Est-il rationnel de croire aux visites d’extraterrestres ?

par Jean Bricmont - SPS n° 280, janvier 2008

Ce texte reprend une partie de la postface du livre Les OVNI du CNES, trente ans d’études officielles (1977-2007) de David Rossoni, Éric Maillot et Éric Déguillaume. Avec l’autorisation des auteurs, que nous remercions.

Lorsque les Conquistadors sont arrivés en Amérique à bord d’ofnis (objets flottants non identifiés), il n’a pas fallu longtemps pour que les habitants se rendent compte, pour leur malheur, qu’il ne s’agissait pas d’une illusion, puisque, peu de temps après, ils mouraient en grand nombre. Les gens qui soutiennent que les ovnis démontrent la présence d’extraterrestres visitant notre planète doivent expliquer pourquoi ces visites n’ont pas de conséquences manifestes pour nous ; pourquoi, par exemple, ces extraterrestres ne s’emparent-ils pas, mettons, de la Maison Blanche ? À cette question « naïve », on peut évidemment répondre qu’ils ont une autre psychologie que la nôtre, qu’ils aiment nous observer tout en étant discrets, etc. La question que je voudrais brièvement discuter est de savoir dans quelle mesure cette réponse-là est rationnelle. Pour ce faire, je vais comparer la croyance aux visites d’extraterrestres à la croyance aux miracles ou, plus exactement, appliquer la même règle de rationalité aux deux types de croyances.

Il n’est jamais rationnel de croire aux miracles

En ce qui concerne les miracles, un argument philosophique important est celui avancé par David Hume pour montrer qu’il n’est jamais rationnel de croire aux miracles1. L’argument est simple et a une portée très générale. Supposons, comme c’est le cas pour la plupart des gens, que vous n’ayez jamais vu un miracle vous-même, mais que vous ayez simplement entendu des gens vous rapporter (par exemple via la Bible) l’existence de miracles2. Est-il rationnel d’y croire ? Non, répond Hume, parce que vous savez, par votre expérience personnelle, qu’il existe des gens qui se font des illusions ou qui cherchent à tromper d’autres personnes. Par contre, un miracle, vous n’en avez aucune expérience personnelle. Par conséquent, il est plus rationnel de croire que le fait que vous entendiez un récit de miracle s’explique en supposant que quelqu’un se trompe ou vous trompe plutôt qu’en supposant qu’un miracle s’est réellement produit. Ou, pour exprimer autrement la même idée, on peut faire remarquer que, lorsqu’on entend un récit de miracle, le « fait brut », directement perceptible, qu’il faut chercher à expliquer, ce n’est pas le miracle, mais le fait qu’on vous dit qu’un miracle s’est produit. Or l’explication de ce phénomène-là est facile : on peut toujours penser que ceux qui affirment l’existence du miracle cherchent à vous tromper, se trompent ou sont trompés par d’autres.

Hume ne dit évidemment pas qu’il ne faut croire qu’en ce qu’on perçoit directement, mais plutôt qu’il faut exiger de son interlocuteur que, si ce qu’il dit contredit l’ensemble de nos expériences passées, il apporte des preuves de ce qu’il avance qui soient plus crédibles que ces expériences elles-mêmes. En ce sens, l’argument du philosophe écossais renvoie aux principes fondateurs du scepticisme scientifique. Il se rapproche ainsi de l’adage « une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires », popularisé notamment par Carl Sagan. De là découle aussi la nécessaire utilisation du principe d’économie, qui veut que soient d’abord examinées les explications potentielles les plus simples avant d’envisager des explications extraordinaires.

