Que sais-je ? « L’astrologie »

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 272, juillet-août 2006

La célèbre collection des Presses Universitaires de France héberge le meilleur et le pire. L’aventure du Que-sais-je ? sur l’astrologie n’est sans doute pas la page la plus glorieuse de son histoire.

Le premier ouvrage sur le sujet est publié en 1951. Signé par l’astronome Paul Couderc, c’est un excellent opuscule, précis, pédagogique, bien dans l’esprit de la collection. Il sera réédité et remanié au moins cinq fois, preuve de son succès. Pourtant, en 1989, sous le même titre, un livre entièrement nouveau est publié, signé de Suzel Fuzeau-Braesh. Aucun doute sur les intentions de l’éditeur. Suzel Fuzeau-Braesh n’est pas astronome, elle est astrologue. Et en lieu et place d’un ouvrage expliquant les bases astronomiques de l’astrologie, confrontant cette dernière à la science, aux études statistiques visant à éprouver ses affirmations, le lecteur qui fait confiance à la célèbre collection se trouve avoir entre les mains un plaidoyer pro-astrologie, faisant fi des réalités scientifiques.

Le scandale sera régulièrement dénoncé par les astronomes et astrophysiciens, ainsi que par tous ceux qui sont épris de rigueur dans la connaissance scientifique et attachés à une collection qui les aura accompagnés dans de nombreuses découvertes. C’est alors qu’en février 2005, un troisième ouvrage portant le même titre est publié. Début du retour du balancier ? Deux astronomes sont mis à contribution : Daniel Kunth et Philippe Zarka.

Disons-le tout de suite, le nouveau Que-sais-je ? nous a déçu, nous faisant regretter encore davantage que l’ouvrage de Paul Couderc n’ait pas été de nouveau rendu accessible, comme l’avait proposé à l’éditeur l’astrophysicien Jean-Claude Pecker.

Si la conclusion de cette troisième version précise bien que « l’astrologie ne peut se constituer comme science, dans le sens des sciences exactes », « qu’elle ne résiste pas davantage à l’analyse par les sciences de l’homme », et qu’il s’agit en fait d’un « mode de connaissance qui relève de l’ésotérisme et du symbolisme, un objet de fascination et un formidable outil de manipulation », la tonalité et les développements sont émaillés de concessions, d’ambiguïtés et d’affirmations parfois mal étayées, laissant planer un doute sur les propos conclusifs. Quelques exemples parmi d’autres très nombreux.

On évoque des « astrologues sérieux », des « astrologues savants », sans bien préciser à qui s’adresse ce qualificatif, et en quoi « les autres » seraient moins sérieux ou plus charlatans. On laisse entendre que la controverse scientifique n’est pas aussi tranchée que certains l’affirment : « La plupart des objections, renouvelées par des générations de sceptiques, furent régulièrement réfutées par autant de générations d’inconditionnels » (page 21). D’ailleurs, « les arguments de nature purement scientifique se révèlent faibles pour récuser l’astrologie ». S’ils se révèlent insuffisants pour convaincre un croyant, ils sont en revanche bien suffisants pour disqualifier la théorie astrologique. Et on aurait alors aimé des développements plus sérieux que de simples affirmations. Par exemple, la distance des planètes, leur masse ou leur nombre font partie des arguments à l’encontre des théories astrologiques. Daniel Kunth et Philippe Zarka se contentent d’affirmer que ces concepts « sont parfois invoqués par les astrologues ». Comment sont-ils invoqués et intégrés ? Dans quelles références peut-on trouver cette prise en compte ? Par quels astrologues ? Mystère. L’argument de la « précession des équinoxes » est lui aussi écarté trop rapidement (voir encadré).

La précession des équinoxes, un autre paradoxe astrologique

« Que veut dire : “Pierre est Taureau” ? Cela veut dire que quand Pierre est né, le Soleil, qui parcourt le ciel constellé en une année, se trouvait dans la région du ciel qu’occupe le signe du Taureau. Le caractère de Pierre, selon l’horoscope, est calqué sur ceux qu’on prête à l’imaginaire mythique brodé autour de l’image de la constellation astronomique du Taureau... Or le Taureau, constellation, était dans le signe du Taureau il y a deux mille ans il n’y est plus maintenant... Maintenant c’est le Bélier qui s’y trouve ! »[1].

Constellations et signes du zodiaque ne coïncident plus. Un signe est une portion rectangulaire du ciel, produit de la division par les astrologues en douze parties égales de l’écliptique. Une constellation est un regroupement d’étoiles, dans lequel les Anciens ont reconnu des personnages mythologiques ou des animaux. Les constellations délimitent une portion du ciel autour d’elles et sont bien pratiques pour s’y retrouver dans l’observation nocturne. Il y a deux mille ans, un signe contenait en gros la constellation du même nom. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cela est dû à un mouvement de toupie de la Terre qui fait que son axe parcourt un cercle en environ 26 000 ans. Ce phénomène déjà connu des Grecs est appelé « précession des équinoxes ».

