L’inné et l’acquis

277 - mai 2007

Sommes-nous déterminés par notre héritage génétique, ou sommes-nous le produit de notre éducation, de notre environnement social et culturel ? Cette question s’est retrouvée, durant le mois d’avril, au centre d’une polémique qui répondait aux canons de la confrontation politique mais guère à ceux de la controverse scientifique. Comme à chaque fois en pareil cas l’évocation des rôles respectifs de l’inné et de l’acquis n’en finit pas de susciter des réactions très vives.

Bien entendu, et cela ne saurait étonner les lecteurs de notre revue, les traits psychologiques des êtres humains, complexes, doivent être pensés comme résultant de combinaisons variables, de facteurs biologiques, éventuellement héritables (et alors génétiques) et de facteurs environnementaux ; face à cette complexité, alors que « devraient régner des attitudes très nuancées, motivées par une conscience aiguë de notre ignorance » (1), les caricatures mobilisées dans les commentaires partisans ne manquent jamais de nous surprendre et de nous désoler.

La première des caricatures consiste à vouloir tout réduire à la dimension environnementale, un psychologisme exacerbé n’entendant prendre en compte que l’environnement familial et social. La psychanalyse constitue un exemple de cette position, avec les dérives connues (et maintes fois dénoncées dans nos colonnes), n’hésitant pas à culpabiliser les parents d’enfants autistes ou dépressifs en les rendant responsables de la situation du fait d’une relation maternelle ou paternelle inadaptée. Pour les plus extrêmes de ces « environnementalistes » la seule évocation d’une dimension biologique voire génétique suffit pour agiter la menace d’un crime contre l’humanité. Les zélotes des différentes religions ne sont pas les derniers à avoir recours à ces surenchères langagières.

Une seconde caricature consiste à vouloir réduire l’analyse des comportements à leur seule dimension biologique voire génétique, une approche purement mécaniste minimisant, si ce n’est niant, l’importance de l’environnement, notamment familial et social. Les dérives, là aussi, en sont connues : certains peuvent ainsi être tentés de chercher à fonder des discriminations par la mise en lumière de variations d’ordre génétique entre des individus ou des populations. Nul ne sera surpris de voir les racistes y chercher une caution scientifique à leurs délires. C’est ainsi aussi qu’une incompréhension des mécanismes en jeu dans l’expression des gènes conduit régulièrement à évoquer dans les médias la découverte « du » gène de ceci ou de cela censé expliquer par sa seule existence tel ou tel comportement.

Un être humain est constitué exclusivement de cellules qui se développent à partir d’un patrimoine génétique hérité de ses parents, sans entité spirituelle distincte de son corps biologique … « Et c’est là où parfois cela fait mal, car, pour des raisons génétiques (mutations de l’ADN par exemple) ou épigénétiques (anomalie du fonctionnement des gènes survenant durant la vie foetale), nous naissons hélas inégaux. » (2) … Plus tard dans le développement de l’organisme, des lésions, notamment cérébrales, ou des pathologies diverses, peuvent également conduire à des troubles de conduite pouvant avoir des conséquences dommageables pour l’individu et son environnement familial et social.

Évoquant le diabète, l’obésité et le cancer, le professeur de médecine génomique Philippe Froguel (2) n’hésite pas à écrire que « ces maladies de civilisation sont à la fois 100 % génétiques et 100 % environnementales ». Le génotype (l’assortiment des gènes d’un individu) influence le phénotype (caractéristiques d’un individu à un moment donné de son histoire, et dans son environnement présent). C’est ainsi que Bertrand Jordan (1) cite cet exemple des habitants de l’île de Nauru dans le Pacifique partageant une particularité génétique favorisant le stockage des graisses. Cette configuration n’était pas contre-adaptative dans les conditions matérielles d’existence passées (le diabète n’était pas développé), et ce gène peut fort bien avoir été sélectionné parce qu’il procurait un avantage adaptatif à ceux qui le possédaient et qui faisaient ainsi mieux face à des périodes de disette régulières. Mais aujourd’hui, l’invasion d’un nouveau mode de vie, caractérisé notamment par une alimentation riche en graisse et en sucres, a changé le mode d’expression de cette particularité génétique : Nauru possède le plus fort taux mondial de diabète de type 2 (50 % de la population affectée) et l’espérance de vie des habitants y a régressé.

Inlassablement nous devons à la fois expliquer les progrès de la connaissance et combattre les caricatures, toutes les caricatures, qui en sont réalisés ; de même nous nous devons de dénoncer l’instrumentalisation de la science à des fins politiques ou malfaisantes tout comme les tentatives d’intrusions politiques ou spirituelles dans les sciences. Dès lors qu’il est établi, et cela l’est pour un certain nombre de troubles de conduite, qu’existent des dimensions biologiques voire génétiques à l’existence de ces troubles, il est bien entendu souhaitable que ces traits soient compris de façon à pouvoir être traités, voire demain éventuellement guéris ; néanmoins, dire cela ne saurait pour autant autoriser d’en déduire des conséquences d’ordre éthique, pas plus que cela ne saurait exonérer l’être humain de ses responsabilités individuelles.

Références
(1) Bertrand Jordan, Les imposteurs de la génétique, éditions du Seuil, 2000 (et la note de lecture dans SPS n° 244, Octobre 2000).
(2) Philippe Froguel, professeur de médecine génomique, directeur de recherche en génétique au CNRS, Le Monde du 18 avril 2007.

Mis en ligne le 21 mai 2007
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