La boule de lavage

par Jean Günther - SPS n° 281, avril 2008

L’ignorance de la physique, le désir d’éviter de polluer, l’absence de scrupules de certains commerçants se conjuguent pour promouvoir de bien étranges produits.

Une boule sympathique ?

La boule de lavage, parfois qualifiée de « magique » est un objet commercialisé, prôné par de nombreux sites1, et supposé permettre de laver le linge sans mettre de lessive. L’objet se place simplement dans le tambour de la machine à laver, qui s’utilise comme à l’habitude. Le prix en est modique, l’aspect agréable. La boule est réutilisable, mais, nous dit-on, pas indéfiniment : il faut bien en vendre de nouvelles !

À quoi sert la lessive ?

Rappelons ce qu’est un détergent : c’est une molécule comportant une extrémité hydrophile (se liant à l’eau) et une extrémité lipophile (se liant aux corps gras) ; la molécule s’attache à la fois au gras de la salissure et à l’eau de lavage, ce qui fait que le matériau des taches grasses est entraîné dans l’eau. Les lessives commerciales2 contiennent de nombreux autres produits, dont les fameux « enzymes gloutons » (l’un des thèmes de leurs publicités), mais la base de leur activité réside dans ces molécules détergentes.

Nul ne nie que le rejet des eaux de lavage ait des effets écologiques négatifs. Une réglementation assez stricte tente d’en diminuer les conséquences, par exemple en limitant les phosphates qui provoquent un développement excessif de la végétation aquatique. Mais… il faut bien laver le linge, sans le battre à la main pendant des heures, comme on le faisait du temps où le seul détergent était le savon associé à la cendre.

Une physique douteuse

Quel principe physique permettrait d’obtenir un effet de lavage par un dispositif ne dispersant dans l’eau aucune molécule active ?

L’un des vendeurs de ce type d’objet avance3 : « son principe utilise une action combinée grâce au lavage mécanique de la machine à laver et de la boule grâce aux macros-molécules libérées. Le principe actif permet d’activer les molécules d’eau qui peuvent ainsi mieux pénétrer les fibres textiles. Les ions dégagés par les perles présentes dans la boule assurent de bien dissocier les impuretés et de les évacuer en les combinant à l’eau ». Comment agissent ces « macromolécules » ? Qu’est-ce qu’une molécule d’eau activée ? Comment des ions (et lesquels) peuvent-ils dissocier des impuretés ? On ne le saura pas. On utilise les mots de la physique pour justifier un produit dont rien ne prouve la validité.

Ou encore4 : « Les rayons infrarouges puissants de la Boule Magique partitionnent les combinaisons d’hydrogène des molécules de l’eau, ce qui augmente le mouvement moléculaire et renforce la pénétration dans les tissus et ainsi la capacité de nettoyage ».

Ailleurs5 : « Grâce au rayonnement à infrarouges, la Boule Magique accroît le mouvement moléculaire de l’eau et renforce donc son pouvoir nettoyant ».

Notons ceci6 : « Quand l’eau passe à travers un champ magnétique, le calcaire n’a pas la possibilité de se former ou de se déposer, il s’écoule avec l’eau. Les résultats sont immédiats, le linge devient plus doux et plus blanc ». On rejoint ici l’utilisation d’aimants pour lutter contre l’entartrage. C’est un autre sujet, d’ailleurs controversé, mais pas intrinsèquement absurde. Sauf que la boule proposée, en caoutchouc, n’émet aucun champ magnétique.

Parfois il y a vraiment un aimant7 : « Par son pouvoir magnétique, l’aimant se fixe naturellement contre la paroi du tambour. Tout en demeurant fixé, il produit un champ magnétique puissant qui va modifier la structure moléculaire de l’eau et favoriser la fixation de la saleté aux molécules d’eau. L’eau ainsi ionisée débarrasse votre linge en profondeur des taches ». Outre l’absurdité physique habituelle de ce texte, on s’amusera de noter que les tambours des machines, étant en alliage inox non magnétique, seraient incapables de fixer un aimant. Ce même texte n’hésite pas à affirmer qu’un champ magnétique « aligne » les molécules d’eau, en expliquant que c’est dû à leur polarité électrique (qui est réelle, mais on confond moment électrique et moment magnétique !)

Bien entendu on retrouve de tels produits sur des sites anglophones8, avec des discours analogues, un slogan du type « satisfait ou remboursé », des témoignages invérifiables d’usagers ravis, et l’affirmation que le produit est « breveté ». On devrait savoir que les organismes délivrant les brevets ne sont pas chargés de juger l’efficacité de l’objet, mais seulement sa nouveauté.

Outre que ces méthodes de vente relèvent de l’abus de confiance, elles contribuent à la désinformation du public dans ce qui concerne l’emploi correct de termes et de notions scientifiques.

Comment évaluer l’efficacité ?

Évaluer l’efficacité d’une opération de lavage est difficile, très subjectif. Trop de paramètres, souvent mal contrôlables, interviennent : nature du linge, des salissures ; qualité de l’eau ; température choisie ; choix et dosage de l’éventuel produit lessiviel ; attention prêtée aux résultats. Même les tests systématiques pratiqués par les organisations de consommateurs ne peuvent couvrir toutes les combinaisons possibles de ces paramètres.

Dans bien des cas un simple rinçage, sans produit ajouté, dans la machine, élimine bon nombre de salissures. L’autosuggestion peut convaincre l’utilisateur de la qualité du résultat donné par des méthodes sans base physique ni justification empirique. L’aspect subjectif de l’évaluation d’une méthode de lavage est bien connu des entreprises qui vendent les lessives. Les divers produits du commerce sont-ils ou non pratiquement identiques ?

De toute façon, l’utilisateur est à peu près incapable de s’en rendre compte. D’où une publicité agressive, qui a excité la verve d’un célèbre humoriste9.

Balles de lavage : ne pas confondre !

On trouve aussi dans le commerce des « balles de lavage »10 qui permettraient de réduire la consommation de lessive, sans la supprimer, en battant le linge comme le faisaient les lavandières d’autrefois. Même si leur effet semble, là encore, difficile à apprécier, leur principe ne repose pas sur une physique farfelue. Ce sont des objets inertes, leur action éventuelle est purement mécanique. Peut-être usent-elles plus le linge, mais comment l’évaluer ?

Noix de lavage : ne pas confondre non plus

Les noix de lavage11 sont des produits naturels, fruits de l’« arbre à savon », supposés pouvoir remplacer les lessives industrielles. S’agissant d’un produit consommable, on peut être un peu moins sceptique sur leur utilité, même si leur évaluation, pour les raisons dites plus haut, reste bien aléatoire.

À qui se fier ?

Un minimum de connaissances en physique devrait permettre d’éviter de croire en des produits dépourvus de tout fondement raisonnable. À défaut, le bon sens de l’humoriste mériterait d’être pris au sérieux !

Mis en ligne le 31 juillet 2008
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