Sciences et Avenir : revue scientifique ou guide des médecines douces ?

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 276, mars 2007

« La réussite des médecines alternatives » : tel est le titre qui s’étale sur la couverture du magazine Sciences et Avenir (février 2007). S’agit-il de la réussite auprès du public, de l’explication d’un succès commercial malgré l’absence d’effets autres que l’effet placebo ? Incontestablement, le sujet mériterait une analyse détaillée. Science et pseudo-sciences y a d’ailleurs consacré un long article1. Mais non, la « réussite » dont Sciences et Avenir voudrait nous convaincre serait la « réussite scientifique », la réalité d’une efficacité thérapeutique matérialisée par une reconnaissance de l’institution médicale et scientifique.

Malheureusement, en guise de preuves, on ne retrouve guère plus que le mélange bien confus et bien banal de faux arguments trop souvent entendus : le « plébiscite des patients » (de plus en plus de personnes ont recours à ces méthodes, il doit y avoir une raison…), l’imagerie médicale (voyez cette photo qui « montre » la preuve dans notre cerveau), et la citation de résultats d’études sans référence ou issues d’obscures sources scientifiques, quand il ne s’agit pas tout simplement d’une revue ou d’un site Internet de promoteurs de telle ou telle pratique.

Preuve ultime, la médecine « officielle », celle que les partisans des médecines alternatives n’ont de cesse de décrier, mais dont ils espèrent quand même la reconnaissance, aurait déjà effectué sa « révolution ». Et Sciences et Avenir d’annoncer en couverture la liste « exclusive » des hôpitaux qui pratiqueraient ces thérapies alternatives.

Le « mouvement est engagé », « la brèche est ouverte », c’est par un discours plutôt guerrier, et loin des termes que l’on pourrait attendre de controverses scientifiques, que le sujet nous est présenté. Ainsi, Dominique Leglu, la directrice de la rédaction, voudrait nous convaincre de la réalité d’un mouvement qui verrait s’éloigner l’époque où le recours à des médecines alternatives « sentait le soufre » pour laisser la place à une ère où la science (sous entendu, la « science officielle ») dépassant son esprit cartésien « donner[ait] son imprimatur à une médecine ancestrale ».

« L’hôpital s’ouvre aux autres médecines »

« Longtemps méprisées, les médecines alternatives sont en passe d’être adoubées par la médecine conventionnelle ». Pour preuve, une vingtaine d’établissements hospitaliers, dont la liste est donnée « en exclusivité » par Sciences et Avenir, proposeraient une « consultation » de médecine alternative. Pourtant, la « médecine conventionnelle » dispose d’organismes comme l’Académie de médecine, dont les avis répétés sur des sujets comme l’homéopathie ou l’ostéopathie, fondés sur les résultats scientifiques et les évaluations maintes fois reproduites, laissent peu d’espoirs aux prétentions des partisans des médecines alternatives. Aucune étude de l’INSERM, autre organisme de la « médecine conventionnelle », ne met en évidence le moindre succès thérapeutique pour ces disciplines (autre que l’effet placebo, bien réel, et valable pour toute pratique).

Mais revenons à cette fameuse liste. Comment a-t-elle été dressée ? Quelles sources ont été utilisées ? Pas beaucoup d’information. Juste la mention que « les établissements […] ont précisé par téléphone les spécialités qu’ils accueillaient dans leurs services ». Qui dans les établissements a répondu au téléphone ? Le directeur ? Le responsable du service ? Le médecin pratiquant ? On ne le saura pas2. Pour beaucoup des établissements cités, impossible de retrouver la trace de cette information sur le site Internet de l’hôpital. Il semble également que les rédacteurs confondent les convictions propres de tel ou tel médecin avec l’existence d’une consultation dédiée. Finalement, il n’est question que d’une vingtaine de « consultations », sans référence bien précise, sur un total de près de 1000 établissements publics, et probablement pas loin de 10.000 consultations. Une « ouverture » bien relative… incluant d’ailleurs des « spécialités » comme la sophrologie ou l’hypnose dans le traitement de la douleur ou en psychiatrie, pratiques habillant d’un discours ésotérique des procédés qui n’ont rien de bien nouveaux ni révolutionnaires, et dont le domaine de validité reste à établir, ou même des « soins du corps » et de la « relaxation » dont on se demande ce qu’elles représentent de parallèles ou alternatives.

« L’heure est donc à l’évaluation »

La vingtaine de « consultations » citées mettraient-elles en œuvre des pratiques non encore évaluées ? Pour prévenir cette critique, on nous parle du Docteur David Alimi, responsable de la « consultation d’auriculothérapie » à l’Institut Gustave Roussy de Villejuif (l’une des rares consultations citées par le magazine et dont on retrouve la mention sur le site Internet de l’établissement), pratiquant avec réussite sa discipline, « affichant des taux de succès de 70 % là où la médecine conventionnelle reste en échec ». Qui juge du « succès » affirmé ? Quel protocole a été mis en œuvre ? Où ont été publiés les résultats ? Et que signifie la valeur de 70 % ? Le lecteur de Sciences et Avenir n’en saura rien. Un minimum d’esprit critique suffit pour émettre les plus grands doutes (voir encadré).

