Le message d’Isaac Asimov

par Jean-Pierre Thomas - SPS n° 198, juillet-août 1992

Isaac Asimov, qui vient de nous quitter, est venu au monde le 2 janvier 1920 (du moins selon notre calendrier grégorien) à Petrovtchi, non loin de Smolensk, dans une famille juive qui émigra peu après aux États-Unis pour s’installer à New-York, dans Brooklyn. Aîné des trois enfants, il fut vite mis à contribution comme garçon de courses de la boutique de ses parents. À sept ans, déjà poussé par le goût de faire partager son savoir, il apprend à lire à sa sœur de deux ans sa cadette. À neuf ans, il se régale des premiers périodiques de science-fiction qui commencent à paraître à cette époque et que diffuse la boutique paternelle. Deux ans plus tard il s’essaie à en écrire lui-même dans ses cahiers d’écolier. Activité qu’il développe durant ses années de collège, s’enhardissant jusqu’à envoyer des manuscrits aux magazines.

Victoire ! En mars 1949 il est publié pour la première fois. La même année il décroche sa licence. Sa fertile carrière d’écrivain commence, sans l’empêcher de devenir docteur ès-sciences en 1948 à l’université de Columbia. En 1949 il est nommé professeur associé de biochimie à la faculté de médecine de Boston. Poste qu’il abandonne en 1958 (mais la faculté lui conserve son titre) pour se consacrer entièrement à l’écriture : dans le domaine de la science-fiction - où il est déjà connu - mais surtout, dans la vulgarisation scientifique, qui prendra progressivement la première place. Monographies sur des sujets divers, romans, nouvelles dont beaucoup formeront un recueil se succèdent dans une prodigieuse fertilité.

Un an après le lancement du premier satellite artificiel, le Spoutnik soviétique, Asimov a pris conscience de la nécessité d’expliquer à ses contemporains les progrès toujours plus rapides de la science. Il y excelle, dans sa spécialité et dans bien d’autres domaines. Son centième titre paraît en 1969, le 200e en 1979, le 300e en 1985, le 400e en 1990.

Dans la science-fiction, ses œuvres majeures peuvent se répartir en trois cycles :
- Les robots, dont les premières nouvelles datent de 1940. Elles seront suivies de plusieurs autres et de quatre romans jusqu’en 1945. Asimov inaugure le terme « robotique ». Il approfondit l’étude de l’homme face aux machines intelligentes qu’il a créées et aux problèmes qu’elles engendrent.
- Fondation, la série la plus importante et sans doute la plus connue, qui commence à. paraître en mai 1942 dans le périodique Astounding Science Fiction. Trois volumes sont publiés de 1942 à 1953. Sous la pression conjuguée de ses lecteurs et de ses éditeurs, Asimov reprend le fil de cette série pour trois nouveaux recueils de 1982 à 1988.
- L’empire, trois volumes publiés en 1950, 1951 et 1958 : sorte de fresque futuriste sur l’évolution d’un empire galactique qui grandit, s’effrite et s’effondre avant de pouvoir renaître.

Certains de ces récits prédisent des inventions ou des découvertes que l’avenir réalisera, comme les premiers ordinateurs de poche, décrits vers 1950. Ou encore les techniques de communication à distance et la télématique, bien avant leur essor actuel.

Beaucoup de ces créations témoignent du goût de l’auteur - manifesté dès son enfance - pour comprendre et résoudre des problèmes en les analysant rationnellement. La plupart des histoires qu’il raconte tournent autour d’une énigme que les protagonistes démêlent par des confrontations de points de vue, des constructions mentales et des déductions logiques. Tout cela sous-tendu très souvent par des considérations philosophiques en filigrane. Dans La Clef un message ne peut être compris qu’en dépassant le simple décryptage de signes calligraphiés les uns derrière les autres sans signification apparente. La vérité n’est accessible qu’en élevant l’analyse à un niveau plus global que la connaissance superficielle d’éléments détachés d’une vision d’ensemble. La synthèse fructueuse exige du recul et le dépassement des apparences.

Mais, comme nous l’avons vu, l’œuvre d’Asimov évolue vers la vulgarisation scientifique. De travaux proches de ses connaissances universitaires - Biochemistry and human metabolism, Vie et Énergie, les Origines de la Vie, le Code génétique, Les Vitamines, sa passion du savoir, aidée d’une mémoire exceptionnelle, d’une grande curiosité et d’un enthousiasme inébranlable, le conduira vers d’autres domaines : écologie, paléontologie, mathématiques, théorie du langage, astronomie, sciences de la Terre, et même l’histoire avec une étude sur la Bible, un guide sur Shakespeare... Son Guide to Science, publié pour la première fois en 1960, et qu’il révisera en 1965, est un ouvrage de référence sans égal pour qui veut acquérir une vue d’ensemble des sciences de la nature et de la vie. Loin d’asséner des vérités péremptoires, il suscite la réflexion du lecteur et développe sa soif de connaissance en faisant appel à son intelligence et en l’encourageant à l’exploiter.

