OGM et désinformation en Russie

par Marcel Kuntz - SPS n° 279, novembre 2007

Le numéro de septembre 2007 de la revue Nature Biotechnology consacre un long article dans sa rubrique « Features » à des « résultats » pourtant non publiés dans un journal scientifique digne de ce nom. S’agit-il d’une avancée biotechnologique majeure qui mérite que l’on anticipe une publication qui fera date ? Non, il s’agit d’allégations concernant des effets sur la santé de rats de laboratoire dont serait responsable un OGM.

L’histoire commence le 10 octobre 2005 par une communication d’une chercheuse russe, Irina Ermakova, à un symposium organisé par un organisme russe, la National Association for Genetic Security (NAGS). Cette présentation est reprise, photo et chiffres à l’appui, le 11 octobre (en version russe ; le 12 octobre en anglais) par l’agence de presse Regnum, pour qui « c’est la première recherche qui détermine un lien clair entre la consommation de soja génétiquement modifié et la postérité de créatures vivantes » (1).

Irina Ermakova affirme avoir observé, chez des rats, des anomalies de croissance et une plus forte mortalité des nouveaux-nés dans le cas d’une consommation de soja transgénique par les mères, en comparaison avec des rats contrôles. La nouvelle est largement propagée par les milieux anti-OGM qui en prennent argument pour réclamer un moratoire, voire une interdiction pure et simple des OGM. Certains médias acquiescent : la Pravda prédit une réduction de l’espérance de vie pour les consommateurs de soja génétiquement modifié, un tabloïde anglais s’inquiète pour les fœtus (2).

L’agence scientifique britannique Advisory Committee on Novel Foods and Processes (ACNFP) examine le dossier le 24 novembre 2005 et conclut poliment que « bien d’autres explications sont possibles » pour expliquer ces résultats jugés « préliminaires » (3). Irina Ermakova est invitée à fournir des détails sur ses expériences. Ses compléments d’information – fournis en septembre 2006 – n’ont pas conduit le comité de l’ACNFP à changer sa position (4). Il mentionne en outre que ces « résultats » se trouvent en contradiction avec une étude publiée dans un journal scientifique, sur quatre générations de souris nourries par du soja transgénique, et qui n’a pas constaté d’effets délétères (5). Rappelons que ce soja est largement utilisé pour nourrir le bétail (y compris en Europe), sans que les éleveurs n’observent d’anomalies.

Était-il nécessaire de revenir sur les allégations d’Irina Ermakova – qui par ailleurs affirme sur son site Internet que les « organismes génétiquement modifiés changent le climat » (6) ? Toujours est-il que Nature Biotechnology y consacre un article dans lequel les données ainsi que les réponses d’Irina Ermakova sont passées au crible par un groupe d’experts. Ces derniers jugent les études « demonstrably flawed » (indiscutablement imparfaites) (7).

Ce qui est un euphémisme, car on lit dans leurs commentaires que la société qui aurait fourni le soja transgénique ne vend pas de soja 100 % transgénique1, que la composition et la quantité de nourriture ingérée (données indispensables pour un travail correspondant aux normes en vigueur) n’ont pas été déterminées, que la mortalité – anormalement élevée elle aussi – des groupes de rats contrôles suggère de mauvaises conditions d’élevage, etc. Les experts citent aussi deux études supplémentaires en contradiction avec les affirmations d’Irina Ermakova.

Irina Ermakova est-elle discréditée ? Non, pas en Russie où elle vient d’être nommée vice-présidente de la NAGS (8) ! Elle reste présente dans les médias : le ministère russe de l’Intérieur vient d’élaborer un projet de loi envisageant un recensement génomique pour « améliorer l’efficacité de la lutte menée contre la criminalité, le terrorisme et l’extrémisme dans le pays », et Irina Ermakova s’y oppose car « en connaissant le code génétique de l’intéressé, on peut composer une combinaison d’aliments et de médicaments pour le tuer »(9). Bigre, imaginons en plus que ces aliments et médicaments soient produits par un OGM !

1 L’article de Nature Biotechnology explique que la société n’a jamais vendu de variété de soja transgénique en tant que tel. Elle vend du soja qui peut contenir du transgénique et différents non transgéniques. Donc les expériences d’Ermakova ont, au mieux, été réalisées avec un mélange indéterminé de transgénique et de non transgénique.

Mis en ligne le 20 novembre 2007
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