Le programme électronucléaire français continue de susciter, de la part de ses adversaires, une vigoureuse opposition : l’accident de Tchernobyl (1986) est devenu la référence incontournable des opposants au nucléaire civil, tandis que le moindre incident est exploité sans commune mesure avec la réalité. Plus récemment, l’émergence de la problématique du changement climatique et le choix d’une meilleure maîtrise des émissions de gaz à effet de serre ont ajouté une légitimité nouvelle, "écologique", à l’électricité en général et à ce mode de production de cette énergie en particulier. Dans ce domaine comme dans les autres, notre ambition est d’éclairer le débat public en y apportant des informations scientifiquement fondées et en contribuant à écarter les arguments pseudo-scientifiques et irrationnels encore trop souvent relayés sans esprit critique par les médias.

Radiophobie, fantasmes et réalités

par Jean Brissonnet - SPS n° 244, octobre 2000

Peur bleue pour flamants roses

L’histoire commence, fin mars 2000, dans le Gard, lorsqu’un membre bénévole de la CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité) relève un taux de radioactivité supérieur aux valeurs habituelles sur la plage de l’Espiguette proche du Grau du Roi. Il alerte son association qui procède à des mesures complémentaires. Les médias, informés - pourquoi si vite ? - sonnent la charge. Les stations de radio France propagent la nouvelle. Sur les lieux, on parle de déchets de la centrale nucléaire de Marcoule qu’on aurait déversés nuitamment sur les plages. D’autres évoquent un mystérieux minéralier qui se serait échoué... on ne sait où et dont la cargaison était...on ne sait quoi. Les plus pessimistes commencent à compter les centaines, voire les milliers, de personnes qui pourraient avoir été contaminées, quant aux hypocondriaques, ils commencent à se sentir mal... La CRIIRAD annonce alors qu’elle tiendra le 3 avril une conférence de presse et qu’alors on saura tout, tout, tout sur le problème. Sans attendre, car il vaut toujours mieux précéder l’événement, le dimanche 2 avril au soir, TF1 ouvre son journal de 20 heures sur « la découverte d’un taux de radioactivité anormal sur les plages de Camargue ». De tout l’hexagone, ceux qui avaient prévu de passer leurs prochaines vacances sur le littoral languedocien bondissent vers le téléphone pour tenter d’annuler leurs réservations. On a beau essayer de les rassurer, leur expliquer que rien n’est sûr, qu’il n’y a vraiment aucune raison de s’affoler, ils n’en ont cure, et on les comprend. Ils insistent pour aller voir ailleurs si le soleil brille, car : « on ne sait jamais », « on ne nous dit pas tout » et puis « il n’y a pas de fumée sans feu » et de toute façon « il faut appliquer le principe de précaution ».

Lundi 3 avril, tous les médias sont représentés à la conférence de presse de la CRIIRAD. Et d’abord qu’est-ce que la CRIIRAD ? Une association « indépendante » créée après le passage du fameux nuage de Tchernobyl. Indépendante de qui ? Mais... du pouvoir politico-scientifique qui nous cache tout, bien sur ! Roland Desbordes, président de cet organisme annonce donc aux participants que la radioactivité est très probablement d’origine naturelle - déception chez les adorateurs de l’audimat - et qu’elle est liée à la présence d’un dépôt de sable noir dont il montre les photos. Mais, rétorquent les autochtones, ces taches de sable noir, ils les ont toujours vues apparaître de temps en temps, ce qui signifie que cette radioactivité « elle est peut-être présente à l’Espiguette depuis des milliers d’années ». Roland Desbordes, un peu gêné, en convient. Là, on commence à voir le scoop fondre à vue d’œil. Alors, Soyons clair ! Quel est le risque encouru ? On explique alors que si un enfant passait 3 heures par jour pendant 6 mois sur la plage, en ingérant à chaque fois 2 gr de sable il subirait de ce fait une sur-radiation de 100 à 200 µSv/an (voir encadré). Or le taux de radiation naturel dans le Gard est très faible (1 600 µSv/an), ce qui fait que notre petit gardois sablophage serait soumis, au pire, à 1 800 µSv/an, c’est-à-dire moins que la moyenne des français (2 400 µSv/an), bien moins qu’une personne passant un simple scanner (5 000 µSv) et énormément moins qu’un chinois ou un iranien (10 000 µSv/an). En fait, on considère qu’au-dessous de 100 000 µSv/an (0, 1 Sv) il n’y a aucun risque pour la santé.

