Le développement des plantes génétiquement modifiées fait l’objet de vives critiques, accompagnées de l’annonce d’une future catastrophe écologique. L’obscurantisme, la passion et l’irrationnel sont souvent présents. Sur cette question hautement médiatisée, l’AFIS s’efforce d’apporter des informations précises, qui souvent font défaut, afin que le citoyen puisse disposer de tous les éléments utiles pour éclairer ses options.

Les OGM, le bien et le mal

par Louis-Marie Houdebine - SPS n° 275, décembre 2006 et hors série OGM, octobre 2007

Tout observateur un tant soit peu attentif est amené à constater que le débat actuel sur les OGM (organismes génétiquement modifiés) n’a bien souvent qu’un rapport très relatif avec les OGM. Les discours des opposants reflètent en effet des préoccupations très diverses et souvent aussi opportunistes qu’éloignées du sujet.

Les OGM sont en effet devenus le symbole du mal et un débat sur les OGM est souvent un non-dit dans le combat entre le bien et le mal. Lors de certains débats sur les OGM, c’est annoncé à mot couvert dès le début. Un des opposants, voire le meneur du débat supposé neutre, donne des clefs à l’auditoire. Tel participant au débat et officiellement partisan des OGM est présenté comme pratiquant lui-même la transgenèse, voire ce qui aggrave son cas, le clonage (même si cela n’est pas vrai). Le représentant du mal est ainsi clairement désigné d’emblée pour que l’auditoire ne se laisse pas abuser par les arguments rationnels de ce dangereux porte-parole du diable en personne. Il est souvent très difficile d’empêcher un débat de sombrer dans la lutte non exprimée contre le mal. À partir du moment où ce processus est engagé, le débat est corrompu et la confusion des propos règne jusqu’à ce que les combattants se séparent. Dans le genre, un débat s’est un jour déroulé en présence de l’effigie en carton pâte d’un célèbre opposant, à l’époque purgeant une peine de prison. Cette statue en couleur était entourée de bougies, de fleurs et des propos émus des adorateurs. Il ne manquait que l’encens pour vénérer ce représentant du bien sur la terre injustement terrassé par les suppôts de Satan.

Le Moyen Âge, dans son souci de civiliser la société, a combattu le mal avec beaucoup de persévérance. Les tympans des cathédrales qui montrent d’un côté les bons, les élus, jouissant d’une félicité sans égale et de l’autre côté les pêcheurs s’enfonçant dans les souffrances éternelles de l’enfer, sont là pour en témoigner. Les OGM font ressurgir de telles images qui sont loin d’avoir perdu leur efficacité. On nous montre en effet à l’envi sur les écrans de télévision la faux des justiciers s’abattant sur le maïs transgénique. On peut y voir Siegfried terrassant le dragon ou la Vierge écrasant la tête du serpent.

Le mal se doit d’être désigné sans nuance. Les entreprises qui préparent les OGM et les OGM eux-mêmes sont l’objet de la vindicte populaire sans que soient le moins du monde pris en compte leurs éventuels apports dans l’amélioration des méthodes d’agriculture et les risques qui peuvent dans certains cas accompagner leur utilisation. Les OGM sont dénoncés comme étant des poisons absolus alors qu’aucune preuve allant dans ce sens ne peut remettre en cause l’utilisation des plantes génétiquement modifiées actuellement sur le marché. Pour autant, une candidate actuelle à la présidence de la république n’a de son côté pas hésité à faire ou laisser croire que les OGM (en totalité, donc par essence) avaient un impact sur le fœtus !1 Les OGM sont également le symbole de la souillure. Aucune contamination d’un aliment traditionnel par un OGM n’est dès lors acceptable, même si cet OGM en tant que tel est considéré par les experts comme sans risque pour les consommateurs. Les experts ne sont plus crus mais les charlatans le sont. L’idée d’intégrer les OGM dans les protocoles d’agriculture durable a été formulée par des agronomes tout à fait respectables. Cette idée, qui est raisonnable a priori puisque certains OGM, comme le coton, permettent de diminuer très nettement les épandages de pesticides chimiques toxiques et néfastes pour les agriculteurs autant que pour l’environnement, a été rejetée avec la plus grande énergie. Un tel acte serait-il en effet autre chose qu’une profanation, au même titre que celui qui consisterait à plonger un diable dans un bénitier ?