Une méthode qui s’applique aussi aux visites d’extra-terrestres

L’argument de Hume est important non plus tant en ce qui concerne les miracles religieux traditionnels, auxquels peu de gens croient aujourd’hui, mais parce qu’il donne un bon exemple de la façon rationnelle de procéder pour effectuer un tri entre les diverses opinions auxquelles nous sommes confrontés. On peut et on doit poser la même question au garagiste qui vend des voitures d’occasion, au banquier qui fait miroiter des dividendes fabuleux, à l’homme politique qui promet la sortie du tunnel après des années d’austérité, au journaliste qui rend compte d’événements se passant dans des pays lointains, ainsi qu’au physicien, au prêtre ou au psychanalyste : quels arguments me donnez-vous pour qu’il soit plus rationnel de croire ce que vous dites plutôt que de supposer que vous vous trompez ou que vous me trompez ? Remarquons, qu’au temps de Hume, divers miracles étaient attestés par les plus hautes autorités, ce qui ne peut que nous encourager aujourd’hui à porter un regard résolument critique sur divers témoignages supposés irréfutables. De plus, la longue liste des erreurs scientifiques passées (par exemple, en médecine) rend le défi du sceptique encore plus difficile à relever.

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Pour certains, les extraterrestres nous ont visités, mais, respectant une prétendue loi morale universelle consistant à ne pas altérer le processus évolutif de la planète visitée, ils auront pris toutes les dispositions pour ne pas être vus.

Qu’est-ce que cet argument nous apprend sur les visites d’extraterrestres ? Si je n’ai pas vu, personnellement, d’extraterrestres et que j’entends simplement d’autres personnes me rapporter, soit qu’elles en ont vu elles-mêmes, soit qu’elles ont entendu d’autres personnes dire qu’elles en ont vu, je dois me poser la question de Hume : quelles raisons ces personnes me donnent-elles de croire ce qu’elles disent plutôt que de croire qu’elles me trompent ou se trompent ? Il est vrai que les assertions les plus fréquentes ne portent pas directement sur les extraterrestres, mais sur les ovnis, qui sont supposés en être les symptômes. Mais la même question se repose néanmoins : quelles raisons me donne-t-on de croire qu’il s’agit bien d’intelligences extraterrestres et non pas d’un phénomène déjà connu mal interprété ? Dans la critique de la religion, il y a ce qu’on appelle le « Dieu des trous », c’est-à-dire que certains invoquent Dieu pour expliquer tout ce que la science n’explique pas – mettons l’origine de la vie ou de l’Univers. L’invocation d’extraterrestres est du même type : les phénomènes observés sont supposés être inexplicables par des causes terrestres, de façon tellement manifeste, qu’ils indiquent nécessairement la présence d’extraterrestres. La réponse ici est en partie la même que pour le Dieu des trous : pourquoi croyons-nous connaître tellement bien les phénomènes terrestres, pour être sûrs qu’une explication fondée sur ces phénomènes est impossible ? En particulier, pourquoi croyons-nous connaître si bien les problèmes liés à la perception humaine ?

Pourquoi les extra-terrestres sont-ils si discrets ?

Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est d’examiner le contre-argument à la question naïve : pourquoi les extraterrestres ne se manifestent-ils pas de façon indiscutable ? Quelles raisons avons-nous de croire que les extraterrestres ont une autre psychologie, aiment être discrets, etc. ? A priori, aucune ; le simple fait que l’existence dans l’Univers d’êtres intelligents très différents de nous soit possible n’est pas un argument en faveur de leur présence sur Terre. Le même problème se pose exactement de la même façon à propos des miracles. Une des objections classiques à la croyance aux miracles est « pourquoi Dieu n’aime-t-il pas les amputés ? », c’est-à-dire pourquoi les guérisons « miraculeuses » ne font-elles jamais repousser des membres amputés (de façon vérifiable) ? Mais évidemment, il est possible que Dieu n’aime pas les amputés (c’est sa psychologie qui est ainsi faite) ; il est tout aussi possible qu’il réponde sélectivement et arbitrairement à nos prières : il en soigne certains et aggrave le cas des autres, de façon à ce qu’il soit impossible de détecter statistiquement l’efficacité des prières (après tout, dans certaines versions du christianisme, c’est exactement ce qui se passe avec la grâce, qui est donnée aux uns et pas autres, sans que l’on sache vraiment pourquoi). Dans le cas des ovnis, la situation est encore plus paradoxale : d’une part, nous devons supposer que ces extraterrestres sont super-intelligents et cherchent à ne pas être vus (pour expliquer leur absence de visibilité manifeste), y parviennent quand ils sont recherchés par des scientifiques menant des enquêtes systématiques, mais sont néanmoins suffisamment stupides pour se laisser apercevoir par certains « amateurs ». Il faut une certaine dose de bonne volonté pour trouver ce scénario plausible.