« Idem », nous annonce-t-on, à l’Hôpital Georges Pompidou et à l’Hôpital de Lille. Mais la lecture attentive de l’article ne mentionne pour ces établissements que des évaluations en cours. Ce n’est pas la même chose. Le « idem » est bien mal placé, confondant protocoles et études (nécessaires) avec validation (qui se fait attendre).

La photo qui validerait l’auriculothérapie
Nous posséderions dans notre oreille « 196 points réflexes », chacun en correspondance avec une partie de notre corps. La stimulation à l’aide d’une aiguille d’un de ces points aurait une action sur la partie du corps associée. Cette pratique, ainsi présentée par Sciences et Avenir, est mise en œuvre à l’Institut Gustave Roussy de Villejuif par le Docteur Alimi. Le site Internet de l’établissement le confirme. Sans aucun esprit critique, le dossier du magazine affirme la réalité des résultats, ayant « subi avec succès le feu des neurosciences ». Accompagnant cette affirmation, une illustration présente deux clichés d’imagerie par résonance magnétique (IRM). La légende titre sans ambiguïté « validation scientifique ». Aucune référence à aucune publication scientifique. Ni même quant à l’origine du cliché. Au lecteur de se convaincre de la validation de la méthode sur le simple examen de l’illustration. Mais qu’importe, un cliché IRM impressionne, ça fait scientifique, c’est de la « neuroscience », donc du sérieux. Dans Medline, la base médicale de référence (plus de dix millions d’entrées), aucune trace de ce travail. Une recherche sur Internet permet seulement de retrouver la description d’une étude du Dr Alimi3 portant sur 10 patients, et menée dans l’« Institut de Radiologie du Docteur Alfred Geissmann » à Bâle, en Suisse. « Institut » qui ne semble connu que par cette étude. Aucun site Internet pour cette institution, juste une citation dans les pages jaunes de la ville. On est loin de la volonté de faire science : publication dans des revues sérieuses, reproduction par les pairs, échantillons significatifs…

Le Docteur Alimi réfrène tout de même les ardeurs : « nous ne guérissons pas le cancer, mais nous intervenons quand les traitements conventionnels ont atteint leurs limites ». Fait-il alors mieux que les autres traitements ? Oui, « les résultats sont impressionnants » pour Sciences et Avenir : « 70 % d’efficacité en moyenne ». Que veut dire un tel chiffre ? Mystère. À défaut de références précises, et comme très souvent dans la promotion des pseudomédecines, on nous expose deux cas particuliers, celui d’une femme amputée d’une jambe il y a vingt ans et qui repart apaisée dès le premier traitement. Et celui d’un homme atteint d’un cancer de la gorge qui ne pouvait plus saliver, et qui est désormais soulagé.

Le NCCAM américain

C’est donc de l’autre côté de l’Atlantique qu’il faut se tourner pour rechercher une caution scientifique plus sérieuse. Le NCCAM est un institut très controversé qui dépend du NIH américain, le National Institute of Health, organisme gouvernemental de la santé. Mis en place en 1998, il prend en réalité la suite de l’Office des médecines alternatives (OAM) créé quelques années auparavant par le sénateur Tom Harkin, lui-même ardent partisan des médecines alternatives. Les missions affichées du NCCAM sont de trois ordres : évaluer les médecines dites complémentaires ou alternatives en utilisant des méthodes scientifiques rigoureuses, assurer la formation des praticiens, disséminer des informations auprès du grand public et des professionnels. Ainsi, « essais et résultats […] sont accessibles à tous sur simple clic. […], Ces informations sont très utiles aux patients, leur évitant des dépenses inconsidérées et l’entretien de faux espoirs » (Sciences et Avenir, page 42).

Un « simple clic » aurait permis à la journaliste de Sciences et Avenir de constater que pour l’homéopathie, par exemple, « une revue systématique des études réalisées n’a pas donnée de preuve définitive de l’efficacité d’un quelconque traitement ». Certes, de multiples études sont rapportées, aux résultats jamais très convaincants quand ils affirment être en faveur des granules hahnemanniens… Mais la conclusion est bien là, pour qui sait lire… Et justement, il faut prendre le temps de lire. Pour chacune des médecines alternatives, on trouve une abondante documentation présentant de façon positive, sans distanciation, les affirmations des pratiquants (méthodes, condition d’utilisation, etc.). La question préalable à toutes les autres, celle de la validité de l’approche, est reléguée dans un sous-chapitre, mettant généralement à égalité toutes les expériences, des plus sérieuses aux plus discutables en terme de méthode. Qu’importe donc que l’homéopathie n’ait pas encore fait preuve de sa validité, le site met à la disposition du lecteur l’ensemble des préceptes homéopathiques.

