La psychanalyse. Points de vue pluriels

Coordonné par Magali Molinié. Éditions Sciences Humaines, 2007, 329 pages, 25 €

Note de lecture d’Éric Le Grand - SPS n° 283, octobre 2008

Ce livre est une somme hétérogène d’articles et d’entretiens sur les concepts psychanalytiques et la théorie psychanalytique, sur les différentes écoles psychanalytiques et leurs scissions historiques, sur la place de la psychanalyse à l’université, dans les médias, la culture, face aux autres savoirs psy et aussi sa place dans le monde. Il est très varié et pédagogique.

Tout d’abord, il est difficile de s’entendre sur ce qu’est la psychanalyse. Il n’y a pas une psychanalyse, mais des psychanalyses. Le « champ » psychanalytique est un ensemble multiple de doctrines, de pratiques et d’écoles. On y trouve de tout, y compris des charlatans. Toutes les tentatives de réglementation ont échoué face à la virulence de certains psychanalystes. Certains aiment jouer les Galilée persécutés par l’état ou le lobby scientifique « normalisateur ». Ils se veulent subversifs et « extraterritoriaux ». On peut rétorquer avec Deleuze et Guattari (« L’Anti-œdipe »), la psychanalyse c’est la fabrication d’individus pour et par notre société capitaliste et disciplinaire.

On trouve plein de bonnes choses dans cet ouvrage. Il est précisé, tout au long du livre que la psychanalyse n’est pas une science, notamment pour l’absence de causalité selon des lois et l’induction. Il est dit aussi que Freud, sa fille et Ernest Jones ont falsifié les cas princeps de la psychanalyse. Il est signifié que l’inconscient n’est pas une invention freudienne. Que l’universalité du complexe d’œdipe est une légende fabriquée par Freud, contesté par nombre d’anthropologues et par Roudinesco elle-même. De plus, nombre de scissions dans l’histoire psychanalytique viennent de désaccords théoriques sur la place de la sexualité. C’est un péché mignon de la psychanalyse, elle sexualise à outrance et génitalise des problèmes existentiels, psychologiques, biologiques et politiques. Cependant, son rôle déculpabilisant vis à vis de la sexualité est reconnu : elle a en partie aboli la haine du corps enseigné par les catholiques.

Au niveau épistémologique, que reste-t-il pour distinguer les succès des échecs thérapeutiques en psychanalyse ?

Nasio, après avoir fait une typologie des névroses (hystérie, obsession, phobie) et de leurs étiologies (plaisir malsain, agression, abandon), en appelle à sa longue expérience clinique pour trancher. Voilà ce qui fait la particularité de la psychanalyse au niveau méthodologique, les tests d’objectivité et empiriques sont subjectifs. La psychanalyse est un subjectivisme, « l’analyste ne s’autorise que de lui-même » (Lacan). David Hume a formulé de grandes réserves sur les témoignages humains : « Personne ne peut garder à l’égard de leur témoignage cette confiance qu’on a à l’égard de l’objet immédiat de ses sens. » (Enquête sur les principes de l’entendement humain). N’importe quel sociologue des sciences admettra qu’une bonne part de la solidité d’une proposition scientifique tient au fait qu’elle a été testée par des chercheurs qui ne sont pas membres de votre laboratoire ; c’est l’argument de la reproductibilité par des observateurs distincts.

Pour finir, on reste sur sa faim sur « la psychologie des profondeurs ». La psychanalyse se targue d’être une « super-thérapie », plus prestigieuse et plus profonde que les autres qui ne soignent que les symptômes. Je propose la création d’un concept encore plus profond : l’inconscient de l’inconscient. Un peu comme Bertrand Russell qui rétorquait aux religieux l’argument de la cause première : « Si tout doit avoir une cause, alors “dieu” doit avoir une cause. S’il existe quelque chose qui n’ait pas de cause, ce peut être aussi bien “dieu” que le monde, si bien que cet argument ne présente aucune valeur. » (Pourquoi je ne suis pas chrétien). Pour la psychanalyse, tous nos actes, pensées et motivations sont cachés et inconscients, seulement déchiffrables par les analystes. À qui cela profite-t-il ? Il est sûr que, par certains côtés, le but est de rendre l’humanité « plus dépendante des théologiens [des psychanalystes et de la psychanalyse] » (Nietzsche, Le crépuscule des idoles).

Mis en ligne le 15 juillet 2008
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