, évidemment), malades de vertiges, migraines et démangeaisons, sont reconnus. Eux affirment souffrir à cause des ondes, et les scientifiques « sont divisés ».

Trois procédés se complètent dans la première partie du texte pour assurer une des « missions » du journaliste : rendre les « électrosensibles » attachants, respectables, et susciter l’empathie du lecteur, afin de l’utiliser pour déplacer le discours du champ scientifique au champ émotionnel.

Premier procédé : des expressions chocs, sous forme de slogan, frappent le lecteur. Un exemple parmi tant d’autres : « Vous les croyez dingues [les électrosensibles] ? La réalité est plus effrayante encore : ils sont censés. »

Cette phrase suggère la réalité des effets des ondes. Succomber à une illusion n’est pas « être dingue », et l’auteur fait mine de répondre à une objection que personne n’a faite.

Deuxième procédé : le poids des photos. L’article présente en tout 5 clichés. Les quatre premiers, léchés, sont des portraits de « victimes » des ondes, saisis chez eux ou dans la nature. On ressent le calvaire que la téléphonie mobile et la radio leur fait subir : Gorän et Eva ont fui dans la forêt, Rigmor et son mari doivent supporter une sorte de bâche antiradiation dans leur chambre. La cinquième photographie présente un technicien, qui brandit un appareil à détecter les ondes, façon « ghostbusters », ce qui donne un aspect mi-sérieux mi-parapsychologique à l’histoire.

Enfin, troisième technique : la description circonstanciée de la vie privée de quelques « électrosensibles ». On donne au lecteur des détails sur leur souffrance, leur difficulté d’adaptation.

Tout cela concourt à impliquer émotionnellement le lecteur, qui ne peut que compatir. En déplaçant le problème de la science à l’émotion, on permet l’assimilation de toute attitude de doute face aux dangers des ondes à une attitude contre les victimes : c’est une manipulation que nous avions déjà dénoncée à propos des faux souvenirs2.

Le dénigrement de la science et la rhétorique du complot

La grande majorité des scientifiques s’accordent en ce qui concerne les ondes. Bernard Veyret, directeur de recherche au CNRS qui travaille sur la question depuis maintenant 23 ans, résume l’avis émergeant (page 27 de l’article du Monde 2). Selon le spécialiste, les ondes WiFi, celles provenant des antennes relais, celles de la radio et de la télévision, n’ont aucun impact détectable sur la santé. Le seul doute restant concerne l’utilisation intensive du téléphone portable sans oreillette, qui chauffe l’oreille, et pourrait également réchauffer légèrement le cerveau, organe éminemment fragile.

Voilà bien quelque chose que le journaliste ne peut accepter : sa théorie ne résiste pas à la science. Il lui faut donc convaincre le lecteur que la science ne vaut rien. Pour cela, il procède de manière assez grossière, en interrogeant de façon plus que biaisée Bernard Veyret. Après la brève présentation du chercheur, le journaliste s’interroge innocemment sur le petit nombre d’experts mondiaux sur la question (sous-entendu : c’est une bande de copains, ils pensent tous pareils). Puis il abat son dernier atout : depuis peu, Bernard Veyret travaille également pour Bouygues… il est donc suspect. Le tour est joué : il paraît maintenant clair au lecteur que les quelques experts, tous amis de Bouygues, ne sont pas crédibles.

Mais ce n’est pas seulement dans la très brève interview de Veyret que le journaliste tente de manipuler le lecteur : tout au long de l’article, la théorie du complot est présente, plus ou moins insidieusement. On peut ainsi lire dans la présentation du médiateur de l’administration suédoise (qui pourtant reconnaît les électrosensibles) : « Lars Mjönes fait un sale métier : il est l’apôtre du tout-va-bien […] ». Ou bien c’est l’histoire de Per Segerbäck, remercié d’une filiale d’Ericsson parce qu’il refusait d’ôter sa combinaison anti-ondes qui le fait ressembler à un cosmonaute. On est prié de croire que ce licenciement a pour seul but d’étouffer les cris des nombreuses victimes.