Depuis 1975 les unités de mesure légales utilisées sont les suivantes : Le becquerel (Bq), unité de radioactivité, remplace le curie (Ci). Le gray (Gy) est l’unité de dose absorbée dans une masse de matière de 1 kilogramme à laquelle les rayonnements ionisants communiquent une énergie de 1 joule. Il remplace le rad (1Gy = 100 rads). Comme les diverses radiations (alpha, bêta...) ont des effets quelque peu différents sur le vivant, on définit le sievert (Sv), unité d’équivalent biologique de dose. C’est le produit de la dose absorbée par le facteur de qualité Q qui rend compte de l’effet biologique, différent selon la nature du rayonnement et par N un coefficient qui caractérise la manière dont l’énergie a été distribuée lors de l’irradiation. Q est égal à 1 pour les rayons X, bêta et gamma, 10 pour les neutrons et 20 pour les particules alpha. Il remplace le rem (1 Sv = 100 rems).

Les flamants roses peuvent dormir tranquilles

Comble du ridicule, on apprenait aussi qu’une étude portant sur l’accumulation des sédiments dans le Rhône, leur transport sur les plages de Méditerranée et la concentration de matières naturellement radioactive sur les plages de l’Espiguette avait été publiée, par le Pr. André Rivière, dans le Bulletin de la Société Française de Géologie en... 1956.

Les journaux locaux se feront évidemment l’écho de ce non-événement lamentable, mais les médias nationaux « oublieront », pour la plupart, de faire amende honorable.

On ne peut que se louer de la liberté d’information et on ne peut qu’applaudir à la présence d’un contre pouvoir, face à l’attitude de secret et de rétention d’information des autorités officielles dans le passé. Encore faudrait-il comprendre que la liberté ne peut se concevoir sans responsabilité. Que certains irresponsables mettent en péril l’économie d’une région et la quiétude de ses habitants est proprement inadmissible. Que les médias répercutent sans précautions n’importe quelle information, pourvu qu’elle flatte le catastrophisme tant à la mode, est inacceptable.

Pourquoi l’évocation d’un surcroît de radiation aussi ridiculement faible provoque-t-il dans le public et dans les médias une telle réaction d’hystérie collective ? Pourquoi le mot rayonnement est-il systématiquement synonyme de nuisance ? Pourquoi le public ne dispose-t-il pas des outils qui lui permettraient de se faire objectivement une idée du danger éventuellement encouru ?

Contre la peur, des repères simples.

Pour certains sociologues, la peur provoquée par les rayonnements radioactifs s’explique par le fait que l’homme n’est pas « équipé » pour percevoir l’importance de la radioactivité. Sensible aux brûlures, suffoquant sous l’action d’un gaz polluant et fermant les yeux face à une intense source lumineuse, il subit, sans en avoir conscience, le passage des rayons ionisants. Qui ne se souvient de l’image de ces pompiers, héroïques ou inconscients, courant sur le toit de la centrale accidentée de Tchernobyl, sans ressentir dans leur corps ce qui faisait d’eux des morts en sursis ?

Pour caractériser les doses reçues, pour distinguer le danger réel du fantasme provoqué, seul reste la mesure physique et il faut bien avouer que là non plus, la situation n’est pas simple. Activité, dose, débit, sont des notions inaccessibles au profane. Quant aux unités de mesure, qui pourrait s’y retrouver aisément entre les rads, les becquerels, les grays, les rems et les curies ? On en vient même souvent à penser que les auteurs de certains articles prennent un plaisir sadique à mélanger allègrement les unités anciennes et nouvelles, dans le seul but de brouiller les pistes. Laissons ces unités aux physiciens ! En fait, à l’heure actuelle, en matière d’irradiation, de protection et de sécurité, une seule unité compte vraiment pour le public : le Sievert. C’est l’unité d’équivalent de dose. Elle rend compte de la valeur globale de l’irradiation. Peu importe la nature du rayonnement. Grâce à son facteur de qualité, l’équivalent de dose est significatif de l’activité biologique du rayonnement et traduit donc à peu de choses près (Pour être tout à fait exact, il faut tenir compte du débit de dose) les éventuels « dégâts » qu’on peut en attendre. Ajoutons à cela que les principaux seuils significatifs sont particulièrement simples à retenir :

· Au dessus de 1 Sv, on est pratiquement sûr de voir se manifester des conséquences biologiques, d’autant plus graves qu’on se rapproche de la dose létale (6 à 8 Sv)

· En dessous de 1/10 Sv (100 mSv), aucune étude n’a mis en évidence le moindre effet nocif. On peut même noter que « les survivants du bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki qui ont reçu des doses instantanées de radiation de moins de 200 mSv n’ont pas souffert d’induction significative de cancers (B.L.Cohen, Radiations Research 149, 525, (1998)). Et jusqu’à maintenant, après 50 ans d’étude, la progéniture des survivants qui ont été exposés à des doses beaucoup plus élevées et non mortelles n’a pas développé d’effets génétiques défavorables » (K. Sankaranarayanan, lecture presented at 46th session of the United Nations Scientific Committee of the Effects of Atomis Radiation, 18 June 1997 - Zbigniew Jaworowski, Radiation Risk and Ethics, Physics Today, september 1999.). Certaines études épidémiologiques donnent même à penser que l’exposition à de faible doses aurait un effet protecteur. Des publications faites sur les survivants de la bombe A font en effet apparaître un taux de leucémies plus bas et une plus grande longévité (S. Kondo, Health Effects of low level radiation, Kinki U.P., Osaka, Japan, (1993). (cité par Z. Jaworowski)). Il pourrait s’agir d’un mécanisme de réponse adaptative.

