Allan Kardec et le spiritisme

« Histoire d’une religion qui se voulait scientifique »

par Jacques Poustis - SPS n° 256, mars 2003

S’il semble bien que la communication avec les esprits des morts soit aussi vieille que l’humanité, le spiritisme moderne a été, lui, élaboré par le Français Léon Hippolyte Rivail (alias Allan Kardec, 1804-1869) à partir de 1855 et édicté dans ses grandes lignes dans un premier ouvrage de 500 pages, Le Livre des Esprits (1857). Certains auteurs considèrent aujourd’hui que le spiritisme est la quatrième religion révélée après le judaïsme, le christianisme et l’islam.

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Allan Kardec (1804-1869)

Philosophie théologique, à la fois chrétienne et animiste (communication avec les esprits des morts qui nous entourent), le spiritisme revendique à la fois un prophète fondateur (Allan Kardec) et des « Vérités révélées » (regroupées dans différents ouvrages : Le Livre des Esprits, Le Livre de médiums, L’Evangile selon le Spiritisme et La Genèse).

A l’instar des grands courants religieux, le spiritisme s’est rapidement exporté hors de ses frontières culturelles d’origine, notamment vers les continents américains et asiatiques.

Au Brésil par exemple, le spiritisme est aujourd’hui suivi avec ferveur par des millions d’adeptes. Allan Kardec y est devenu, d’une façon très « naturelle » pourrait-on dire, le prophète incontesté d’un syncrétisme fédérateur des croyances à la fois ancestrales locales (Indiens d’Amazonie), mais tout autant occidentales chrétiennes (colonisation européenne, notamment portugaise, dès le XVIe siècle), qu’africaines animistes (importation massive d’esclaves du XVIIe jusqu’à la fin du XIXe siècle). Un timbre-poste à l’effigie d’Allan Kardec a été émis au Brésil en 1954.

Le « pied fourchu » des sœurs Fox

Apparemment inexplicable, le « don surnaturel » des deux fillettes de pouvoir communiquer avec un esprit, n’était en fait qu’un simple exercice physique savamment mis en scène : en tortillant les articulations de leurs doigts de pieds sous la table, les deux sœurs produisaient, dans l’ambiance semi-obscure et feutrée de leurs séances d’occultisme, des craquements du plus bel effet... Margaret Fox aura beau, à la fin de sa vie, se repentir et avouer la fraude dans un long article paru dans le New York World, les adeptes convaincus de la réalité des esprits frappeurs continueront à ne retenir comme authentique que l’escroquerie initiale. Pire : bon nombre de publications ultérieures traitant du spiritisme (et donc des sœurs Fox, leurs initiatrices) feront elles aussi l’impasse sur cet aveu tardif. L’ouvrage du Dr Encausse, Science occulte et déséquilibre mental, qui est encore aujourd’hui, 75 ans après sa première édition, considéré comme le livre de référence pour l’étude des dangers de la pratique du spiritisme sur la santé mentale de ses adeptes, ignore le repentir public de Margaret Fox, laissant ainsi planer (sciemment ?) la possibilité que les manifestations spirites soient authentiques !

Pied Fourchu a frappé

Pour comprendre l’origine européenne de la « Vérité révélée » édictée par Kardec, il faut se remémorer l’environnement culturel occidental de l’époque. En 1848 aux Etats-Unis, deux jeunes sœurs, Margaret et Kate Fox, un peu mythomanes et très comédiennes, s’inventent un « esprit frappeur » qui parfois les interpelle par le biais de petits craquements insolites. Elles donnent - non sans malice comme nous allons le voir - un nom prédestiné à cet esprit farceur : « Pied-Fourchu » (voir encadré).