Le héros

Mais, comme dans toute histoire édifiante, il faut un héros. Ce héros, qui sauve l’honneur de la science, c’est Olle Johansson, qui sait l’influence néfaste des ondes. Dans l’article, Olle Johansson est d’abord présenté comme détenteur d’une preuve irréfutable. Cette preuve : trois échantillons de peau. L’un d’eux a été soumis à des ondes, l’autre provient d’un malade, et le troisième est sain. Ils sont différents, donc (sic), pour celui soumis aux ondes, « il s’agit d’une maladie spécifique ». Le journaliste ne relève pas que, assez vraisemblablement, on trouvera toujours des différences entre deux échantillons de peau… ni que trouver une différence n’est pas la preuve d’une maladie.

Olle Johansson, un des rares scientifiques à douter du caractère inoffensif des ondes, fait conclure au journaliste : « difficile de s’y retrouver dans ce brouillard scientifique ». Laurent Carpentier, toujours sceptique, nous dit plus loin qu’il est « difficile de ne pas remarquer que la majeure partie des crédits va à ceux qui pensent que les ondes sont inoffensives »… et si cela était dû au fait que les crédits vont à ceux qui connaissent le mieux la question ?

Conclusion

L’impression que laisse une lecture trop rapide et non critique de l’article est la suivante : « Nous vivons en ce moment au cœur d’un grand complot qui entend cacher la réalité des faits : les ondes tuent, ou du moins rendent malade. Des victimes souffrent, pendant que les lobbies étouffent la réalité. Le complot est d’une telle envergure qu’il a réussi à empêcher la sortie de toutes les preuves de danger, à imposer le silence aux chercheurs qui résistent encore ».

Ne disposant d’aucun élément objectif pour nous prouver sa thèse, le journaliste utilise la rhétorique, le pathos, le dénigrement, et toutes les ficelles de la manipulation. Il passe notamment sous silence l’explication des symptômes (réels) des « électrosensibles » par l’effet nocebo, équivalent négatif de l’effet placebo. Il oublie de signaler que ces symptômes sont aussi ceux du stress et de la panique, que la peur peut justement déclencher des nausées, des démangeaisons, etc. Il oublie de signaler les études, parmi d’autres, des psychiatres3 qui ont montré que des électrosensibles souffrent des mêmes symptômes quand on leur fait croire qu’il y a des ondes, alors que ça n’est pas le cas…

Une information malmenée

L’appel « de 20 experts internationaux rassemblés par David Servan-Schreiber concernant l’utilisation des téléphones portables » a été largement médiatisé. Publié dans le Journal du Dimanche (15 juin 2008), il a été repris par presque tous les journaux, radios et télévisions.

Que dit cet appel ?

Que « les champs magnétiques émis par les téléphones portables doivent être pris en compte en matière de santé », qu’il est « important de se protéger », et que « les études les plus récentes qui incluent des utilisations de téléphone portable pendant plus de 10 ans montrent une association probable avec certaines tumeurs bénignes […] et certains cancers du cerveau, plus marqués du coté d’utilisation de l’appareil ». Des déclarations alarmistes4 qui laissent entendre que les ondes émises ne sont pas prises en compte en matière de santé, et que l’on est mal protégé au regard de faits « probables » en termes de cancers et de tumeurs. À l’appui de cette dernière affirmation, 5 références sont produites.

Ce que disent vraiment les études scientifiques

Un rapide examen de ces références montre une manipulation de l’information. En nous reportant aux textes originaux, nous pouvons lire : « Aucune preuve scientifique ne permet aujourd’hui de démontrer que l’utilisation des téléphones mobiles présente un risque notable pour la santé, que ce soit pour les adultes ou pour les enfants. Cependant, plusieurs études scientifiques parues récemment mettent en évidence la possibilité d’un risque faible d’effet sanitaire lié aux téléphones mobiles après une utilisation intense et de longue durée (plus de dix ans). Toutefois, les limites inhérentes à ce type d’études ne permettent pas de conclure formellement sur l’existence d’un risque »5. L’AFSSE (Agence française de sécurité sanitaire environnementale) également citée indique dans le même esprit6 que « les travaux épidémiologiques et surtout les travaux expérimentaux récents sur les effets de l’exposition aux ondes émises par les antennes des téléphones mobiles (terminaux) ne permettent pas de conclure à leur caractère nocif, en l’état actuel des connaissances. Toutefois, la vigilance doit être maintenue et ce sujet nécessite la poursuite des travaux scientifiques. »

Pas de risques nocifs mis en évidence, mais nécessité de poursuivre les études. Tel est l’état de la connaissance. Bien loin des propos alarmistes de l’appel, bien loin des vagues de panique qui se développent.

