La « communication facilitée » ou « psychophanie »

par Dr Laurent Jézéquel - SPS n° 277, mai 2007

La « communication facilitée » ou « psychophanie » est une méthode qui se veut thérapeutique, s’adressant à des personnes handicapées de la parole, quels que soient l’âge, le niveau intellectuel, l’origine du handicap, la sévérité de l’atteinte. Elle s’adresse également à des personnes valides, quel que soit également leur âge, de l’embryon au vieillard. Elle prétend aussi permettre une communication avec les morts, et même avec les animaux. Le marché est donc infini.

On différencie en fait deux niveaux d’exercice selon les champs d’application :
— La Communication Facilitée proprement dite : « outil alternatif ou augmentatif de communication destiné à développer la communication courante des personnes handicapées de la parole ».
— La psychophanie avec personnes handicapées ou valides, c’est-à-dire « expression profonde des sentiments », dont l’objectif est thérapeutique : traitement des troubles psychologiques et psychosomatiques.

La dimension thérapeutique de la Communication Facilitée proprement dite est également mise en avant par les adeptes, ce qui leur permet de « botter en touche » par rapport à la réalité de cette communication (le plus important, c’est qu’ils aillent mieux, selon eux).

La Communication Facilitée a été conçue par Rosemary Crossley, enseignante en Australie, pour des enfants atteints de paralysie cérébrale, puis pour des personnes autistes. Elle a ensuite été pratiquée aux États-Unis, puis en Europe, introduite en France au début des années 90 par une orthophoniste parisienne, Anne-Marguerite Vexiau.

Déroulement d’une séance

Le déroulement d’une séance est extrêmement simple. Le « thérapeute » est appelé le Facilitant, son patient, le Facilité. Aucun apprentissage, aucun prérequis n’est nécessaire pour le Facilité. Le thérapeute saisit fermement la main du handicapé en laissant dépasser son index, puis appuie sur les touches d’un clavier d’ordinateur, ou d’un clavier alphabétique, sorte de petite machine à écrire, d’où part un ruban sur lequel s’impriment des mots, des phrases, que le Facilitant lit à haute voix, au fur et à mesure de la frappe. Lorsque l’on assiste à une séance ou que l’on visionne une cassette de démonstration, on se rend compte immédiatement que c’est bien évidemment le Facilitant qui « fait tout le boulot ».

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« Avec l’aide d’un partenaire qui lui soutient la main, appelé "facilitant", le "facilité" apprend à désigner des objets, des images ou des mots écrits pour faire des choix dans la vie courante. Grâce à cet appui, il parvient aussi à s’exprimer avec des mots et des phrases écrites sur un clavier de lettres en frappant volontairement avec son doigt. »

La méthode telle que décrite sur le site « Ta Main pour parler » (http://www.tmpp.net), site français de promotion de la communication facilitée et de la psychophanie. Illustration issue du site équivalent en Allemagne : http://www.fc-netz.de/.

Cependant, les adeptes de la méthode affirment retranscrire ainsi la pensée du Facilité, dont l’âme est supposée intacte quel que soit l’état du cerveau, par télépathie.

Le contact Facilitant-Facilité s’établit de façon magique, par un « branchement » entre les deux cerveaux, ou plus précisément entre le cerveau du Facilitant et l’âme du Facilité. L’âme est indépendante de « l’enveloppe charnelle », elle ne peut être handicapée, et elle ne meurt jamais. Le clavier n’est donc pas un accessoire indispensable. Madame Vexiau assure en effet qu’un fœtus lui a exprimé sa peur de naître avec une mère fragile, ou qu’elle a pu entrer en liaison avec un embryon décédé, via l’inconscient de sa mère.

Nouvelle méthode de spiritisme

Il ne s’agit donc, purement et simplement, que d’une méthode de spiritisme, qui semble cependant connaître un certain succès en France. En 2004, un article de Nouvelles Clés fait état de plus d’un millier de Facilitants formés, dont plus de deux cents thérapeutes professionnels, médecins ou paramédicaux. L’organisme central de formation est une Association-loi 1901, créé par Madame Vexiau, appelée TMPP (« Ta Main Pour Parler »). Les formations sont organisées sur Paris, Lyon, Nantes, Clermont-Ferrand et Toulon, avec des ateliers pratiques dans de nombreuses villes de France.

Cette formation est très structurée et cadrée. Elle s’effectue sur au moins trois ans, sur deux cents heures de cours théoriques et de stages pratiques, avec cinq échelons, cinq niveaux, du CF1 au CF5. Cette formation s’adresse aux parents d’enfants handicapés, et aux professionnels possédant un diplôme de santé, médical ou paramédical (psychologues, orthophonistes ou autres rééducateurs, infirmiers, éducateurs…).

