Science, pseudo-sciences et progrès social

281 - avril 2008

Si la science jouit encore d’une bonne image dans l’opinion publique1, elle n’est généralement plus considérée, à juste titre, comme une condition suffisante de progrès social. De fait, depuis l’aube de la civilisation, les avancées scientifiques ou technologiques ont permis des applications bénéfiques, mais également la réalisation d’instruments ou de projets malfaisants. Que l’on songe, avec Pierre Curie, à la maîtrise de la chimie par Nobel au XIXe siècle : « les explosifs puissants ont permis aux hommes de faire des travaux admirables. Ils sont aussi un moyen terrible de destruction entre les mains de grands criminels qui entraînent les peuples vers la guerre »2. Que l’on songe à la maîtrise de l’atome au XXe siècle qui a permis la mise au point d’armes d’une puissance inégalée pouvant menacer l’ensemble de la vie humaine, mais a aussi rendu possible la réalisation d’appareils d’investigation indispensables à la médecine moderne et le développement d’une énergie sans incidence sur l’effet de serre. En ce XXIe siècle naissant, les biotechnologies ou les nanotechnologies, pour ne prendre que ces deux exemples, n’échapperont pas à la règle. On peut penser avec Curie que pour ces découvertes comme pour les précédentes « l’humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles », mais cet optimisme fondé sur l’histoire ne peut faire l’impasse sur le fait que les conditions politiques, sociales, économiques de leur introduction et de leur développement seront déterminantes.

En la matière, la science ne dicte ni les choix que la société doit effectuer, ni les réponses à apporter aux grands problèmes sociaux. Mais elle est une condition nécessaire pour des décisions éclairées et un outil indispensable pour affronter quelques problèmes majeurs (que l’on songe au réchauffement climatique, aux épidémies, etc.). L’humanité a pu sortir de la préhistoire et du Moyen Âge en acquérant une connaissance sur le monde qui l’entoure et en développant des techniques qui lui ont permis de s’abstraire des contingences de la nature. Le chemin pour que ces progrès bénéficient à tous est certes encore long, et les inégalités à l’échelle de la planète se renforcent alors que les sciences et techniques se développent. Preuve s’il en est que le progrès scientifique est nécessaire, mais non suffisant.

Mais à l’inverse, laisser l’obscurantisme se développer, est une condition assurée de régression sociale, particulièrement pour les populations des pays déjà les plus vulnérables. Illustrons cela par l’exemple de l’épidémie de Sida, dont l’agent, le VIH, fut identifié par l’équipe du professeur Montagnier à l’institut Pasteur voilà précisément 25 ans. Thabo Mbeki, président d’Afrique du Sud, a longtemps nié tout lien entre le VIH et le Sida, thèse qu’il prétend issue des « préjugés blancs racistes à l’égard des Africains ». Il a ainsi bloqué l’usage des rétroviraux dans les hôpitaux publics, accusant les trusts pharmaceutiques de désinformation3. C’est ainsi, tout logiquement, que le gouvernement a soutenu la commercialisation de la Virodene, un médicament supposé efficace contre le Sida et réalisé à base d’un solvant par ailleurs toxique (le dimethylformamide). De son côté, le président Gambien Yahya Jammeh affirme pouvoir soigner le Sida, mais aussi l’asthme, en utilisant des herbes magiques4. Plus près de nous, à Londres, c’est la très respectable Society of Homeopaths qui a organisé le 1er décembre 2007, à l’occasion de la journée mondiale du Sida, un séminaire pour tirer le bilan de 5 ans d’expérience de traitements homéopathiques en Afrique5. On se souvient qu’en France, Homéopathes sans Frontières s’était fait aussi le relais d’une prétendue efficacité de l’homéopathie sur les fléaux qui ravagent l’Afrique.

En Afrique du sud, des syndicats, l’ancien président Mandela, et bien d’autres, se sont élevés contre la désastreuse « politique » sanitaire de Thabo Mbeki. Et ont obtenu partiellement gain de cause. Non, la science ne règlera pas les problèmes de la société à elle seule. Mais une politique niant ou déformant la connaissance scientifique conduit immanquablement à des désastres.

1 Une enquête réalisée du 24 au 26 janvier 2007 par TNS-SOFRES (voir SPS n° 278) révèle que ceux à qui l’on fait le plus confiance sont les scientifiques et les chercheurs (90 % tout à fait ou plutôt confiance), suivis des médecins (88 %). Internet, les journalistes, la publicité ou la télévision arrivent loin derrière.

2 Conférence Nobel prononcée le 6 juin 1905.

3 http://www.guardian.co.uk/world/200....

4 Ibid. Bien d’autres exemples sont donnés dans cet article de Ben Goldacre.

5 http://www.homeopathy-soh.org/for-h....

Mis en ligne le 12 avril 2008
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