Deux solutions s’offrent alors aux « théoriciens de l’astrologie », mais aucune n’est satisfaisante. Et tout le paradoxe est là. Une majorité d’astrologues en France va s’intéresser au signe, c’est-à-dire au « rectangle » dans le ciel, sans s’occuper des étoiles et constellations à l’intérieur de ce « rectangle ». La constellation du Capricorne se retrouve dans le signe du Verseau, la constellation du Verseau dans le signe du Poisson, etc. Mais alors, comment rendre compte des propriétés attribuées à ces signes, intimement liés au dessin ou au personnage que la constellation représente ? Quelques illustrations au hasard d’Internet : « Le Scorpion retourne son dard empoisonné contre lui-même et se suicide. Donc les personnes marquées par ce signe peuvent avoir des tendances autodestructrices », une personne du signe du Lion sera « d’une nature toute en puissance et en confiance, un leader, un dirigeant, dont la force et la noblesse amènent tout naturellement pour l’entourage un respect et une envie de se ranger à vos côtés. Votre sens du commandement, l’honneur qui rejaillit de votre personne de façon constante, votre prestige et votre charisme, tout cela vous apporte immanquablement la vedette partout où vous arrivez ». Les étoiles et les constellations sont omniprésentes. Quel astrologue va accepter de renoncer à tout lien avec les étoiles ? Aucun, malgré les calculs qui ne considèrent que les « rectangles », tous font référence à cette « sphère des fixes » (les étoiles) à la base de toute la symbolique astrologique.

Une petite minorité va considérer la constellation, et non pas le signe, avec la difficulté assumée qu’un mois et un jour de naissance ne définissent pas de façon immuable le signe astrologique. Mais alors, les tailles très variables des constellations devraient être considérées, leur nombre aussi (les astronomes identifient aujourd’hui 13 constellations traversée par le zodiaque). Ce qui n’est pas fait.

Il n’y a ni consensus entre astrologues, ni surtout cohérence interne, quel que soit le point de vue adopté. Dès lors, il est un peu rapide d’affirmer sans plus de développement, comme le font les auteurs du Que-sais-je ?, que « à cette objection, les astrologues rétorquent qu’ils ne sont ni naïfs ni oublieux des réalités : elle est mentionnée et réfutée dans la plupart des livres d’astrologie » (page 73).

[1] Jean-Claude Pecker, Cinq réponses à un amateur d’astrologie.

« Astronomie et astrologie partagent le même ciel [...] Quant à l’horoscope, il repose sur une base scientifique, à laquelle il n’y a rien à reprocher : c’est une représentation objective du ciel » (page 68). Peut-on vraiment écrire cela ? Le ciel des astrologues est en deux dimensions, attribuant des propriétés aux constellations de par leur apparence vue de la terre, les positions des planètes sont projetées sur le plan de l’écliptique, faisant parfois apparaître aux astrologues des conjonctions ou des oppositions que l’astronome serait bien en peine d’identifier. Le ciel des astrologues est le ciel d’il y a 2000 ans1, parfois augmenté des trois planètes découvertes depuis l’Antiquité, alors que le ciel des astronomes est infiniment plus riche, plus mouvementé aussi. Certes, les astrologues utilisent les éphémérides des astronomes, mais leur ciel n’est ni objectif, ni le même que celui des astronomes.

Astrologie, derrière les mots

Si le « Que-sais-je ? » de Paul Couderc sur l’astrologie est maintenant introuvable, le lecteur désireux de s’informer sérieusement sur le sujet peut acquérir avec profit le livre de notre ami Laurent Puech : Astrologie, derrière les mots, éditions book-e-book.com, préface de Jean Bricmont.

Quant aux échecs que rencontrent les prédictions, les auteurs nous appellent à un peu d’indulgence : « il n’est pas étonnant qu’un individu ne se reconnaisse pas dans toutes ses caractéristiques nécessairement stéréotypées » (page 57). La faute au « stéréotype nécessaire » si certains ne se reconnaissent pas dans leur horoscope...

Mêmes ambiguïtés tout au long de la description des études statistiques. Pour l’une de celles en faveur des influences astrales2, on note le commentaire suivant : « Le protocole semble mieux défini dans ce cas et les résultats - significatifs - ont été publiés dans une revue internationale à comité de lecture ». Résultats significatifs retiendra le lecteur. Pourtant, quelques lignes plus loin, des « points faibles » sont évoqués : « la maîtrise imparfaite des biais expérimentaux : absence de groupe de contrôle, incertitude vis-à-vis des données de base, connaissance préalable des circonstances de la naissance » (pages 91-92). Rien de moins. Qu’auraient dit nos auteurs devant une étude dans leur domaine, l’astronomie, entachée de « biais expérimentaux », « d’incertitude vis-à-vis des données de base » ? Y prêteraient-ils la moindre attention ?

Pour faire bonne mesure, la plupart des études négatives sur l’astrologie sont récusées sans autre forme d’analyse : « La plupart de ces études souffrent des mêmes défauts que les expériences citées plus haut, et sont également critiquables ». On aurait aimé des références, une analyse plus détaillée, plus circonstanciée, plus probante.

Nous avons retenu des passages de l’ouvrage qui allaient dans un certain sens. Ils ne sont pas isolés. Mais à l’inverse, d’autres extraits, sans doute plus nombreux, pourraient faire passer l’ouvrage sous un jour plus positif. Et c’est bien là toute la critique que l’on peut faire aux deux auteurs : une certaine ambivalence, des affirmations rapides, même si finalement la conclusion est sans ambiguïté.

1 Le ciel des astrologues d’aujourd’hui est le même que celui des astronomes de l’époque Ptolémaïque. Contrairement à Platon, Eudoxe, Aristote... Ptolémée projetait sur le plan de l’écliptique toutes les orbites planétaires : c’est en effet plus maniable pour sa géométrie. Ptolémée y voyait une commodité. Les astrologues y ont vu une réalité.

2 Étude effectuée sur des couples de jumeaux par Fuseau-Braesh, (l’auteur du Que-sais-je ? qui a précédé). On pourra se référer à l’analyse très détaillée de Frédéric Lequèvre des biais et erreurs méthodologiques des études de Suzel Fuseau-Braesh sur les jumeaux. « Astrologie : la preuve par deux ? »

Mis en ligne le 28 juillet 2006
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