Radioactivité naturelle et radioactivité artificielle

Si la radioactivité fait si peur, c’est parce qu’elle est associée aux images terribles des bombardements atomiques, qu’elle évoque l’accident de la centrale de Tchernobyl et qu’elle nous fait redouter les retombées des essais nucléaires atmosphériques du passé. En fait, les conséquences actuelles de la radioactivité artificielle, toutes causes confondues, représentent moins de 0, 3 % de l’irradiation humaine. Tout le reste, à l’exception des applications médicales qui constituent la plus forte cause d’irradiation (31,3 %) - mais qui s’en plaindrait -, est dû à la radioactivité naturelle (68,4 %). Les graviers du jardin, l’air que nous respirons, la pluie qui tombe et même les humains et les animaux qui nous entourent, autour de nous, tout est radioactif. L’irradiation interne qui est la composante la plus importante de l’irradiation naturelle est d’environ 1,6 mSv par an et par personne. Elle est due principalement au Radon 222, un gaz radioactif contenu dans le sol et que nous respirons avec l’air ambiant, ainsi qu’au Potassium 40, au Carbone 14 et au radium 226, fixés dans notre organisme. L’irradiation externe est due d’une part aux rayons cosmiques, d’autre part, aux rayons telluriques. Les rayons cosmiques proviennent du soleil et des galaxies lointaines, ils dépendent fortement de l’altitude. Au cours d’un vol Paris - New-York un passager reçoit environ 50 µSv (C’est-à-dire autant que la dose moyenne reçue par la population française du fait de l’accident de Tchernobyl). Le rayonnement tellurique est dû aux radionucléides présents dans l’écorce terrestre, (Uranium 238, Thorium 232...). Elle varie donc énormément avec le lieu, de 0,15 mSv/an dans le sud de La France à 1,7 mSv/an dans le massif central. En France, elle est en moyenne d’environ 0,6 mSv/an, mais elle peut monter jusqu’à 17 mSv/an dans le Kerala en Inde. Ces doses sont à comparer à celles reçues par la population lors du passage du fameux nuage de Tchernobyl. En France, la dose moyenne reçue à cette occasion a été dans tous les cas inférieure à 0,15 mSv et elle n’a pas dépassé 1 mSv dans l’Europe de l’Ouest. Est-ce à dire que ce fameux nuage n’a eu aucune conséquence ? Hélas, non ! On estime en effet qu’entre 80 000 et 100 000 avortements inutiles ont été pratiqués en Europe de l’ouest par des médecins affolés ou incompétents (on ne propose en effet un avortement thérapeutique que si l’irradiation dépasse 200 mSv).

Radioprotection ou radiophobie ?

La limite de radioprotection qui était auparavant de 5 mSv/an a été ramenée à 1 mSv/an. C’est pourquoi certains spécialistes s’interrogent. Dans un article publié en septembre 1999 dans la prestigieuse revue Physics Today, Zbigniew Jaworowski, Professeur au Laboratoire Central de Protection Radiologique de Varsovie, ancien membre de l’UNSCEAR (Comité scientifique des Nations Unies sur les Effets des Radiation Atomiques), écrit :

Si le rayonnement et la radioactivité, bien qu’omniprésents, sont si inoffensifs aux niveaux normaux, pourquoi causent-ils universellement une telle appréhension ? Quelle est la cause de la crainte radiophobique irrationnelle que n’importe quel niveau de radiation ionisante soit dangereux ? Pourquoi les autorités de radioprotection ont-elles proposé une limite de dose pour le public de 1 msv par an, ce qui est moins de la moitié du taux moyen de dose du rayonnement naturel et moins de 1 % des taux normaux de dose dans beaucoup de régions du monde ? Pourquoi les nations du monde dépensent-elles des centaines de milliards de dollars par an pour maintenir ces standards ?