Les OGM sont par ailleurs, selon les croyances des opposants, inéluctablement voués à se disséminer et à envahir la terre. Il convient donc d’arracher au plus vite et sans la moindre faiblesse ce mal qui menace l’humanité comme autrefois la peste, le choléra et plus récemment le sida, les maladies à prion ou la grippe aviaire. Il ne s’agit pas dans ces affaires de jouer avec le Malin. Un agriculteur membre d’un syndicat très ouvertement et très rigoureusement opposé aux OGM, s’est vu vigoureusement molester pour avoir cultivé du maïs Bt résistant à la pyrale mais, pire, pour avoir clamé que cette semence transgénique donnait d’excellents résultats. Une telle entorse à la cause sacrée des anti-OGM ne méritait rien moins qu’une excommunication et une mise à mort symbolique.

Le prosélytisme se doit d’être un des ingrédients de la lutte contre le mal OGM. Il est comme attendu bien vigoureux. Les consommateurs sont invités (pour gagner une place honorable au ciel) non seulement à ne pas consommer d’OGM mais aussi à dénoncer leur présence dans les magasins d’alimentation, ceux qui les vendent et ceux qui les achètent. Un commentaire ponctuel qui peut être fait concerne le riz doré. Ce riz encore expérimental a été modifié pour tenter d’apporter de la vitamine A aux 400 millions de personnes qui en manquent et qui, à cause de cela, risquent fort de tomber aveugles et d’en mourir. La preuve du concept a été établie mais une inconnue demeure pour quelque temps encore. Ce procédé n’est utile en pratique que si la quantité de riz à consommer chaque jour pour absorber suffisamment de vitamine A ne dépasse pas ce que peut avaler tout un chacun2. Ce projet est emblématique pour les opposants qui ne peuvent supporter l’idée qu’un OGM puisse être bénéfique pour l’humanité. Le mal serait en effet devenu le bien, ce qui n’est évidemment pas tolérable. Dans les débats publics, on peut mesurer le zèle d’un opposant aux OGM par la quantité de riz doré que, selon lui, devrait soi-disant manger les défavorisés pour améliorer leur santé. Plus cette quantité est élevée, même si elle est invraisemblable – et elle n’est en réalité pas connue –, plus l’opposant apparaît vertueux.

Le mal n’existe que par son opposé, le bien. Celui-ci prend la forme d’objets et de personnes. L’antithèse de l’OGM est ainsi le produit bio. Celui-ci apparaît en effet paré de nombreuses vertus. Il est censé n’être pas obtenu par une intervention humaine mais selon un processus naturel. Sa culture se fait selon des règles strictes dictées par un inconnu inspiré. Ces règles sont une fin en soi, un dogme donc, qui ne tient pas compte des résultats de la méthode mais de son observance. Personne n’a pu montrer que les produits bio présentaient un avantage tangible pour la santé des consommateurs. On sait par contre que certains produits bio sont fortement contaminés par des mycotoxines cancérigènes quand, au contraire, le maïs Bt en contient particulièrement peu. Qu’à cela ne tienne, le produit bio, plus que tout ne doit en aucun cas se compromettre avec un quelconque OGM. Les conséquences pour l’environnement à plus au moins long terme des cultures biologiques sont par ailleurs peu connues et peu discutées.

