Lucy et l’obscurantisme

Pascal Picq. Odile Jacob, avril 2007, 303 pages, 22,90 €

Note de lecture d’Élie Volf et Jean-Pierre Thomas - SPS n° 281, avril 2008

« Sans la laïcité, ce livre n’existerait pas. Pour autant, cette laïcité est aujourd’hui attaquée sur l’un des terrains les plus essentiels : la place de l’homme dans la nature. »

« En effet, l’instauration de la laïcité est un passage à la modernité, et la théorie de l’évolution en est le pilier. »

Pascal Picq est paléoanthropologue au collège de France. Selon lui, « nous sommes en présence d’une montée en puissance des modes de pensée, qui pour imposer certains dogmes religieux, s’attaquent au cœur même des connaissances sur l’origine et l’évolution des espèces ». « Les tenants du créationnisme ont pour doctrine de prendre pour argent comptant les textes bibliques de la Genèse, et ainsi dénoncer les théories darwiniennes de l’évolution ».

Or le créationnisme est une croyance, alors que la théorie de l’évolution, elle, est étayée par de nombreuses observations depuis Darwin, par des découvertes comme celles de Lucy1 et par des expériences.

Picq raconte les dernières offensives des créationnistes, qui cherchent par tous les moyens à apporter des « preuves » d’une création divine du monde observable. Il nous rappelle quelques faits parmi des centaines :
- Les différents procès contre les darwiniens, dont l’un des derniers est celui que les créationnistes australiens ont intenté au géologue Ian Plimer de l’université de Melbourne pour ses articles favorables au darwinisme. À la suite de ce procès, Ian Plimer, ruiné, a dû vendre sa maison.
- L’ouverture d’un musée créationniste à Cincinnati (Alabama) où l’on voit des dinosaures et autres bêtes préhistoriques sur l’arche de Noé.2
- Le financement d’équipes de recherche pour retrouver l’arche de Noé au mont Ararat, en Turquie où la Bible le dit s’être échoué.
- L’envoi aux 7 000 services de documentation des collèges et lycées de France d’un ouvrage de 700 pages, magnifiquement illustré, d’un certain islamiste turc Harun Yahia, qui nie l’évolution des espèces, Dieu étant censé avoir créé l’homme il y a 6 000 ans, toujours selon la Bible. Le renvoi de l’ouvrage à l’éditeur turc est on ne peut plus justifié !.

À juste raison, Picq attaque aussi le finalisme d’Anne Dambricourt-Malassé. Celle-ci est une chercheuse du MNHN (Muséum National d’Histoire Naturelle), membre de l’université interdisciplinaire de Paris (UIP) animée par Jean Staune. Pour Pascal Picq, l’UIP est une émanation de l’Académie Pontificale, et donc « elle ne peut donner qu’une opinion religieuse sur la théorie de l’évolution ».

Les théoriciens du créationnisme et du Dessein Intelligent font passer leur croyance avant la science, et malheureusement, par manque de formation en épistémologie, certains scientifiques les suivent. D’un côté, il y a une Révélation divine, définitive et immuable, de l’autre il y a la recherche patiente sur les faits et leur explication, toujours inachevée et capable de se remettre en cause.

L’origine de cette confusion est l’anthropocentrisme, auquel Copernic a commencé à porter un coup fatal. L’espèce humaine n’est qu’une espèce vivante parmi les autres, « une toute petite brindille dans l’arbre de la vie  ». Mais à notre époque, elle a pris une importance qui menace les équilibres naturels en s’ajoutant à d’autres causes (le volcanisme, les glaciations, l’activité solaire), si bien qu’une action concertée de l’humanité est nécessaire si elle veut survivre.

Lors de la présentation de la théorie de l’évolution par Darwin, le samedi 30 juin 1860, à la session annuelle de l’Association britannique pour le progrès de la Science, tenue à Oxford devant un parterre de scientifiques, son ami Thomas Henry Huxley3 avait prononcé cette phrase, que Picq a reproduite dans son Lucy et l’obscurantisme  : « Je prétends qu’il n’y a pas de honte pour un homme à avoir un singe pour grand-père. Si je devais avoir honte d’un ancêtre, ce serait plutôt d’un homme ».

Nous invitons les lecteurs de SPS à savourer ce livre, qui restera une référence pour mieux comprendre la théorie de l’évolution et pourquoi tant de gens cherchent toujours à la combattre.

1 Lucy est le surnom d’un fossile datant de trois millions d’années et relativement complet de l’espèce Australopithecus afarensis découvert en Éthiopie en 1974 par une équipe de recherche internationale, à laquelle collaborait Yves Coppens. Ce surnom est une évocation de la chanson des Beatles, « Lucy in the sky with diamonds », que l’équipe de recherche écoutait en boucle sur le site des fouilles où le fossile a été découvert.

2 Il y a 6000 ans, époque supposée de la mythique arche de Noé, les dinosaures avaient bien évidemment disparu de la surface de la Terre depuis des dizaines de millions d’années.

3 Thomas Henry Huxley (1825-1895), professeur de zoologie au Collège royal des mines, puis professeur de physiologie et d’anatomie comparée au Collège royal des chirurgiens de Londres, co-fondateur de la revue Nature en 1869, et grand-père d’Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes (1931).

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