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Margaret et Kate Fox

Ce « Pied fourchu » obtient aussitôt un tel succès que l’on vient de tout le quartier, puis de toute la région, pour participer aux séances occultes des deux fillettes. Bientôt leurs « talents de médiums » embrasent le pays tout entier. Margaret et Cathie Fox sont rapidement « managées » par une sœur aînée qui s’avère très avisée sur le plan commercial. La petite équipe se lance alors dans une épopée de conférences qui attire des foules énormes et conquises. « Pied fourchu » ne suffisant plus, d’autres esprits viennent à la rescousse des deux sœurs. Parallèlement, dans toute l’Amérique, des milliers de nouveaux « médiums », flairant l’opération juteuse, se découvrent soudainement la faculté surnaturelle de converser avec les esprits.

Après avoir fait fureur aux États-Unis, la « médiumnité » déferle rapidement sur l’Europe. C’est là qu’elle s’enrichit de divers accessoires qui, par une théâtralisation très étudiée, rajoutent du volume et du sensationnel à la communication avec les esprits : tables tournantes (courantes ou même sautillantes), écritures automatiques, voix gutturales venues d’outre-tombe, poltergeists1, ectoplasmes2...

Esprit, es-tu là ?

Différentes techniques étaient employées pour entrer en communication avec les « esprits ». On utilisait les services d’un médium. L’esprit s’exprimant par la voix de celui-ci, soit ouvertement, soit (suggestion plus efficace) par des techniques de ventriloquie. Mais les « esprits » étaient aussi supposés avoir la capacité de pénétrer la main du médium et s’exprimer par « écriture automatique ».

Enfin, l’esprit « pouvait » envahir une petite table (en général un léger guéridon à 3 pieds, plus apte au déséquilibre...). A l’appel des mains jointes des participants, posées sur la table, celle-ci mue par de « mystérieux » balancements frappait des coups répétés, immédiatement retranscrits par un secrétaire de séance sous forme de lettres de l’alphabet. La technique de balancement a été parfaitement explicitée par différents auteurs : une légère pression volontaire du médium, accentuée par l’accompagnement - souvent inconscient - des participants sous l’emprise de la suggestion, suffisait à lancer le processus...

J. P.

Hippolyte Rivail : de la science à l’occultisme

En 1854, Hippolyte Rivail a cinquante ans. Il a depuis sa jeunesse une passion un peu secrète pour le somnambulisme et le magnétisme animal sur lesquels il a accumulé au fil des années une importante documentation. Quelques-uns de ses amis (dont l’éditeur Didier), collectionneurs eux aussi de « faits étranges », lui demandent de faire le tri dans cette masse d’informations hétéroclites et d’en produire une synthèse publiable. Mais Hippolyte Rivail hésite. Il est à l’époque enseignant ayant pignon sur rue (il fut l’élève de Pestalozzi, l’un des précurseurs de la pédagogie moderne, dont il propage depuis les idées), auteur de livres scolaires à caractère scientifique dont le but avoué par lui-même est de « débarrasser la jeunesse des multiples superstitions qui polluent les esprits juvéniles et malléables ». Il craint que ce projet d’édition sur des phénomènes qu’il considère encore insuffisamment prouvés brouille son image publique de scientifique rigoureux. Pourtant il sait bien qu’au fond de lui-même il a toujours été partagé entre deux sentiments contradictoires : d’une part, un enthousiasme authentique pour le progrès scientifique de ce XIXe siècle florissant en la matière, et d’autre part un penchant mystique qui, depuis l’âge de 19 ans, le fait se passionner pour les phénomènes que l’on dit à l’époque « occultes ». Hippolyte Rivail finit par se plier à l’injonction de ses amis et entreprend - sans véritable enthousiasme dit-on — la tâche de forçat qui lui est demandée : écrire un ouvrage encyclopédique sur les esprits et les communications possibles avec eux à partir de l’énorme documentation amassée par ses amis et lui...

C’est peu après cette décision (1855) qu’Hippolyte Rivail se laisse entraîner par un ami convaincant (contre son gré et juste par curiosité, dit-on encore) à participer à sa première séance « d’évocation » et d’écriture médiumnique. Il est tout d’abord troublé, puis rapidement « convaincu » :

« Ce fut là, avouera-t-il plus tard, que, pour la première fois, je fus témoin du phénomène des tables tournantes et cela dans des conditions telles que le doute ne m’était plus permis... ».

