Ce dossier regroupe des analyses portant sur la croyance à l’existence de phénomènes dits paranormaux.

La combustion spontanée du corps humain : mythe ou réalité ?

par Michel Rouzé - SPS n° 168, juillet-août 1987

Un être humain peut-il prendre feu spontanément et se consumer sans l’apport d’aucun autre combustible ? Dans le Concours médical (no 18, 9 mai 1987), le psychiatre C. Gulonnet, qui vient de consacrer à cette troublante question une thèse de doctorat en anthropologie, rappelle qu’érigée en théorie médicale, la combustion humaine spontanée - nous l’appellerons pour abréger la CHS - a été diffusée et enseignée de la fin du dix-septième siècle jusqu’au milieu du dix-neuvième. Durant cette période, 55 cas furent rapportés. Ce recensement est-il exhaustif ? Il serait intéressant de le confronter avec celui qui a été utilisé pour un article publié presque en même temps dans le Skeptical lnquirer (Vol. XI, no 4, été 1987), la revue éditée par le CSICOP, le Comité américain pour l’étude scientifique des affirmations de phénomènes paranormaux. Mais les auteurs, l’écrivain scientifique Joe Nickell (connu notamment pour son grand ouvrage sur le Suaire de Turin) et John F. Fischer, expert en recherche de laboratoire dans les enquêtes criminelles, ne donnent pas de chiffre global. lis insistent d’ailleurs moins sur te débat théorique que sur les enquêtes détaillées qu’ils ont menées pour une trentaine de cas, avec le souci, assurent-ils, de ne pas préjuger de la réalité ou de la non-réalité de la CHS.

Cette attitude pragmatique, traditionnelle dans l’activité du CSICOP, s’appuie sur la constatation qu’aussi bien les sceptiques que les partisans de la CHS ont usé d’arguments plus passionnels que rationnels. Et il se pourrait bien qu’aucun des deux camps n’ait totalement raison contre l’autre..

Qu’un être humain vivant s’entoure soudain de flammes et ne laisse de lui qu’un tas de cendres avec juste quelques débris pour l’identifier, il y a là quelque chose de mystérieux et d’effrayant qui n’a pas manqué de fasciner les amateurs de surnaturel ou de pseudo-science. Entre autres théories farfelues on peut citer celles qui invoquent des fluctuations géomagnétiques ou une sorte de double électrodynamique du corps humain.

Les moralistes se sont mis de la partie. Parmi les victimes supposées de la CHS il s’est trouvé beaucoup de femmes connues dans leur entourage pour leur penchant à la boisson. La femme n’est-elle pas l’instrument du diable ? Comme l’écrit le docteur Guionnet : « La combustion humaine ne frappe pas au hasard, et Il est aisé de mesurer la dimension moraliste et punitive d’un tel phénomène, réservé quasi-exclusivement à la femme alcoolique, littéralement dévorée par un feu intérieur, débordée par la violence de ses passions. » La thèse du châtiment divin trouvait un relais rationnel dans des connaissances chimiques encore imparfaites. L’alcool - l’« esprit-de-vin » - est inflammable. Les victimes de la CHS étaient punies par où elles avaient péché.

A quoi ceux qui nient la possibilité de la CHS ont opposé, dès la deuxième moitié du siècle dernier, un argument scientifique imparable : le taux d’alcool dans le corps du pire des ivrognes est tout à fait insuffisant à le rendre inflammable. L’alcootest de nos gendarmes est saturé à moins de 1 g, et les analyses après prise de sang ne révèlent pas, dans les cas extrêmes, des alcoolémies de plus de 3 g par litre. Allez mettre le feu à une piquette titrant 3 degrés. A 4 g d’alcoolémie c’est d’ailleurs le coma, et à 5 g survient la mort, bien avant toute possibilité de CHS par inflammation d’alcool.

La médecine légale est depuis longtemps confrontée au problème de la CHS. En 1725, à Reims, les restes calcinés d’une certaine Mme Millet sont découverts dans sa cuisine, sur un plancher en partie brûlé. Accusé d’avoir tué sa femme et tenté de camoufler le crime en allumant un incendie, le mari est condamné mais réussit - par quel miracle - à porter l’affaire devant une instance supérieure, qui le libère en attribuant la mort de sa femme à une combustion spontanée...

Contre la possibilité de la CHS, les sceptiques trouvent un autre argument, qui à première vue présente l’avantage de ne pas se limiter à la consommation d’alcool. Tout corps humain, font-ils valoir, contient 72 % d’eau : comment pourrait-il brûler sans un apport de combustible externe ?

