L’imposture est dans la rumeur

11 septembre 2001. Aucun avion ne se serait écrasé sur le Pentagone

par Renaud Marhic - SPS n° 252, mai 2002

Le 11 septembre 2001, aucun avion ne se serait écrasé sur le Pentagone, nous serions victimes d’une imposture, l’état major américain planifierait des attentats contre sa population... La rumeur court sur Internet, bientôt reprise dans les médias. Un livre est même édité (L’Effroyable Imposture, Thierry Meyssan). Thierry Ardisson, sur France 2 (dans son émission « Tout le monde en parle ») en assure complaisamment la promotion... Le 11 septembre avait déjà été l’occasion de nombreuses élucubrations (voir Science et pseudo-sciences n° 249).

Faire courir une rumeur est facile. La réfuter est infiniment plus long. Il y a une certaine analogie avec les pseudo-sciences : l’annonce d’un phénomène paranormal est aisée, souvent largement relayée par les journaux et télévisions en quête de sensationnel. L’analyse et la réfutation sont plus complexes à réaliser, et jamais ou très rarement reprises dans les médias, car nettement moins fascinants.

Nous reproduisons ici l’entretien accordé par Renaud Marhic à HoaxBuster (http://www.hoaxbuster.com) à propos de cette rumeur du 11 septembre. HoaxBuster est un site de démystification des nombreux canulars qui circulent sur Internet (hoax veut dire canular en anglais).

Renaud Mahric (http://membres.lycos.fr/marhic/) est écrivain et journaliste indépendant, il a publié plusieurs ouvrages sur les pseudosciences et les sectes. Il rédige chaque mois dans Le Vrai Papier Journal une rubrique consacrée aux rumeurs.

HoaxBuster : Renaud, la rubrique Rumeurs du Vrai Papier Journal est en partie consacrée à la rumeur lancée par le Réseau Voltaire et L’Asile Utopique, peux-tu nous expliquer ce qui t’a poussé à la réfuter si rapidement ?

La rumeur du 11 septembre n’est pas apparue, à l’origine, sous la signature du Réseau Voltaire. Il s’agissait d’une infographie du site L’Asile Utopique et d’un article de Technikart. Ces documents étaient signés Raphaël Meyssan. Tous deux étaient présentés sur un mode ironique, le premier s’intitulant « Pentagone : le jeu des 7 erreurs », le second « Comme un avion sans ailes ». L’argumentation, provocante à souhait mais particulièrement inconsistante, pouvait être immédiatement réfutée par un rapide surf sur le web et la consultation d’un ingénieur en aéronautique. Je m’y suis employé pour Le Vrai Papier Journal, sans imaginer les suites que connaîtrait l’affaire avec la parution du livre de Thierry Meyssan, père de Raphaël. Mais puisqu’aussi bien l’argumentation soutenant la rumeur est là, il n’est pas inutile de rappeler en quoi elle est irrecevable. Examinons les principales affirmations de Raphaël Meyssan.

« Expliquez pourquoi le Boeing 757-200, pesant près de 100 tonnes et s’écrasant à une vitesse minimum de 400 km/h, n’a abîmé que la façade du Pentagone »1.

Les photos aériennes montrent clairement que le Pentagone a été endommagé au-delà de son « premier anneau » (façade). Par ailleurs, dès le 23 septembre, le Washington Post expliquait de façon crédible comment la structure renforcée du Pentagone a résisté au choc2.

« Expliquez comment un Boeing de 13,6 m de haut, 47,32 m de long, 38 m d’envergure et un habitacle de 3,5 m a pu s’écraser au rez-de-chaussée de ce bâtiment ».

La trajectoire de l’avion ne défie aucune loi de la physique et donc de l’aéronautique, aucun obstacle n’étant susceptible de la rendre impossible. L’avion a sectionné au moins un poteau lors de son approche3.

« L’avion n’ayant pénétré que le premier anneau du bâtiment et s’étant écrasé au rez-de-chaussée, trouvez sur cette image les débris du Boeing ».

Si les photos présentées par Raphaël Meyssan ne présentent aucun débris, ceux-ci apparaissent sur d’autres clichés4. Par ailleurs, la plus grosse partie des débris a pu être recouverte par l’effondrement du béton. D’autres morceaux de l’appareil ont été projetés à des centaines de mètres, hors du champ des photos présentées.