Le NCCAM est doté d’un budget significatif (plus de 100 millions de $ en 2003). Pourtant, les études qu’il a contribué à financer n’ont, selon Wallace Sampson4, « pas réussi à prouver l’efficacité d’une quelconque méthode “alternative”, et ont réussi à apporter quelques preuves complémentaires de l’inefficacité de certaines pratiques déjà connues pour être sans effet ». Mais, ajoute le médecin, sa réalisation la plus importante est bien d’avoir dévoyé des efforts de recherche de buts plus importants.

Précautions d’usage

Sciences et Avenir souhaite prodiguer quelques conseils (encadré page 42) « pour ne pas tomber entre les mains de praticiens peu scrupuleux ». Méfiez-vous des honoraires astronomiques, des propositions d’investissements dans des revues et DVD… Méfiez-vous aussi des « concepts fumeux et de mécanismes complexes brandis par des “scientifiques” ». Mais comment le commun des mortels peut-il identifier ces concepts fumeux ? Faire la différence avec le discours médical technique ? Dans tous les cas, conclut la revue, « il est important de ne pas avoir honte de parler de ses doutes avec son médecin traitant ». On en déduit donc que Sciences et Avenir conseille bien de consulter en dehors du circuit médical classique… La porte ouverte à toutes les dérives.

Catalogue des médecines douces

Suit alors un article entier du dossier (page 48) consacré à une revue des principales médecines douces, accompagné d’une description des troubles pour lesquelles elles sont supposées s’appliquer. On peine parfois à croire qu’on est vraiment en train de lire Sciences et Avenir. C’est bien plutôt un catalogue d’automédication qui nous est proposé, évoquant par exemple le « rétablissement de la circulation d’énergie ».
Les références utilisées sont édifiantes. Elles sont rappelées dans un encadré intitulé « Pour en savoir plus ». Citons exhaustivement le titres des 5 livres recommandés : Le guide des médecines naturelles, Le Larousse des médecines douces, Médecine alternatives, Le guide critique, La solution intérieure, Petit Larousse des plantes qui guérissent. Chiropractie, ostéopathie, homéopathie, sophrologie, tai-chi, qi gong, phytothérapie, aromathérapie… À vous de choisir.

La médecine scientifique au banc des accusés

Le dossier se termine par un entretien avec Thierry Janssen, psychothérapeute : certes, la médecine scientifique a réussi à prolonger la durée de vie, nous explique-t-il, mais elle se trouve avec peu de réponses efficaces face à toute une série de maladies dégénératives et chroniques. Trop de chimie et de technologie avec une science réductionniste, ajoute Thierry Janssen. La science « réductrice » et « déshumanisante » est bien la principale cible du dossier de Sciences et Avenir. Comme souvent, on l’accuse de laisser de côté des faits qu’elle ne saurait pas expliquer (« Faute de compréhension de certains faits, elle a tendance à les écarter » affirme le psychothérapeute), alors qu’en réalité elle se refuse à rechercher des « explications » à des faits qu’elle ne constate pas.

Peu importe ses succès réels, y compris contre les maladies dégénératives et chroniques. Certes, elle connaît des limites, mais même dans ces limites, une approche raisonnée et scientifique vaudra toujours mieux que toutes les fariboles des marchands d’illusion, fariboles que Sciences et Avenir voudrait nous faire prendre pour de la science.

1 SPS n° 275, Pseudo-médecines, pourquoi un tel succès. Article de Jean Brissonnet.

2 Science et pseudo-sciences a adressé un courrier à chacun des hôpitaux mentionnés pour leur demander la réalité des affirmations de Sciences et Avenir, et pour celles qu’ils confirmeraient, de préciser pour quelles indications ces « spécialités » sont proposées, et sur quelle base scientifique elles sont mises en œuvre. Nous rendrons compte à nos lecteurs des réponses reçues.

3 http://www.acupuncture-medic.com/Congres/Nantes/auriculoIRM.htm.
Il se trouve qu’une étude de cette même équipe a fait l’objet d’une « démystification » dans Science et pseudo-sciences n° 264 (« Vrai et faux placebo », p. 45), où Monique Bertaud concluait son article par « Si les auteurs ont voulu montrer l’efficacité d’un placebo sur la douleur, c’est réussi. S’ils ont voulu convaincre que l’auriculothérapie n’est pas un placebo, c’est raté. ».

4 http://quackfiles.blogspot.com/2005/03/alternative-universe-by-wallace.html. Wallace Sampson est professeur émérite de médecine à l’Université de Stanford, et éditeur de la Scientific Review of Alternative Medicine.

Mis en ligne le 4 mars 2007
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