La biologie de la morale

Agence Science-Presse – 29 mars 2007

Pourriez-vous sacrifier une vie humaine pour en sauver cinq autres ? Quel serait votre choix ? Tuer une personne ou observer cinq autres périr ? Voici un dilemme moral que les neuroscientifiques intéressés par le lien entre les émotions et les décisions ont pris plaisir à analyser.

Imaginez un instant le scénario. Un train file a toute allure sur cinq travailleurs. Vous êtes en compagnie d’un étranger sur un pont au-dessus du rail et vous observez la scène. La seule façon de sauver les cinq personnes sur la voie ferrée est de pousser l’inconnu qui est à vos côtés au-devant du train. Son corps empêcherait le train de faucher la vie des cinq autres.

Le pousseriez-vous ?

La plupart des personnes qui répondent à cette question se disent incapables de poser un geste qui entraînerait la mort d’un étranger même si ce geste sauvait la vie de plusieurs personnes. Mais une nouvelle étude publiée dans la revue Nature révèle que les individus atteints d’une lésion au lobe frontal pensent tout autrement.

Antonio Damasio et ses collègues de l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité de l’Université de la Californie du sud, à Los Angeles, ont présenté une série de dilemmes semblables à des volontaires pour explorer le rôle des émotions sur les décisions morales. Les sujets sains rejetaient la majorité des solutions qui impliquaient le sacrifice d’une personne pour sauver des vies. Mais les personnes atteintes d’une lésion au cortex préfrontal ventro-médian (CPVM), une région du cerveau située juste derrière le front acceptaient ces décisions. Ces patients dont le cerveau a été endommagé suite à un accident cérébro-vasculaire ou l’ablation d’une tumeur cérébrale étaient deux fois plus nombreux que les sujets sains à choisir de blesser une personne, même leur propre enfant, pour sauver la vie de plusieurs personnes.

« Il y a une répulsion émotive naturelle à blesser un humain combinée à de la sympathie pour cette personne », explique Antonio Damasio. « Les patients atteints d’une lésion au lobe frontal ne semblent plus éprouver ces émotions. »

Des études précédentes avaient déjà révélé que le cortex frontal est responsable de la gestion de certaines émotions liées à la vie en société (la fierté, la culpabilité, la honte). Il les communique ensuite aux autres régions du cerveau responsables des réponses physiologiques. L’étude d’Antonio Damasio démontre que le cortex frontal est aussi impliqué dans le processus de décisions morales ou éthiques.

Cette découverte permettra de mieux comprendre comment les humains sont devenus des créatures morales.

« Les émotions sociales nous ont permis de nous construire une éthique », affirme M. Damasio. Le fait que ces émotions soient prises en compte dans le processus de prise de décision semble relever d’une réaction biologique. « Quand les choses se compliquent, la raison fait appel à notre système émotionnel », conclut M. Damasio.

En savoir plus :
Le Professeur Antonio Damasio est l’auteur de plusieurs ouvrages traduits en français.
Le dernier, publié chez Odile Jacob, est : Spinoza avait raison : Joie et tristesse, le cerveau des émotions.

Mis en ligne le 2 mai 2007
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