Lorsque ces professionnels exercent en établissement pour personnes handicapées, la formation est prise en charge par les budgets « Formation continue » ! Lorsque les séances sont pratiquées par une orthophoniste exerçant en libéral, elles sont prises en charge par la sécurité sociale ! !

Une négation du handicap réel et manipulation mentale

Personnellement, j’ai été confronté à cette méthode dans ma vie professionnelle. En tant que médecin spécialisé en Médecine Physique et Réadaptation, j’ai été amené à intervenir à hauteur d’une journée par mois au Foyer Ker Spi, structure médico-sociale située à Plérin, près de Saint-Brieuc, prenant en charge des adultes infirmes moteurs cérébraux.

Dès mon arrivée, fin 2001, j’ai été alerté par certains soignants de l’utilisation de la Communication Facilitée dans cet établissement. Introduite en 1998 par le psychologue, elle m’a paru être à l’origine de dysfonctionnements graves, préjudiciables à la prise en charge des résidants et perturbante pour une partie du personnel. Ces dysfonctionnements se situaient pour moi à plusieurs niveaux :

La communication facilitée vue par ses promoteurs

« La Communication Facilitée est un outil d’apprentissage qui permet aux personnes handicapées, privées de parole ou limitées dans la communication, de s’exprimer. […].

Personnes concernées : Enfants et adultes autistes, trisomiques, infirmes moteur-cérébraux, polyhandicapés (même atteints de surdité ou de cécité), aphasiques, personnes atteintes de la maladie de Parkinson, d’Alzheimer, dans le coma… […].

La Psychophanie : C’est une pratique qui permet à toute personne d’accéder à un registre émotionnel, affectif, existentiel, à des zones difficiles à exprimer par la parole. Dans une intention thérapeutique, la Psychophanie permet la mise en relation d’inconscient à inconscient et fait émerger l’expression écrite des ressentis profonds et des émotions du facilité. En libérant le langage émotionnel, hors des constructions intellectuelles habituelles, elle révèle des obstacles, des noeuds inconscients qu’elle participe à résoudre. Elle a une valeur de dialogue avec soi-même et permet de s’approprier sa propre histoire...

La séance : La personne facilitée est assise à côté du « facilitant », qui lui soutient la main et lui présente un clavier d’ordinateur. Nul besoin de mise en condition particulière, qu’elle soit psychologique ou physique. Le facilitant accompagne le mouvement de la main et lit les phrases qui s’inscrivent. La succession des lettres et des mots s’impose au facilitant, sans que celui-ci ne connaisse à l’avance le contenu du texte. »

Tout d’abord une méconnaissance totale, et même une négation, du handicap dans sa dimension intellectuelle, puisque l’âme serait préservée dans tous les cas, alors que l’approche médicale du handicap doit comporter une évaluation précise des déficiences, capacités et incapacités, par des tests spécifiques et validés.

La manipulation mentale, puisque l’on prête des propos à une personne handicapée qui est dans l’impossibilité totale de les démentir. De plus, ces propos peuvent comporter des accusations graves, très culpabilisantes pour les familles, d’ailleurs cela m’a été directement rapporté par la mère d’un résidant.

Cette croyance absolue envers la méthode, croyance fanatique de type sectaire, inaccessible à toute discussion contradictoire, a généré au sein du Foyer Ker Spi un véritable climat totalitaire, conduisant à des pressions traumatisantes à l’encontre des professionnels soignants qui refusaient de la cautionner, et à des démissions successives. D’ailleurs, j’ai moi-même été mis à la porte en juillet 2004, en raison de mes démarches dénonçant cette méthode, dans un établissement financé par de l’argent public !

Escroquerie et exercice illégal de la médecine

Au printemps 2002, nous avions pu obtenir qu’une enquête administrative soit diligentée, menée conjointement par le Conseil Général, la DDASS des Côtes d’Armor et la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, conduisant en septembre à une injonction préfectorale d’interdiction de la pratique de la Communication Facilitée à Ker Spi. Plus récemment, en septembre 2005, une information judiciaire contre X a été ouverte par le Parquet de Saint-Brieuc, pour escroquerie au préjudice de personnes particulièrement vulnérables, et exercice illégal de la médecine.

Le Conseil National de l’Ordre des Médecins a également émis un avis défavorable en 2004.

Enfin, cette méthode est clairement « épinglée » dans les rapports 2005 et 2006 de la MIVILUDES1, et très sévèrement dénoncée dans le tout récent rapport de la Commission d’Enquête Parlementaire relative à l’influence des mouvements à caractère sectaire et aux conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs (voir encadré page suivante).