« Expliquez pourquoi le ministère de la Défense a jugé utile de recouvrir de cailloux et de sable la pelouse, pourtant intacte après l’attentat ».

Tout simplement pour faciliter le déplacement des engins de chantiers, procédé on ne peut plus banal.

« Expliquez ce que sont devenues les ailes de l’avion et pourquoi elles n’ont pas causé de dégâts ».

L’avion était plein d’un carburant logé... dans les ailes ! En toute logique, celles-ci ont été pulvérisées par l’explosion. On ne risquait pas de les retrouver sur la pelouse du Pentagone.

Une curieuse conception de l’information

Asile.org est un de ces nombreux journaux électroniques que l’on peut consulter en ligne. Il est à l’origine de la « rumeur du 11 septembre ». Au centre de la polémique, voici quels curieux arguments justificatifs sont apportés par les responsables du site :
« Jadis, dans une autre époque, avant l’existence d’Internet, l’information était centralisée. Le citoyen avait vis-à-vis d’elle une relation passive. Il devait se fier à la parole des journalistes. Aujourd’hui, le lecteur-internaute dispose d’un pouvoir de vérification directe. Certains journaux peuvent bien citer des témoins pour accréditer leur version des faits. Chaque internaute dispose des moyens de vérifier l’exactitude ou non des propos rapportés. Ce pouvoir, nous nous en sommes saisis. Vous aussi, lecteurs, vous vous en êtes emparés. Nous avons présenté des images invitant à se questionner. Des lecteurs ont vérifié que ces images n’avaient pas été modifiées ou inventées. Ils en ont cherché d’autres. Ils ont posé de nouvelles questions. Ils ont interrogé d’autres personnes. Ce petit site qui accueillait 8 000 personnes par mois en a rapidement reçu quotidiennement des dizaines de milliers, jusqu’à 85 000 en une seule journée. Comment appeler ce mouvement d’expression et de réflexion de milliers de citoyens ? “Rumeur !” a tranché la presse ».

Internet abolirait-il la nécessité de la vérification de ses sources ? Transformerait-il chaque internaute en journaliste, pouvant « librement vérifier » ses informations ? Une photo trouvée quelque part, circulant, reproduite... et servant ensuite de « preuve »... quel manque d’esprit critique... quelle curieuse vision de la rigueur journalistique ! Nous savons bien, à Science et pseudo-sciences, combien justement la vérification des sources d’assertions fantaisistes peut-être longue et fastidieuse, mais qu’elle constitue un travail indispensable nécessaire pour se fonder à les dénoncer. Mais peut-être la vraie raison de asile.org est-elle celle que mentionnent les responsables du site eux-mêmes : une fréquentation multipliée par 10...

J.-P. K.

« Expliquez pourquoi le chef des pompiers ne peut pas dire où se trouve l’avion ».

Le chef des pompiers ne fait qu’indiquer qu’il n’a pas assisté au crash. Il existe bien des témoins, nombreux, ayant vu l’avion5.
« Trouvez dans ces images le lieu de l’impact de l’avion ».

La question paraît surréaliste au vu de la façade du Pentagone6. Et encore faut-il ajouter que l’argumentation de Raphaël Meyssan fait l’impasse sur cette question cruciale : si le vol AA 77 ne s’est pas écrasé sur le Pentagone, où sont passés ses 58 passagers, ses 4 membres d’équipage et ses 2 pilotes ?

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« Trouvez dans ces images le lieu de l’impact de l’avion ». La question paraît surréaliste au vu de la façade du Pentagone...

Hoaxbuster : Au-delà des simples faits, as-tu d’autres bonnes raisons de penser qu’il s’agit d’une rumeur parfaitement bidon ? Et, si oui, lesquelles ?

On comprend bien, à travers ce qui précède, que nous ne sommes pas en présence d’une enquête avec ce que cela comprend de recoupements, de vérifications. Il s’agit de vaines cogitations. Raphaël Meyssan raisonne juste... sur la base d’informations fausses. C’est le propre de la logique paranoïaque. Néanmoins, la chose a sans doute une explication plus prosaïque encore : le webmaster de L’Asile Utopique ne s’est pas donné la peine d’interroger le moindre spécialiste. Un pilote lui aurait indiqué que l’approche de l’appareil n’est en rien étonnante... Un ingénieur en aéronautique lui aurait expliqué que les ailes de l’appareil, pleines de carburant, s’étaient forcément désintégrées... Un pompier l’aurait renseigné sur l’épandage de sable nécessaire au déplacement des engins de chantier... Je compile les rumeurs depuis 1983. Force est de reconnaître qu’elles naissent souvent sur la base de ce genre d’intuitions que l’on ne prend pas la peine de confronter à l’avis des experts ad hoc.