Une autre façon d’énoncer le problème, c’est que nous n’avons aucune expérience de telles divinités ou d’extraterrestres ayant une autre psychologie. Un simple argument de possibilité n’est nullement un argument de plausibilité. Comme le dit toujours Hume, si nous raisonnons a priori, on peut en arriver à penser que la chute d’un galet est capable d’éteindre le Soleil. Ce n’est qu’en partant de nos expériences que nous pouvons progresser dans nos connaissances. C’est en combinant ce que nous savons sur les phénomènes terrestres inhabituels, sur les guérisons spectaculaires et sur la faillibilité des témoignages humains que l’on avance, petit à petit.

Une méthode rationnelle de raisonner, mais qui ne peut garantir des conclusions correctes

Notons que Hume ne dit pas que sa façon de raisonner permet toujours d’arriver à des conclusions correctes. En effet, il donne l’exemple d’un prince indien qui refusait de croire que l’eau gèle chez nous en hiver et il approuve sa façon de raisonner : l’eau se solidifie abruptement autour de zéro degré et le prince, vivant dans un climat chaud, n’avait aucune raison de croire qu’un tel phénomène soit possible. Hume donne simplement une règle méthodologique qu’il est rationnel de suivre en toutes circonstances ; mais il n’y a aucune garantie que cette façon de procéder nous permette de nous rapprocher de la vérité. Il y a une différence entre ce qui est vrai, qui dépend de l’état du monde tel qu’il est, et ce qui est rationnel, qui est une façon pour les êtres humains de se « débrouiller » cognitivement dans ce monde. Rien ne garantit que la rationalité mène à la vérité. Il est parfaitement possible que, contrairement à ce que pensait Einstein, « Dieu » soit non seulement subtil, mais malicieux, et qu’il existe des miracles et des visiteurs extraterrestres, mais que nous ne pouvons pas nous en apercevoir. La défense de la rationalité ne se fonde pas sur un quelconque optimisme aveugle (la rationalité nous mènera à la vérité) mais plutôt sur une réflexion lucide sur ce qui est souvent la tarte à la crème des anti-rationalistes, à savoir la finitude humaine, le fait que nous n’ayons pas d’accès immédiat à la vérité, etc. C’est précisément parce que nous sommes des êtres faillibles que nous n’avons pas d’autre espoir d’arriver peut-être à certaines vérités, que de nous en tenir à des règles de rationalité, telle que l’argument de Hume face aux miracles, qui est justement un argument « pessimiste », puisque fondé sur la faillibilité de nos sens.

1 Il convient de distinguer soigneusement entre cet argument sceptique par rapport aux miracles et le scepticisme général vis-à-vis de toutes nos connaissances qui est souvent ce que l’on retient de la philosophie de Hume. Mais Hume considère qu’il faut traiter le scepticisme général, en pratique, « par la négligence et l’inattention » ; et, en effet, s’il prenait réellement au sérieux le scepticisme général, pourquoi aurait-il besoin d’un argument spécifique pour mettre en doute la croyance aux miracles ?

2 Le problème se pose différemment pour ceux qui pensent avoir vu un miracle ou des extra-terrestres. La question est alors de savoir dans quelle mesure il faut faire confiance à ses propres sens lorsqu’ils nous font « voir » des choses que presque personne d’autre ne voit.

Mis en ligne le 15 mars 2008
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