Sa croyance confuse en la possible existence d’entités immatérielles entourant les humains s’affermit dès lors au gré des expériences qui suivent. Les « séances d’évocation » deviennent pour Hippolyte Rivail une activité régulière, puis une passion dévorante et incontournable. Lors de l’une d’elles, un esprit nommé Zéphir (institué par ses amis comme étant son « ange gardien »3), inspiré par un médium renommé de l’époque, lui fait une révélation d’importance :

« Nous vivions tous deux ensemble il y a bien longtemps dans les Gaules. Nous étions amis, tu étais druide et t’appelais alors Allan Kardec...  ».

Hippolyte Rivail est subjugué. A partir de ce jour-là, de multiples relations très amicales se créaient entre lui et de nombreux Esprits, tous plus affables et humanistes les uns que les autres. Citons (entre autres) : saint Jean l’Evangéliste, saint Augustin, saint Vincent de Paul, Socrate, Platon....

Et Hippolyte devint Allan !

Allan Kardec, puisque tel est désormais son pseudonyme spirite, vit dès lors totalement sous l’emprise de la médiumnité. Il mène de front son métier de professeur de lycée et l’écriture de son ouvrage sur la communication avec les Esprits. Un jour qu’il y travaille, il entend distinctement des coups insolites frappés sur la cloison de son bureau. A la séance de spiritisme suivante, il questionne la table. L’Esprit qui « l’anime » est péremptoire :

« C’est moi ton Esprit familier qui ai frappé. Pour toi, je m’appellerai la Vérité, et tous les mois, pendant un quart d’heure, je serai à ta disposition. Ce que j’avais à te dire concernait ce que tu faisais. Ce que tu écrivais me déplaisait et je voulais le faire cesser. Il y a une grave erreur à la trentième ligne que tu dois corriger ».

Allan Kardec, docile, relit l’ouvrage et découvre effectivement une erreur à la trentième ligne !

Désormais les Esprits ne le quittent plus et sont, à ses dires, ses plus fidèles et meilleurs conseillers. C’est le 30 avril 1856 que Zéphir, son ange gardien, lui révèle sa mission :

« [...] Il n’y aura plus de religion et il en faudra une, mais vraie, grande, belle et digne du Créateur... Les premiers fondements en sont déjà posés. Toi Rivail, ta mission est là  ».

La petite histoire nous rapporte qu’aussitôt la corbeille d’osier (qui servait à recueillir les retranscriptions par écriture automatique du médium) se retourne vers Kardec comme une personne qui l’aurait montré du doigt. Comme dit malicieusement Sylvia Sztruzman dans un article4 sur Allan Kardec : « Autrefois c’était un éclair ou une déchirure du ciel qui informait l’Elu de sa prédestination à réformer l’univers. Le XIXe siècle y a substitué le tressaillement d’une corbeille sauteuse. Il fait autant d’effet que le tonnerre de Dieu ».

Messager des Esprits, pape du spiritisme !

Pour le nouveau prophète désigné, il s’agit là d’une « Révélation ». Les Esprits sont désormais pour lui une réalité « scientifiquement observable » et l’ont manifestement choisi pour être leur messager sur Terre. C’est sur cette croyance, qui peu à peu s’érige en dogme, qu’il entreprend avec ferveur le Livre des Esprits où il retranscrit, sous forme de questions/réponses qu’il commente parfois, ses discussions avec les Grands Esprits. On y apprend qu’une hiérarchie presque « administrative » (et très moralisante) existe chez les Esprits, allant de l’« Esprit protecteur » au « mauvais Esprit », en passant, entre autres, par l’« Esprit sympathique » et l’« Esprit familier ».

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« Spiritisme », une comédie dramatique écrite par Victorien Sardou (1897).

Le Livre des Esprits paraît le 18 avril 1857. Le succès de librairie est immédiat et retentissant. Allan Kardec profite de cette dynamique pour fonder la Revue spirite dont la publication perdure encore aujourd’hui.