Et il poursuit :
Chaque vie humaine hypothétiquement sauvée dans une société industrielle occidentale par la mise en place des règlements actuels de radioprotection est estimée à un coût d’environ 2,5 milliards de dollars. De tels coûts sont absurdes et immoraux - particulièrement si on les compare aux coûts relativement bas des vies sauvées par l’immunisation contre la rougeole, la diphtérie, et la coqueluche, qui dans les pays en voie de développement nécessitent des sommes de 50 à 99 dollars par vie humaine sauvée. Des milliards de dollars pour la protection illusoire des hommes contre le rayonnement sont actuellement dépensés année après année, alors que des ressources beaucoup plus faibles manquent scandaleusement pour sauver des vies dans les pays pauvres.

L’une des principales raisons, à ses yeux, de cette scandaleuse situation est que l’on continue d’accréditer l’idée que la radioactivité est nocive quelle que soit la dose.

Linéarité sans seuil.

Pour des raisons techniques et politiques, à partir des années cinquante, a été admise la théorie de la linéarité sans seuil LNT(linear no-threshold) qui postule que les effets nocifs des rayonnements sont proportionnels à la dose reçue, quelle qu’elle soit, et donc qu’il n’y a pas de dose en dessous de laquelle les effets des rayonnements ne soient pas nuisibles. En se basant sur les études des survivants des bombes atomiques du Japon, la CIPR (Commission Internationale de Protection Radiologique), dans sa publication 60, a établi un facteur de risque de cancer de 5 % par Sv, ce qui signifie que si une ville de 10 000 habitants était soumise à une irradiation à 1 Sv on constaterait, à terme, un surnombre de 500 cancers. Or, il faut se souvenir qu’environ une personne sur quatre est atteinte de cancer au cours de sa vie. Ce qui signifie que le nombre de cancers passerait alors dans cette population, de 2500 à 3000. Si on applique maintenant le même principe à une faible dose de 1 mSv, on constate que le surnombre de cancers attendu est 1000 fois moindre c’est-à-dire 0,5 et on tombe là sur une absurdité, cette valeur étant évidemment négligeable et indécelable par rapport aux 2500 cancers « naturels ». C’est ce qu’illustre Zbigniew Jaworowski en écrivant :
la crainte des faibles doses... est environ aussi justifiée que la crainte qu’une température atmosphérique de 20 °C puisse être dangereuse parce que, à 200 °C, on peut facilement se brûler au troisième degré, ou la crainte qu’avaler un verre de vin soit nocif parce que l’absorption d’un « gallon » d’eau de vie est mortel.

Vive le DARI

Dans une tribune libre publiée par le journal Le Monde le 2 juin 2000, le Prix Nobel de physique Georges Charpak fait une proposition originale qui nous servira de conclusion :

La prise de conscience du niveau de radiation incontournable auquel est soumis la race humaine était indispensable pour juger de ce qui relève de la peur superstitieuse, d’une propagande intéressée, ou d’une crainte légitime des incidents ou accidents qui accompagnent l’usage des sources de rayonnements à usage industriel ou médical

L’irradiation de notre corps par les éléments radioactifs naturels qui sont présents dans nos tissus me semble un étalon parfait pour apprécier la nuisance des sources radioactives artificielles...

... Je propose donc, avec mon collègue Richard L. Garwin, membre de l’Académie des Sciences des États-Unis, d’introduire une nouvelle unité d’irradiation qui permettra aisément d’évaluer la gravité de tout incident ou accident donnant lieu à une contamination. Cette unité est le DARI (pour Dose Annuelle due aux Radiations Internes). L’irradiation de nos tissus par les corps radioactifs que nous recelons toujours étant en effet l’étalon le plus stable pour les humains...

... L’adoption du DARI éliminerait totalement les problèmes nés d’incidents surmédiatisés, sans proportion avec leur impact réel sur la santé publique.

Voir aussi l’article « Radiophobies, leucémies... et désinformation » publié en mars 2002.

En marge d’un article intitulé « Tchernobyl : la radioactivité contaminera longtemps la chaîne alimentaire » le journal Le Monde du 19 mai 2000 publie l’évaluation suivante sous le titre « Un scénario extrême » (Ah ! Tout de même !) :

« Un agent forestier qui travaillerait huit heures par jour dans l’un des massifs les plus contaminés de l’est de la France, et qui mangerait quotidiennement de la viande de sanglier et des champignons, recevrait une dose annuelle de rayonnement ionisant de 1 millisievert (mSv), soit la limite d’exposition fixée par les normes internationales pour les populations civiles ».

Franchement, ne manger que du sanglier et des champignons pendant un an au plus profond d’un massif forestier, est-ce bien raisonnable ?

Pour aller plus loin :

Les tribulations du Professeur au pays du nucléaire, Pr. Jean-Claude Artus (préface G. Charpak) ; Ed Ramsay.

Feu follet et Champignons nucléaires, Georges Charpak, Richard Garwin, Éd. O. Jacob.

Mis en ligne le 3 octobre 2002
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