Les bonnes actions d’un certain nombre de personnes ont été reconnues jusqu’à mériter une canonisation. Il s’agit en effet là de rien moins que de martyrs. On peut citer deux de ces personnages. P. Pusztaï a (très péniblement) publié des données expérimentales montrant que des pommes de terre génétiquement modifiées altéraient la santé des rats qui en consommaient. Les données en question sont tellement médiocres qu’elles ne démontrent rien du tout. Quoi qu’il en soit, il s’agissait de pommes de terre expérimentales aucunement destinées à l’alimentation humaine. P. Pusztaï a ses icônes dans toutes les églises anti-OGM. Le cas de P. Schmeiser mérite également d’être examiné. Cet agriculteur canadien a été poursuivi par Monsanto car il cultivait du colza génétiquement modifié sans en avoir acheté la semence. Cet agriculteur a prétendu que ces graines étaient venues spontanément dans son champ depuis le champ de son voisin. Cette contamination est sans doute réelle mais elle ne suffisait pas pour autoriser la culture de ce colza. Le verdict du procès qui a duré plusieurs années a été modéré. L’agriculteur considéré par les opposants comme la victime type du Grand Satan avait évidemment triché en multipliant délibérément les graines trouvées dans son champ au lieu de les détruire comme cela se fait depuis des millénaires en agriculture pour les graines indésirables.

Les Savonarole qui annoncent depuis une décennie que les OGM vont contaminer le monde entier, que la pyrale va devenir rapidement résistante aux toxines du maïs Bt, que le papillon monarque et autres merveilles vont être décimées par les pesticides du maïs et du coton Bt, que les pays pauvres n’ont pas besoin et ne veulent pas des OGM etc. en sont pour leurs frais car les catastrophes annoncées se font attendre. Cela ne les empêche pas de prospérer sans être vraiment contestés. Les opposants ne cessent en effet de se lamenter de ne pouvoir s’exprimer autrement que par la violence et l’illégalité alors qu’on n’entend que leur son de cloche. Les OGM posent évidemment des problèmes comme toute nouvelle technique, ne serait-ce que celui de savoir si l’humanité en a vraiment besoin. La manière que les opposants ont de les aborder ne vise pas véritablement à faire émerger des solutions.

La situation n’a pas de raison de changer rapidement. Les discours rationnels n’ont que peu de prise sur les événements. On peut remplacer les arguments appliqués pour condamner les OGM par ceux qui ont été utilisés pour vouer les vaccins aux gémonies il y a déjà plus de cent ans, car ce sont les mêmes. Seuls la cible est différente. Dans quelques années, le débat actuel sur les OGM apparaîtra bien ennuyeux et ceux qui en feront la constatation ne remarqueront peut-être pas qu’ils vivent la même situation mais portant sur un autre sujet. C’est le tour des OGM, les nanotechnologies pourraient leur succéder. Les techniques évoluent rapidement mais les mentalités continuent à changer au rythme des générations humaines.

Le combat du bien et du mal n’est pas une plaisanterie. Il a fait de nous au cours des siècles des êtres un peu moins barbares. Il n’est plus d’actualité sous sa forme ancienne, qui resurgit actuellement. On parle actuellement d’éthique plus volontiers que de morale. Cette dernière est édictée par des instances de pouvoir et elle ne souffre aucune discussion. L’éthique émane plutôt de la société qui cherche à établir ses propres règles de fonctionnement en fonction des données du temps. Ceci ne peut exister que par la discussion, la négociation et le compromis basés sur des faits concrets et rationnels. Cette approche est évidemment exigeante et peu gratifiante pour ceux qui cherchent des succès de tribune sans lendemain. La contestation a son éthique propre qui, elle non plus, n’est pas toujours respectée.

1 Voici ce que, le 16 septembre 2006 à Lens, Ségolène Royal,a répondu à la question d’un militant sur les OGM : « [...] Et dans bien des domaines, il faudra lever le secret en matière d’environnement. Les mensonges officiels qui ont eu lieu sur le nuage de Tchernobyl, les mensonges officiels qui ont lieu sur les OGM. Parce qu’on sait aujourd’hui, et il y a des rapports sur la santé publique qui montrent qu’il y a notamment un impact sur le fœtus. Les mensonges officiels sur les cancers du sein. Une femme sur dix aujourd’hui est touchée par le cancer du sein et l’on sait pertinemment qu’il s’agit des questions environnementales qui sont en jeu, les pesticides en particulier dans l’alimentation ».

2 Voir SPS, n° 270, Carte blanche à L.-M. Houdebine, « Le riz doré, un projet emblématique » .

Mis en ligne le 10 mai 2007
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