L’œuvre romanesque d’Asimov et son œuvre de vulgarisation sont allées s’enrichissant l’une l’autre. L’érudition scientifique transparaît dans la première ; en revanche les spéculations logiques de la fiction entraînent à la réflexion rationnelle sur le progrès de la science. Le roman qu’il a tiré du scénario écrit par Harry Kleiner pour le film de Richard Fleischer Le Voyage fantastique en donne un bon exemple. Pour sauver un savant victime d’un attentat, des médecins sont miniaturisés et injectés dans ses veines à bord d’un sous-marin microscopique, pour le soigner de l’intérieur du corps. Le biochimiste Asimov rejoint ici le romancier. Perfectionniste, il remaniera le roman vingt ans plus tard.

Science-fiction et faits de science, récemment publié en France chez Père-Castor Flammarion dans la collection Bibliothèque de l’Univers, constitue un trait d’union entre ces deux aspects de l’œuvre d’Asimov. En 1977 son autobiographie ln memory yet green (’Encore vert dans la mémoire’), publiée en 1977, comprenait déjà deux épais volumes. La liste est longue aussi de tous les prix qui lui ont été décernés.

Au-delà de son travail pour apporter la connaissance au plus grand nombre, Asimov s’est penché sur les implications sociales, politiques et morales de la science dans le devenir de l’humanité.

Ce combat pour partager le savoir et en comprendre les incidences allait pour lui de pair avec la lutte contre les pseudosciences. Dès la fin des années quarante il s’est éloigné d’Astounding Science Fiction, que son rédacteur en chef, John W. Campbell, faisait de plus en plus dériver vers le paranormal. La dianétique, la télékinésie, la perception extra-sensorielle ne font pas bon ménage avec le rationalisme d’Asimov.

De même que, sur le plan politique, le dogmatisme ultraconservateur de Campbell. En 1953 pourtant il consent encore une fois, à la demande de Campbell, de donner une nouvelle à son magazine. Croire - tel est le titre - est l’histoire d’un professeur de physique qui se découvre un don de lévitation qu’il ne maîtrise pas et qui défie tout ce qu’il sait sur la gravitation. Il devra bien se rendre à l’évidence, même s’il ne la comprend pas, mais il lui faudra beaucoup d’ingéniosité pour la faire admettre à ses collègues, tenants d’une orthodoxie qui rejette toute mise en cause. Sans un stratagème fondé sur sa connaissance de la psychologie humaine, notre héros aurait risqué d’être exclu par ses pairs, comme détraqué ou fabulateur.

Après cette petite parenthèse fantaisiste, Asimov poursuivra un combat permanent contre les illusions de la fausse science, deviendra membre du CSICOP - le comité américain pour l’investigation scientifique des allégations de phénomènes paranormaux - et collaborera régulièrement à sa revue The Skeptical lnquirer.

Sous le titre Les moissons de l’intelligence, « l’Horizon chimérique » a publié il y a deux ans, dans la « collection zététique » que dirige notre ami Henri Broch, une version française du premier volume de The roving mind (La pensée vagabonde). Édité en 1983, l’ouvrage complet contient, en deux volumes, 62 essais (dont 37 pour le premier volume) dans lesquels Asimov parcourt maints sujets : l’obscurantisme religieux, notamment le créationisme, qui ordonne de prendre à la lettre le récit de la Genèse ; l’intégrisme islamique en Iran ; l’évolution démographique et la menace quelle fait peser sur l’avenir de notre espèce ; l’exploration spatiale ; les extraterrestres ; etc. Dans chacun de ces textes on retrouve le même style passionné, une documentation prodigieuse, un talent de pédagogue qui rend la lecture facile même pour un non-spécialiste. Asimov oppose les points de vue, analyse les idées en présence, démonte et approfondit les raisonnements, recourt à une logique déductive ou à des démonstrations par l’absurde. Il nous conduit ainsi à des évidences : sans égalité des droits de la femme, sans aide aux populations sous-développées, sans rejet de la violence et des conflits armés, sans accès du plus grand nombre à la culture et au savoir (il y a aujourd’hui sur la Terre un milliard d’analphabètes, avec 20 % de la population masculine et 33 % de la population féminine), pas de maîtrise possible de la démographie, ni des problèmes de l’alimentation, de la surexploitation des ressources, de la crise de l’énergie, de la pollution, du massacre de l’environnement, et finalement pas de survie pour notre espèce.