Mais à vouloir trop prouver on ne prouve rien. Cette fois les sceptiques se trompent. Car, explique le docteur Gulonnet, le corps humain n’est pas homogène et la graisse y est localisée. En 1965, un spécialiste de médecine légale, D.J. Gee, démontra que la graisse humaine est exothermique, c’est-à-dire qu’en brûlant elle dégage elle-même assez de chaleur pour entretenir sa propre combustion (comme la plupart des substances inflammables qui nous sont familières) : « S’il faut en effet une température de 2500C pour enflammer de la graisse humaine, celle-ci continue de brûler tant que la température reste supérieure à 24°C. Gee réalisa de plus un modèle expérimental de combustion humaine spontanée : autour d’un tube à essai assurant la solidité du système, il plaça une couche de graisse humaine, puis une couche de peau, le tout étant enveloppé de plusieurs épaisseurs de vêtements fins. Un tel modèle allumé à une extrémité continue de se consumer lentement, produisant une suie très abondante. »

On peut noter avec amusement la prégnance d’un mythe : décrivant l’expérience de Gee, le docteur Gulonnet emploie encore, improprement, le terme de combustion spontanée, alors qu’il a défini lui-même cette dernière, au début de son article, comme se déclenchant « sans contact avec un corps en ignition ». C’est du reste très clairement qu’il tire la conclusion de l’expérience de Gee, laquelle établit la possibilité rationnelle de la combustion humaine « spontanée » par « effet bougie ». (ici c’est le docteur Guionnet lui-même qui met les guillemets. Encore vaudrait-il mieux traduire l’expression anglaise candie effect par « effet chandelle », puisque ce qui brûle est de la graisse et non de la stéarine...) « Il s’agit, écrit le docteur, d’un phénomène post mortem, accidentel, rare, lent et passif, se développant essentiellement aux dépens des tissus adipeux et nécessitant évidemment une source extérieure de feu pour l’amorcer... La prévalence des femmes parmi les victimes s’explique d’elle-même quand on connaît l’importance des dépôts adipeux chez la femme alcoolique. Des cas ont été rapportés récemment. lis n’ont rien de mystérieux ni de diabolique... »

Mais quelle est la cause première de l’ignition ou, pour parler plus simplement, où est l’allumette qui enflamme la chandelle ?

Dès 1830, le célèbre chirurgien français Dupuytren, dans une Leçon sur la combustion dite spontanée, proposait un scénario que reproduit le Concours médical : « Voici comment les choses doivent se passer le plus souvent : une femme rentre chez elle, après avoir pris une dose plus ou moins forte de liqueurs spiritueuses, il fait froid, et pour résister à la rigueur de la saison, un peu de feu est allumé. On s’assied sur une chaise, une chaufferette placée sous les pieds. Au coma provoqué par les liqueurs spiritueuses vient se joindre l’asphyxie déterminée par le charbon. Le feu prend aux vêtements... Les vêtements s’enflamment et se consument ; la peau brûle, l’épiderme carbonisé se crevasse, la graisse fond et coule au dehors ; une partie ruisselle sur le parquet, le reste sert à entretenir la combustion ; le jour arrive et tout est consumé. »

Le cas de Mme Millet, que nous avons relaté au début de cet article, entre assez bien dans ce scénario. L’enquête de Nickell et Fischer révèle qu’elle rentrait chez elle tous les soirs en état d’ébriété et que le jour de sa mort elle était entrée dans sa cuisine pour se réchauffer. C’est là que fut découvert ce qui restait d’elle, à une distance d’un pied et demi (environ cinquante centimètres) du foyer allumé. Un traité de jurisprudence médicale publié en 1883 émettait l’hypothèse que ses vêtements avaient pris feu. Le mari était fort probablement innocent ; mais il n’a dû son salut qu’au fait que ses seconds juges croyaient à la légende des combustions spontanées !

Dans l’ensemble, les cas précis étudiés par les deux auteurs américains sont évidemment diversifiés et susceptibles de s’éloigner plus ou moins du modèle de Dupuytren comme de l’étude théorique du docteur Guionnet. Seul facteur constant : l’effet chandelle, clé de toutes les histoires de CHS. L’alcool revient très souvent, non comme combustible, ainsi que l’avaient soutenu quelques scientifiques, mais en tant que facteur prédisposant à la surcharge graisseuse ou parce que l’accident s’est produit la victime étant ivre. Il apparaît d’ailleurs que la combustion n’est pas nécessairement amorcée post mortem ; elle peut toucher l’individu vivant, hébété par l’alcool. En 1852, racontent les deux enquêteurs américains, un transporteur de bois nommé Anderson, buveur notoire, descend de sa charrette, trébuche et meurt brûlé sur place. Le cadavre était carbonisé seulement en surface ; les vêtements ont probablement fourni un combustible d’appoint. Sous le cadavre ont a trouvé une pipe encore allumée. Dans d’autres cas la source de feu est un foyer domestique ou un moyen d’éclairage (lampe à pétrole, bougie). Dans les cas les plus récents c’est une cigarette qui a souvent déclenché le drame.

En 1908 une enseignante britannique en retraite, Wilhelmina Dewar, est trouvée calcinée sur son lit. Or celui-ci est presque intact. Bel argument en faveur de la CHS, si l’enquête ne révélait que la sœur de la victime l’a trouvée brûlée mais encore en vie et qu’elle l’a aidée à se traîner jusqu’à son lit où la malheureuse est morte en achevant de se consumer lentement.

