La querelle des OGM

Jean-Paul Oury. Science, histoire et société. PUF 2006, 305 pages, 22 €

Note de lecture de Michel Naud - SPS hors série OGM, octobre 2007

Philosophe de formation, Jean-Paul Oury a poursuivi des études d’épistémologie à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg puis a soutenu en 2004 sa thèse de doctorat d’épistémologie, histoire des sciences et des techniques à l’Université Denis-Diderot-Paris VII sous la direction de Claude Debru, professeur de philosophie des sciences à l’Ecole normale supérieure. Le sujet en était les « Plantes génétiquement modifiées, controverses, communication et idéologies ». L’ouvrage qu’il nous offre reprend, complète et poursuit le travail d’analyse initié dans sa thèse…

Les controverses et polémiques en biotechnologies ne sont pas nouvelles. Sans remonter dans les temps immémoriaux, Jean-Paul Oury nous ramène à la « querelle des hybrides » (page 51 sq.) qui a divisé la France rurale durant la décennie des 50. Ces maïs, mis au point aux États-Unis furent introduits dans le Sud-Ouest de la France après la seconde guerre mondiale. Contrairement au « maïs de pays » le paysan devait (déjà !) acheter ses semences. Les propos collectés par Henry Mandras dans La fin des paysans (Actes Sud 1991), et rapportés dans le livre, sonnent de façon très actuelle : « On ne peut f aire de beaux foies gras qu’avec le maïs de pays », « l’artificiel c’est toujours l’artificiel », « il va y avoir une maladie qui va s’étendre sur tout le pays », « on va abâtardir le maïs du pays ». Comme l’écrit Jean-Paul Oury « on note également une rancœur contre “les messieurs à lunettes” de la ville et les Américains  ». Cette crise est finie et oubliée depuis longtemps, et, si « les hybrides » ont fini par gagner nos campagnes au début des années 60, ce qui s’est passé présente des étonnants airs de famille avec ce que nous vivons aujourd’hui avec la transgénèse végétale, pour les mêmes plantes, dans les mêmes lieux, et avec un engagement émotionnel bien similaire.

Si « la transgénèse végétale s’inscrit dans le continuum des biotechnologies du point de vue de la finalité  », elle diffère bel et bien par les moyens, ce qui est d’ailleurs, comme l’auteur nous le fait remarquer, une remarque fondamentale pour la question de la brevetabilité (page 38). C’est ce qui nous amène à devoir distinguer de façon précise d’une part ce qui est de l’ordre de la « controverse » scientifique et technique, et d’autre part ce qui relève du domaine de la « polémique » opposant les acteurs et les valeurs qu’ils représentent (page 59).

Le discours anti-OGM se présente en effet avant tout comme un discours sur les valeurs : la transgénèse y est présentée comme un transgression, « l’opposition “artificiel-naturel” est omniprésente et entachée de valeurs quasi morales (le naturel est attaché au “bien”, l’artificiel au “ mal”)  » (page 130), « les écologistes sont obsédés par le “risque de disparition de la notion d’espèce” » (page 131) ; ainsi, Greenpeace « s’appuie sur un allié d’une force incroyable, le “concept de nature” (page 137), en l’identifiant à la notion morale du bien ; son argument central si ce n’est unique contre la transgénèse est qu’il s’agit « de quelque chose que la nature ne fait pas  ». Pour reprendre les mots du botaniste Jean-Marie Pelt, la biotechnologie reviendrait à « associer des gènes que la nature a séparés » (page 187).