Cela dit, j’ignore pour l’instant quelles sont ou quelles vont être les décisions que va prendre le Ministère de la Santé. Pourtant, il y a urgence, les associations spécialisées estiment à 500 000 le nombre de personnes en France victimes de ces « pseudothérapies ».

Depuis quelques années, le nombre de ces méthodes charlatanesques a véritablement explosé, on en dénombre actuellement 200. Il s’agit donc d’un véritable problème de santé publique.

Des pratiques portant atteinte à la dignité des enfants handicapés

Extraits du rapport 2006 de la Commission d’Enquête Parlementaire sur les sectes (MIVILUDES)

La théorie de la communication facilitée a particulièrement retenu l’attention de la commission d’enquête […]. Ce principe connaît un succès certain et naturel quand il trouve à s’appliquer aux tentatives que font les familles pour sortir du désarroi dans lequel les plonge le handicap mental d’un enfant. [...] Dans la communication facilitée comme pour les enfants indigo2, le processus naturel de l’apprentissage, en particulier de la parole, est ignoré […]. Les résultats de la technique de la communication facilitée tels que la commission d’enquête a pu en prendre connaissance au travers du visionnage d’une cassette vidéo sont particulièrement consternants. Les discours singulièrement sophistiqués attribués aux enfants sont, de manière évidente, les produits de l’imagination du « facilitant », à savoir Mme Anne-Marguerite Vexiau. L’ensemble de ces « séances » laisse l’impression d’une sorte de vampirisme intellectuel exercé au détriment d’enfants dont est exploité l’état d’extrême vulnérabilité.

En ce sens, la communication facilitée ne peut être réduite à n’être qu’une version modernisée du spiritisme, et, somme toute, un procédé charlatanesque comme un autre. Cette supercherie ne fait pas que tirer profit du désarroi des parents de handicapés ; elle porte atteinte aux droits fondamentaux des enfants […].

Il est également étonnant qu’aient pu être soumis à ce procédé des enfants soignés en milieu hospitalier ou dans des institutions spécialisées. À cet égard, les membres de la commission d’enquête s’étonnent que les pouvoirs publics n’aient pas pris la mesure du danger de tels procédés et les aient laissés se développer. Ainsi le foyer Ker Spi dans les Côtes-d’Armor a recouru à cette pratique pendant 4 ans jusqu’en 2002. Ce n’est qu’en 2005 qu’une information judiciaire a été ouverte pour escroquerie et exercice illégal de la médecine. De plus, il a été porté à la connaissance de la commission d’enquête que la communication facilitée n’avait pas été considérée comme une voie de recherche à écarter par le service universitaire de pédopsychiatrie de Brest, dirigé par le professeur A. Lazartigues […]. L’argumentation avancée met sur le compte du « doute » qui doit caractériser la démarche scientifique, l’intérêt dont peut légitimement être l’objet cette technique ; ce raisonnement méconnaît le fait que le doute ne peut être à l’origine d’un progrès de la connaissance que s’il relève lui-même du champ de la connaissance […]. La commission d’enquête dénonce vigoureusement cette démarche qui peut amener à faire valider par des structures universitaires des pratiques relevant de la manipulation psychologique et appelle à la plus extrême vigilance en ce domaine.

Par ailleurs, il est particulièrement étonnant que l’association Ta Main pour parler, qui se donne pour mission de propager cette théorie, puisse faire valoir, dans ses documents vidéo comme sur son site Internet, un financement de ses « recherches » par la Direction générale de la santé. […].

Depuis ce rapport, la communication facilitée n’est plus utilisée au Foyer Ker Spi. Mais la pratique se développe et connaît un succès grandissant dans de nombreuses régions. Charlie Hebdo qui avait dénoncé en 2003 une grossière escroquerie à base de spiritisme New Age avait fait l’objet d’un procès de la part d’Anne-Marie Vexiau. Procès perdu par la plaignante. Charlie Hebdo dénonçait également un remboursement par la sécurité sociale. Remboursement qui a toujours cours pour les thérapeutes qui utilisent cette pseudo-science.

1 Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires.

2 Les enfants indigo (ou encore enfant des étoiles, enfant de lumière, enfant de Cristal) sont liés à une croyance selon laquelle de plus en plus d’enfants nés ces dernières années seraient « hors normes » et possèderaient des aptitudes psychologiques et spirituelles exceptionnelles, voire des pouvoirs paranormaux. Des méthodes nouvelles et spéciales d’éducation devraient être mises en place pour recueillir le message (parfois extra-terrestre) porté par ces enfants, ou pour permettre leur épanouissement et leur éviter l’autisme ou des « syndromes dépressifs ».

Mis en ligne le 18 août 2007
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