HoaxBuster : Tu connais bien le Réseau Voltaire, es-tu surpris par la tournure des événements et surtout penses-tu que ce puisse être un magistral coup de marketing viral de Thierry Meyssan ?

Des intuitions de Raphaël Meyssan au livre de son père, Thierry Meyssan, il y a un gouffre. Là, c’est beaucoup plus difficile à comprendre. Rappelons que le Réseau Voltaire, que préside Thierry Meyssan, est à l’origine de dossiers particulièrement solides concernant l’extrême droite. Faut-il le rappeler, l’enquête du Réseau sur le DPS, le service d’ordre du FN, a motivé une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Et il n’est qu’à consulter la bibliothèque électronique du site de ce Réseau pour comprendre que nous ne sommes pas en présence de plaisantins. Si L’Effroyable imposture de Meyssan relève d’un coup de marketing, il est suicidaire. Ce livre constitue en effet un véritable suicide intellectuel... et politique ! La rumeur du Pentagone faite best-seller, c’est un coup de pouce, involontaire peut-être, mais un coup de pouce quand même, aux théories les plus scabreuses. Je pense à une forme très particulière d’antiaméricanisme qui correspond pour moi à une pensée d’extrême droite. Je pense aussi au négationnisme qui se nourrit de la même argumentation : « C’est techniquement impossible, donc ça n’a pas existé... ». Or, il s’agit là de valeurs aux antipodes de celles du Réseau Voltaire. Plus largement, ce dérapage pose le problème de certaines publications en ligne. Avec peu de moyens et beaucoup de temps libre, on crée l’illusion d’une véritable cyber-presse. C’est oublier que, derrière les artifices de mise en page, il n’y a pas toujours de véritable infra-structure journalistique. Les publications en ligne se résument parfois à un seul et unique rédacteur, sans le garde-fou que constitue une véritable rédaction.

HoaxBuster : D’après toi, Thierry Meyssan a-t-il mené l’enquête avec une équipe restreinte (comme il le prétend) ou a-t-il obtenu ses informations directement de sources qu’il ne veut (ou ne peut) pas dévoiler ?

On touche là au fond du problème et, partant, à l’origine de la rumeur. Je pense que Thierry Meyssan a bien reçu des informations en provenance des Etats-Unis. Des informations provenant de milieux réputés « autorisés », peut-être même de l’appareil militaire américain. Le problème, c’est qu’il n’a pas réalisé qu’on lui resservait une rumeur de 15 ans d’âge, relookée pour la circonstance : « L’Horrible Vérité ». Selon celle-ci, le pouvoir, aux États-Unis, serait entre les mains d’une sorte de gouvernement parallèle nommé MJ 12, comité secret charger de gérer... les suites du crash d’une soucoupe volante à Roswell ! Le MJ 12 conspirerait dans le but d’obtenir des extraterrestres une technologie utilisable aux fins militaires, quand bien même faudrait-il pour cela sacrifier des citoyens américains. Ce scénario fait un tabac chez les conspirationnistes, notamment au sein des Milices patriotes, cercles paramilitaires d’extrême droite. Là, le MJ12 est assimilé à un Nouvel Ordre Mondial œuvrant à la domination de la planète. L’« Horrible Vérité » emprunte, de fait, de nombreux éléments au mythe du « complot judéo-maçonnique ». De même, L’Effroyable Imposture s’inspire visiblement de l’« Horrible Vérité ». On retrouve dans l’une et l’autre rumeur un gouvernement parallèle, des citoyens sacrifiés, la recherche d’une technologie militaire spatiale... Quand il s’agit d’expliquer l’Histoire par des complots, les scénarios se suivent et se ressemblent. Comment des militants de gauche peuvent-ils adhérer au conspirationnisme ? Force est de constater que la théorie du complot mondial, chère aux droites extrêmes, séduit aujourd’hui une certaine gauche, sans doute à la faveur du combat antimondialisation.

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