En 1857, en la personne de Allan Kardec, le spiritisme s’est trouvé un pape, il ne lui manque plus, pour asseoir solidement sa notoriété dans l’opinion publique, que quelques thuriféraires prestigieux. Ils ne vont pas manquer : de Victor Hugo en exil (qui jeta malgré tout le trouble sur la doctrine en affirmant avoir eu des contacts avec des esprits d’animaux ! ...) à Camille Flammarion, esprit brillant des salons parisiens, du physicien anglais Crookes au Docteur Richet, du philosophe Bergson au dramaturge Victorien Sardou.

Il faut aussi des contradicteurs virulents, dont l’acharnement exacerbé ne fait que confirmer le « bien-fondé » de la nouvelle doctrine. Ils ne manquent pas non plus. Autant dans les milieux scientifiques, effondrés par ce triomphe de la crédulité hystérique et obscurantiste, que du côté de l’Eglise qui ne peut accepter l’idée que Dieu le Père puisse déléguer ses pouvoirs à des esprits pour nommer un nouveau prophète (l’autodafé de l’évêque de Barcelone à l’encontre du spiritisme prendra même un ton qui rappellera fortement la violence agressive de l’Inquisition). Il est d’ailleurs étonnant de constater que, de nos jours, des ouvrages académiques sur l’histoire des religions fassent l’impasse sur le spiritisme. Comme si les exégètes des grandes religions, toujours prêts à respecter les « petits mouvements religieux anecdotiques », craignaient d’accréditer un courant tellement attractif que des fidèles, pourtant venus d’obédiences antérieures fort diverses, s’y engagent avec autant de facilité5.

Le spiritisme aujourd’hui

En Occident, de nos jours, le spiritisme semble avoir beaucoup perdu de son influence. On le retrouve d’une façon parcellaire dans la nébuleuse « New-Age » où perdurent quelques croyances aux « anges gardiens ». Sans doute son importance s’est-elle dégradée avec l’enlisement de l’engouement pour la médiumnité. Il ne faudrait cependant pas la sous-estimer. En effet, les enquêtes sociologiques montrent que la croyances « aux esprits des morts » ou « aux âmes errantes » est loin d’être négligeable. La revue Phosphore (ciblée sur un lectorat de 20 ans) publie dans son numéro de novembre 2002 une enquête sur les croyances paranormales des jeunes. Les résultats sont stupéfiants : 25 % d’entre eux (1 sur 4 !) croient aux « tables tournantes ».

Dans des populations plus exubérantes qu’en Europe, où la peur d’être jugé sur l’irrationalité de ses croyances est moins prégnante (Amérique du Sud par exemple), le spiritisme fédère de nombreux mouvements religieux qui s’affichent dans des manifestations populaires grandioses.

Bien que le prophète « Allan Kardec » n’ait plus en France la résonance médiatique qui était encore la sienne il y a moins d’un siècle, sa tombe parisienne (la plus visitée du prestigieux cimetière du Père Lachaise !) est fleurie toute l’année par des fidèles anonymes venus rendre hommage ou demander une faveur au « Maître ».

Les croyances occidentales à la « métapsychique » des années 1880/1920, autoproclamée depuis « parapsychologie scientifique », doit beaucoup au succès passé du spiritisme, étroitement lié qu’il était à l’engagement de célébrités scientifiques et littéraires de l’époque, tels (déjà cités) le Dr Richet (qui obtiendra le Prix Nobel de médecine en 1912) ou Camille Flammarion (vulgarisateur scientifique talentueux, mais aussi thuriféraire passionné des sciences occultes), pour lesquels « théologie spirite » et « recherches métapsychiques » constituaient un tout indissociable. Il est à noter cependant que bon nombre de parapsychologues modernes tiennent aujourd’hui à se démarquer de la religiosité dont Allan Kardec entoura le phénomène spirite, préférant s’en tenir à la « réalité » (toujours sans légitimité scientifique) des phénomènes paranormaux.

La doctrine : comment expliquer son succès ?

