Le dossier Freud : enquête sur l’histoire de la psychanalyse

Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani. 2006, 510 p., 20 €.

Note de lecture de Jacques van Rillaer - SPS n° 272, juillet-août 2006

Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani avaient-ils encore des informations et des réflexions à révéler après leurs contributions au Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005) ? Absolument. L’ouvrage qui vient de paraître présente des données jamais encore publiées, qui devraient passionner les spécialistes du freudisme, mais aussi tous ceux qui sont intéressés par un bilan objectif de l’œuvre de Freud, ceux qui essaient de comprendre comment un neurologue peut finir par se persuader qu’il est le Darwin de la psychologie ou comment une pseudoscience a réussi à s’imposer comme le paradigme de la pensée psychiatrique pendant plusieurs décennies.

Prendre Freud au mot

Borch-Jacobsen, professeur à l’Université de Washington, et Shamdasani, historien de la psychologie à l’université de Londres, ont passé un temps considérable aux Archives S. Freud entreposées à la Bibliothèque du Congrès à Washington, à l’Institut de psychanalyse de Londres et dans d’autres archives moins connues. Cela leur a permis de publier des documents totalement inédits qui peuvent être consultés, mais non photocopiés. Plusieurs de ces documents étaient inconnus, même des spécialistes de l’histoire du freudisme.

Freud lui-même disait qu’une voie royale pour comprendre la psychanalyse est de connaître son histoire. Il parlait évidemment de l’histoire telle qu’il la racontait. Les auteurs du Dossier Freud ont pris Freud au mot. Ils montrent que l’analyse historique, mieux que d’autres types d’évaluation, conduit à une remise en question radicale du freudisme, du moins quand ce travail est effectué par des historiens indépendants, non inféodés à l’Establishment freudien.

L’ouvrage est avant tout une analyse historique de la manière dont Freud, Jones et la « famille » freudienne ont fabriqué l’histoire du mouvement freudien. On y trouve une foule de faits jusqu’ici inconnus ou très peu connus. Limitons-nous à trois exemples : Eugen Bleuler a été un moment séduit par la psychanalyse, puis a quitté le mouvement pour diverses raisons, dont l’inefficacité des interprétations du Freud sur ses diarrhées nocturnes.

Plusieurs auteurs, dont le grand Auguste Forel, ont développé au début du siècle une psychanalyse (dénommée en allemand « Psychanalyse » sans « o ») qui se revendiquait de la méthode cathartique de Breuer et qui s’opposait aux « divagations de l’école freudienne », caractérisées par l’exagération du facteur sexuel et des interprétations rappelant celles de certains théologiens.

Freud n’a pas hésité à révéler à quelques disciples l’échec du traitement d’Anna O. par Breuer, de manière à apparaître comme le créateur de la seule vraie « psycho-analyse ».

Freud, positiviste classique

À l’occasion de la présentation de données historiques, les auteurs font une série de développements épistémologiques tout à fait passionnants. Ils montrent par exemple que Freud est fondamentalement un positiviste classique, qui voulait avant tout faire de la science et qui a utilisé la rhétorique positiviste pour faire croire qu’il avait créé une nouvelle discipline empirique. Ils discutent de la pertinence de la version narrativiste de la psychanalyse, qui permet de jouer avec les notions de « réalité » et de « vérité », en jetant par-dessus bord l’établissement de faits et de véritables causalités. Ils montrent comment Althusser a présenté la psychanalyse comme une « coupure épistémologique » en prenant soin d’effacer son histoire.

Un des principaux apports de l’ouvrage est de montrer que les controverses actuelles répètent des débats qui ont eu lieu il y a environ quatre-vingts ans (en particulier en 1913, lors du congrès de l’Association allemande de psychiatrie tenu à Breslau), et qui ont ensuite été dissimulés, oubliés ou minimisés. Dès que le freudisme s’est diffusé, des psychiatres (p. ex. Janet, Forel, Kraepelin, Hoche) et des psychologues (p. ex. Jastrow et Woodworth) ont posé des questions fondamentales sur l’efficacité observable de l’analyse freudienne pour des troubles sérieux, sur l’objectivité des observations de Freud, sur la suggestion (on dirait aujourd’hui le « conditionnement ») opérée par les croyances de l’analyste, sur l’absence de critères scientifiques pour trancher entre les diverses interprétations des mêmes faits. Dès les années 1910, la fine fleur de la psychologie expérimentale et de la psychiatrie avait compris que Freud n’était pas un savant intègre et objectif qui observait sans a priori, mais un homme très ambitieux qui avait une foi absolue dans sa propre pensée et qui méconnaissait l’impact de sa théorie dans sa façon d’observer et de décoder.

Lettres et écrits sous contrôle

On appréciera aussi un développement particulièrement intéressant concernantla manière dont Kris a sélectionné, « découpé » et présenté les lettres de Freud à Fliess de façon à faire de l’auto-analyse de Freud - qui n’avait duré en réalité que quelques semaines et que Freud lui-même avait estimé décevante - l’origine des découvertes psychanalytiques jugées essentielles et la justification du fait que Freud seul n’avait pas à faire une analyse didactique pour connaître l’Inconscient. Un autre passage très révélateur porte sur la façon dont Jones a rédigé la biographie de Freud sous le contrôle étroit d’Anna Freud, le but étant de faire apparaître Freud comme le créateur de la seule vraie psychothérapie des profondeurs. Utilisant une stratégie typiquement freudienne, Jones a fait passer tous les opposants au discours du Maître pour des névrosés ou même, dans le cas de Rank et Ferenczi, pour des psychotiques.

Un certain nombre de freudiens qui liront cet ouvrage se défendront en dénonçant le désir masqué des auteurs et en attribuant leur travail à la « haine ». Ces freudiens sont incapables de penser que des critiques peuvent être essentiellement le travail d’intellectuels soucieux de vérité et de diffusion démocratique d’un savoir soigneusement vérifié. Henri Ellenberger, le premier historien indépendant à remettre en question des légendes freudiennes, est l’exemple même du chercheur motivé non par la haine mais par le souci de rétablir des vérités. Il avait été choqué par le Freud de Jones, qui trafiquait des faits bien établis de façon à présenter Freud comme le génie solitaire face à de nombreux adversaires névrosés et malveillants. Le Dossier Freud s’inscrit dans le style de recherches historiques inauguré par Ellenberger. Les auteurs n’incitent nullement à « détester » Freud : simplement, ils invitent à ne plus croire naïvement les légendes du roman freudien. Ce qui est ici en jeu, c’est moins l’honnêteté de Freud, de sa fille Anna ou de Jones, que la crédulité de ceux qui glorifient la Firme S. Freud, destinée, entre autres choses, à produire des analystes pouvant récupérer le coût de leur didactique par la formation d’autres disciples.

Mis en ligne le 28 juillet 2006
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