Faisant fi des frontières, des races et des confessions, Asimov défend l’être humain et n’espère qu’en la raison et la science pour relever les défis. Il dénonce les pseudo-sciences, comme le stupide projet de bébés-Nobel (engendrés grâce aux spermatozoïdes des lauréats), les soucoupes volantes, la télépathie, et d’une façon générale les « hérésies » pseudo-scientifiques, dont il distingue cependant deux sortes : l’hérésie intérieure est le fait de scientifiques qui avancent, parfois en dehors de leur spécialité, une idée insolite. Même fausse, cette hérésie-là peut faire avancer la science, en l’obligeant à se remettre en cause, tout en tenant compte de ses acquis fondamentaux. L’hérésie extérieure, elle, est le fait d’étrangers à la science, qui ne la comprennent pas, qui veulent en imiter l’apparence, la refondre selon leurs fantasmes, et finalement la combattent. Asimov propose quelques critères pour reconnaître une pseudo-science :
- Elle est avancée par des étrangers au domaine concerné, qui laissent voir leur ignorance des travaux antérieurs.
- À la terminologie en usage, elle ajoute ou elle substitue la sienne propre, sans définitions adéquates et sans modélisation mathématique sérieuse.
- Elle ne formule pas de prévisions vérifiables permettant de la tester. Son argumentation est boiteuse et manque de clarté pour les spécialistes.
- Les tenants des pseudo-sciences ont un penchant pour la polémique et une combativité exacerbée. Ils peuvent rompre brutalement un débat faute d’arguments. Ils se croient victimes d’une conspiration des scientifiques, qui chercheraient à les étouffer. Cette paranoïa les pousse à attaquer violemment « la science officielle » plutôt qu’à un exposé raisonné de leurs positions.

Pour Asimov, le « néo-obscurantisme » doit ses succès à la facilité d’adhérer à une vision du monde toute faite et sécurisante, dogmatique, n’autorisant pas de déviation, et surtout qui « vous évite la pénible nécessité de penser ». Ce simplisme s’oppose à l’esprit scientifique, qui doit être ouvert et attentif à la nouveauté, prêt à remettre en cause son acquis, à le revoir et le modifier, pour l’avancement de la connaissance. Rien de tel dans le « paranormal », bastion d’un immobilisme stérilisant. Pourquoi les scientifiques devraient-ils être indulgents à l’égard de croyances qu’ils jugent absurdes et souvent charlatanesques ? « Si je pense que ces vues sont incohérentes » écrit Asimov « j’ai l’intention de le dire ». Mais la montée de l’irrationnel peut être utile à la science, si elle l’oblige à réagir et à réfléchir sur les valeurs qu’elle représente, à se tenir en éveil plutôt que de se contenter d’un assoupissement sclérosant.

Asimov rappelle le mot de Jefferson : « La liberté, c’est l’éternelle vigilance. »

La science fondamentale n’est pas isolée. Elle est liée à la technologie, qui la sert et qu’elle enrichit. Elle ne s’oppose pas non plus à l’art, avec qui elle entretient de fructueux échanges, comme l’attestent leurs interférences dans l’œuvre littéraire d’Asimov lui-même.

La vulgarisation est nécessaire : une image juste de la science, donnée au plus grand nombre, aide à la maîtriser et la diriger vers le bien commun. L’enseignement du savoir n’est pas pour Asimov une fin en soi. « Mon message, c’est que vous vous souveniez toujours que la Science, si elle est bien orientée, est capable de résoudre les graves problèmes qui se posent à nous aujourd’hui. Et qu’elle peut aussi bien, si l’on en fait un mauvais usage, anéantir l’humanité. La mission des jeunes, c’est d’acquérir les connaissances qui leur permettront de peser sur l’utilisation qui en est faite. »

Avec Asimov, récoltons nous aussi « les moissons de l’intelligence ».

Si, ne le trouvant pas en librairie, vous désirez recevoir chez vous, franco de port, l’ouvrage d’Asimov, envoyez 150 F à L’Horizon Chimérique, 7-8 rue Leyleire, 33000 Bordeaux. N’oubliez pas de mentionner votre adresse et le titre : Les moissons de l’intelligence.

À ceux qui voudraient goûter les ouvrages de fiction d’Asimov, signalons

- Une vingtaine de titres chez Denoël dans la collection Présence du futur (dont le cycle Fondation).

- 18 titres chez J’ai lu Science-Fiction (dont les cycles Robots et l’Empire).

- 4 titres chez Presses Pocket.

Mis en ligne le 3 juillet 2004
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