Le succès du spiritisme pourrait s’expliquer par l’apaisement recherché par ses fidèles, confrontés aux douloureux questionnements existentiels.

Kardec précise en effet dans ses divers « Livres révélés » que :
Tous les hommes sont protégés par des anges gardiens...
Nous sommes bel et bien éternels. Non par le corps, mais par l’âme...
Point de purgatoire à l’issue incertaine pour nos âmes, point de jugement dernier...
En mourant nous ne perdons pas le contact avec nos familles, nos enfants, nos amis...
Le spiritisme, contrairement aux autres religions, s’affirme scientifique...
Le spiritisme ne se heurte pas de front avec les grands dogmes traditionnels. Ainsi la Bible y est décrite comme faite de symboles, d’ellipses, de métaphores.
Il n’y a pas d’erreurs bibliques, mais seulement de mauvaises interprétations...
Cette doctrine, résolument non-violente et plutôt féerique, se démarque nettement des grandes religions traditionnelles parfois si effrayantes, souvent si culpabilisantes, et toujours si intransigeantes.

Le spiritisme face à la science : de bien grosses ficelles...

Dans les livres de Kardec les Esprits « révèlent » un souci pédagogique de vulgarisation scientifique qui devient touchant quand on sait quel enseignant passionné fut Hyppolite Rivail. Les textes sont ponctués de découvertes récentes sur la physique, la chimie, les sciences naturelles, et n’hésitent pas à dénier certaines assertions bibliques, revues et corrigées en ellipses symboliques et métaphoriques. Quand les Esprits ne peuvent répondre à des questionnements sans réponse à l’époque, Kardec rajoute un bref commentaire personnel pour dire que Dieu a fixé des limites à ne pas franchir par la connaissance humaine (« Dieu a ses mystères et a posé des bornes à nos investigations », Livre des Esprit, 45.III). Parfois même les réponses des « Esprits » expriment les erreurs du savoir scientifique de l’époque (à la question 44.III : « D’où sont venus les êtres vivants sur la Terre ? », un Esprit supérieur répond : « La terre en renfermait les germes qui attendaient le moment favorable pour se développer [...] les germes restèrent à l’état latent et inertes [...] jusqu’au moment propice pour l’éclosion de chaque espèce... »). Il est vrai qu’il faudra attendre encore une vingtaine d’années après le Livre de Kardec pour que, d’une part, Pasteur révolutionne la biologie et oblige (avec les difficultés que l’on connaît) la communauté scientifique à rejeter l’idée de « génération spontanée », d’autre part, pour que Darwin pose les fondements de la lumineuse théorie de l’évolution des espèces.

Pour Kardec il ne fait aucun doute que la foi en Dieu est le résultat d’une démarche scientifique : le principe affirmant que chaque chose a une cause et que chacune de ces causes a, elle aussi, une cause, aboutit inéluctablement pour lui à l’existence d’une « cause première originelle »... qui ne peut être que celle d’un « dieu créateur ». On retrouve là une tautologie pratique mais simpliste, vieille comme la pensée religieuse, qui ne peut évidemment aboutir qu’au questionnement infranchissable suivant : « Oui, mais alors quelle est la cause de Dieu ?... ». Les « livres révélés » du spiritisme éludent habilement cet ultime et angoissante interrogation.

Toujours pour Kardec, les « preuves matérielles » de la réalité du spiritisme sont incontestables : ce sont les messages objectivement observables, que les esprits nous envoient sous différentes formes (médiumnité, coups frappés sur des objets, voix venues du « fluide invisible des Esprits »...). Mais c’est aussi dans ce dogme que se trouve le talon d’Achille du spiritisme. En effet la science se dote durant le XXe siècle de nouveaux moyens de contrôles expérimentaux (notamment les techniques de « vision infrarouge ») qui déconsidèrent définitivement les prétentions médiumniques et ectoplasmiques du spiritisme. Aucun illusionniste moderne n’oserait se prêter aujourd’hui aux stratagèmes grossiers utilisés à l’époque de Kardec. Or « médiumnité » et « séances d’évocation », autrement dit « illusion » et « spectacles de magie », constituent l’essentiel des preuves qui légitimaient la doctrine ! Exit les tables tournantes ou brinquebalantes, preuves irréfutables de la réalité du spiritisme.