L’épisode de la tomate tigrée

Il s’agit d’un article de journal trouvé par hasard dans un quotidien régional qui « glorifie » un jardinier amateur qui a réussi à sélectionner une tomate tigrée sur son balcon. Cet événement anodin résume, à notre sens, l’ensemble des problématiques (biologiques, historiques, sociologiques, médiatiques, juridiques et philosophiques) que pose le sujet des plantes génétiquement modifiées.
– Qu’est-ce qui distinguerait cette tomate tigrée obtenue par un amateur ayant fait des croisements au hasard, d’une tomate tigrée que l’on pourrait obtenir en employant la transgénèse végétale ? Accorderait-on plus de confiance à la première expérience qu’à la seconde ?
– Pourquoi a-t-on spontanément confiance dans cette tomate tigrée obtenue par un jardinier amateur ? sa consommation n’entraîne-t-elle aucun risque ?
– S’il venait à la cultiver en grande quantité dans son jardin, ne risquerait-elle pas de « contaminer » les autres espèces des jardins voisins ?
– Pourquoi faudrait-il appliquer le principe de précaution pour traiter une tomate tigrée génétiquement modifiée qui sortirait d’un laboratoire et attendre des années avant d’accepter sa commercialisation, ce après avoir suivi un protocole d’autorisations recourant à un appareil juridique lourd et compliqué, alors que toutes ces « précautions » ne seront jamais exigées d’un jardinier amateur ?
– Pourquoi le journaliste a-t-il choisi de traiter le sujet en mettant l’accent sur l’exploit, plutôt que sur le danger, alors que cet amateur a mélangé ainsi des milliers de gènes inconnus pour obtenir un être hybride ? Cet amateurisme ne doit-il pas être qualifié de bricolage, tel que certains journalistes se sont amusés à le faire pour des biotechniciens en laboratoire ? Ce jardinier amateur sait-il mieux ce qu’il fait que n’importe quel biotechnicien qui connaît le matériel génétique qu’il introduit dans la plante ?
– Quelle aurait été la réaction des militants anti-OGM si un groupe d’industriels avait mis sur le marché une tomate tigrée ? Auraient-ils défilé déguisés en chasseurs pour signifier leur opposition ?
– Enfin les journalistes auraient-ils fait les gros titres en jouant sur « l’agressivité des multinationales qui sortent leurs griffes » ?

Jean-Paul Oury, La querelle des OGM, pages 2 et 3

Comme le note Jean-Paul Oury, « ce discours idéologique s’exprime, dans sa forme “la moins agressive”, par une stratégie de déstabilisation de l’image des chercheurs, des industriels et de certains politiques au regard de l’opinion publique (campagnes de communication de Greenpeace, contre-expertise du Crii-Gen ou d’Ecoropa). Dans sa forme la plus violente, elle est une action “terroriste” qui se manifeste par la destruction des expériences, aussi bien en laboratoire que dans les champs : c’est la stratégie des militants de la Confédération Paysanne, le syndicat de José Bové qui a fait sien l’acte “barbare” des fauchages » (pages 173-174).

Analysant la dispute philosophique, l’auteur porte donc un regard particulièrement attentif sur le thème « transgénèse et transgression », et pointe judicieusement la parenté avec les thèmes « développés par le créationnisme, mais aussi, la Deep Ecology. On refuse d’intégrer la technologie dans la sacralité de la nature. Cette dernière est érigée en Dieu tout puissant auquel l’homme doit se conformer  » (pages 187-188).

Au terme d’une présentation très complète (et dense) des problématiques biologiques, historiques, sociologiques, médiatiques, juridiques et philosophiques, tour d’horizon que nous n’avons dépeint que de façon pointilliste, l’auteur pose les questions du principe de précaution et du devoir de recherche et de développement.

Comme chacun l’aura compris, La querelle des OGM constitue à la fois un panorama pluridisciplinaire sur le rapport science, technologie et société dans le secteur agroalimentaire, et un travail sur les fondements idéologiques de controverses et polémiques qui sont loin de n’être que scientifiques. L’ouvrage se complète par ailleurs utilement d’une bibliographie très fournie, classée de façon thématique, d’une liste étendue de liens Internet, ainsi que de deux index (nominum et rerum) fort pratiques. Un indispensable donc pour celles et ceux d’entre vous qui veulent « rester maîtres de leurs opinions et responsables dans leurs choix  ».

Mis en ligne le 2 octobre 2007
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