La médecine n’est ni de la publicité ni du marketing

Réagissant à l’appel de David Servan-Schreiber, l’Académie de médecine7 rappelle que « la médecine n’est ni de la publicité ni du marketing, et qu’il ne peut y avoir de médecine moderne que fondée sur les faits. Inquiéter l’opinion dans un tel contexte relève de la démagogie mais en aucun cas d’une démarche scientifique. On ne peut pas raisonnablement affirmer qu’ “un risque existe, qu’il favorise l’apparition de cancers en cas d’exposition à long terme” et, en même temps, qu’“il n’y a pas de preuve formelle de la nocivité du portable” ».

L’Académie recommande de poursuivre les études afin d’évaluer sérieusement les risques régulièrement évoqués.

« Avec de telles incertitudes sur l’existence du risque [...], on ne peut pas faire vivre les gens dans cette espèce de terreur de leur environnement quotidien », indique à l’AFP le Professeur Aurengo, membre de l’Académie, ajoutant que « petit à petit, s’installe une espèce de méfiance, de suspicion, de théorie du complot [...]. On ne peut pas fonder une politique de prévention et de précaution sanitaire uniquement sur des fantasmes ».

J.-P.K
Que des entreprises de communication puissantes tentent de faire pression sur les scientifiques, et d’orienter les recherches, c’est à peu près certain. Mais qu’elles soient suffisamment puissantes pour étouffer totalement les travaux scientifiques : voilà qui n’est guère vraisemblable.

Pour expliquer le phénomène bien réel des symptômes des « électrosensibles », on dispose aujourd’hui de deux théories. L’une, simple, vient de la science, ne contredit rien de ce qui est déjà connu (l’effet nocebo et les effets de la panique ne sont pas nouveaux), et s’appuie sur des résultats expérimentaux contrôlés. L’autre est intuitive, contredit les connaissances actuelles, et n’a pour l’instant aucune preuve expérimentale à fournir8. Il est irrationnel, dans ces conditions, de soutenir la seconde option contre la première.

1 Je parle ici d’un parti pris contre tout ce que dit la science, et de l’affirmation d’une profession de foi selon laquelle la science n’est qu’une émanation manipulatrice du pouvoir (politique ou financier), globalement néfaste.

2 « La guerre des souvenirs », Science et Pseudo-sciences, 281 (avril 2008), 37-42.

3 Rubin, G. J., Hahn, G., Everitt, B. S., Cleare, A. J., Wesseley, S. (2006). « Are some people sensitive to mobile phone signals ? Within participants double blind randomised provocation study ». British Medical Journal, 332, 886-891.

4 « Nous sommes aujourd’hui dans la même situation qu’il y a cinquante ans pour l’amiante et le tabac », expose au Journal du dimanche, Thierry Bouillet, cancérologue, et signataire de l’appel.

5 Ministère de la santé, de la jeunesse et des sports qui rappelle les conclusions de l’expertise nationale et internationale sur ce sujet (2008) : http://www.sante-jeunesse-sports.go....

6 Avis de l’AFSSE 2005.

7 http://www.academie-medecine.fr/.

8 Les études qui présentent des « preuves » sont soit des observations (qui n’éliminent pas l’effet nocebo), soit des expériences non reproductibles : voir à ce sujet Rubin, G. J., Munschi, J.D., Wessley, S. (2005), « Electromagnetic hypersensitivity : A systematic review of provocation studies ». Psychosomatic Medicine, 67, 224-232.

Mis en ligne le 18 août 2008
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