Il en faudrait pourtant beaucoup plus pour terrasser le penchant récurrent des hommes vers la pensée irrationnelle. Nos médiums de ce début du troisième millénaire sont technologiques. Les « Esprits » ne s’expriment plus par le truchement d’intermédiaires humains, ne se vautrent plus dans des voilages sombres et mystérieux ou par le biais de pieds de guéridons caractériels qui n’acceptent de valser que dans la pénombre. Leur voix imprègnent aujourd’hui les bandes de magnétophones accueillants, ou encore leur visage se matérialisent dans le scintillement pointilliste de l’écran noir d’une télévision allumée...

Les ficelles restent quand même bien grosses pour qui se refuse à être pris pour un demeuré...

Garder l’esprit critique en alerte

Fédérateur et tolérant, bon-enfant et fraternel, s’annonçant résolument « scientifique », accessible immédiatement sans faire appel à une « Connaissance » ésotérique, répondant d’une façon claire et rassurante aux angoisses fondamentales de l’humanité, le spiritisme séduira sans doute tant qu’il y aura de par le monde un public peu formé à l’esprit critique, avide de donner sans effort intellectuel un sens humaniste, transcendantal et éternel à son existence. Que cela n’empêche pas les défenseurs de la raison de rester vigilants vis-à-vis d’une religion pseudo-scientifique où se mêlent, sans discernement ni distanciation, douces utopies de la pensée magique et confrontations inévitables avec la réalité quotidienne. L’actualité est là pour nous montrer comment les fuites mythomaniaques vers les fausses certitudes que nous offrent les marchands de rêves éveillés, peuvent être traumatisantes, désociabilisantes et déstructurantes pour des individus fragilisés par l’inculture, la maladie ou la perte d’un être cher.

La tolérance et le respect dus aux choix philosophiques des individus doivent savoir faire place à l’intérêt, d’ailleurs légiféré, de l’assistance à personnes en danger physique ou psychique. Le spiritisme fait, à mon avis, partie de ces croyances-là. Comme se plaisait à dire Jean Rostand : « Avoir l’esprit ouvert n’est pas l’avoir béant à toutes les sottises ».

Bibliographie

Dr Philippe Encausse, Sciences occultes et déséquilibre mental, éd. Dangles, 1958.

Historia, hors-série, n° 34, janvier 74.

Jean de Mutigny, Victor Hugo et le spiritisme, ed. Fernand Nathan, 1981. EDMA, L’Occultisme, éd. Livre de poche, 1976.

Michel Rouzé, La Parapsychologie en question, ed. Hachette, 1979. Allan Kardec, Le Livre des Esprits, reéd. stock+plus, 1980.

Henri Broch, Au cœur de l’extra-ordinaire, éd. Horizon Chimérique, 1991. Michel Malherbe, Les Religions de l’Humanité, éd. Critérion, 1992.

R. P. François Brune, Les morts nous parlent, rééd. Livre de Poche n° 6678.

1 Fantômes frappeurs.

2 Corps ou partie d’un esprit, matérialisés sous une apparence plus ou moins gélatineuse

3 A la lecture des biographies de Allan Kardec, on ne peut s’empêcher d’imaginer que ces amis-là furent les instigateurs de la future fantasmagorie spirite de Hippolyte Rivail...

4 Historia, hors-série, n° 34, janvier 74.

5 Ainsi en est-il (parmi bien d’autres) du gros pavé de 630 pages Les Religions de l’Humanité (Michel Malherbe, éditions Critérion, 1992), ou dans le succès de librairie Les morts nous parlent (Révérend Père François Brune, éd. Du Félin, 1988, repris en Livre de poche n° 6678) où les auteurs réussissent l’exploit de ne pas citer une seule fois le nom de Kardec ou du mouvement spirite.

Mis en ligne le 7 juillet 2004
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