Un des cas les plus récents et les mieux étudiés est celui d’une vieille dame nommée Mary Reeser, dont le corps réduit en cendres fumantes et nauséabondes fut découvert le 2 juillet 1951 dans l’appartement qu’elle occupait en Floride. Seul un des pieds n’avait pas brûlé. Au milieu des cendres on voyait une sorte de. boule que l’on supposa être ce qui restait de la tête, curieusement ratatinée. Le mobilier environnant et le parquet étaient à peine touchés. C’est l’étrangeté de ce cas qui a inspiré à quelques imaginatifs des « théories » comme la « fluctuation gémognétique ».

Nickell et Fischer ont découvert un certain nombre d’informations que les amateurs de fantastique avaient pris soin d’oublier. La dernière fois que Mrs Reeser avait été vue vivante, elle était vètue d’une chemise de nuit en tissu inflammable et d’une robe de chambre, installée dans son fauteuil, une cigarette à la main. Un peu auparavant, elle avait dit à son fils - un médecin - qu’elle venait de prendre deux pilules de somnifère et qu’elle en prendrait deux autres avant de se reposer. Enfin Mrs Reeser était une femme plutôt replète, avec une bonne couche adipeuse sous la peau. Tous les éléments du drame sont réunis. La dormeuse lâche sa cigarette, ses vêtements s’enflamment, elle est probablement asphyxiée sans avoir repris connaissance. L’« effet chandelle » commence son œuvre. La graisse fondue tombe sur le bras du fauteuil, qui prend feu à son tour. Le corps roule à terre où s’achèvera la lente auto-combustion. (Entre le moment où Mrs Reeser a été vue vivante pour la dernière fois et celui où l’on a retrouvé ses cendres fumantes, il s’est écoulé douze heures.) Pourquoi un pied n’a-t-il pas été consumé comme tout le reste ? L’enquête donne la réponse : la victime avait une jambe raide, qu’elle étendait devant elle lorsqu’elle était assise. Quand le fauteuil a croulé, le pied s’est trouvé en dehors de la flaque de graisse fondue. Quant à la boule identifiée un peu vite comme un crâne rétréci, un expert en médecine légale a estimé qu’il s’agissait probablement d’une masse musculaire du cou, imparfaitement brûlée. Hypothèse évidemment difficile à vérifier, puisqu’on n’a pas pratiqué d’autopsie à l’époque.

Enfin, la lecture des rapports de police révèle que les récits selon lesquels la mystérieuse combustion n’aurait détruit que le corps de la victime, sans toucher aux objets environnants, ne correspondaient pas à la réalité. Non seulement, outre le fauteuil, une table voisine était en partie consumée, mais en plus les pompiers avaient dû intervenir pour éteindre une poutre du plafond. Quant au sol, il avait une bonne raison de ne pas brûler : il était en béton.

Curieusement, ce sont les partisans de la CHS qui reprennent maintenant un argument jadis avancé par les sceptiques. Comment, disent-ils, sinon par un phénomène surnaturel ou de nature inconnue, un peu de graisse suffirait-il à consumer un corps contenant près de trois quarts d’eau, réduisant en cendres jusqu’au squelette ? Et ils font une comparaison avec la force destructive des fours crématoires, lesquels exigent que la température soit portée à près de 1 4000 C pour brûler un corps humain en 3 heures. Chiffres contestés par des experts : il suffit d’une température de 9000 C pendant une heure et demie, et cette valeur est considérablement abaissée pour des durées plus longues, comme celles généralement observées dans les « CHS ».

Chaque histoire de « combustion humaine spontanée », soulignent Nickell et Fischer, présente quelques traits qui lui sont particuliers. Aussi ne convient-il pas d’opposer un scepticisme a priori à la possibilité de tels phénomènes, mais plutôt dans chaque cas, mener sans parti-pris une enquête minutieuse et impartiale. Travail qui, au bout d’un certain temps, pourra évidemment incliner au scepticisme...

Prenons moins de précautions de style que ces pragmatiques Américains, avec leur horreur des affirmations générales. De l’article du Skeptical lnquirer et de celui du Concours médical, deux certitudes se dégagent. Primo, dans des conditions dont la réunion est très rare, mais non impossible, la graisse humaine peut prendre feu et se consumer lentement à la manière d’une chandelle, entraînant la destruction totale ou partielle du corps. Secundo : ce phénomène n’est ni surnaturel ni « spontané ». Il exige, comme pour toute substance inflammable, qu’une région de celle-ci soit portée à une température minimale, fournie par une flamme ou par tout autre moyen. Après quoi, la combustion peut s’auto-entretenir.

Ne nous faisons pourtant pas d’illusion. Les histoires à faire frémir de corps humains partant d’eux-mêmes en fumée continueront de fleurir dans la littérature spécialisée. Car pour bien des hommes le besoin de merveilleux, lui, reste vraiment naturel et spontané.

Mis en ligne le 6 juillet 2004
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