Darwin : ce n’est pas une histoire de singe

par Charles Sullivan et Cameron Mcpherson Smith - Traduction : Jean Günther - SPS n° 270, décembre 2005

Cet article est paru dans le Skeptical Inquirer1, vol 29 N° 3 de mai-juin 2005.

L’évolution est mal décrite par certaines phrases d’usage courant. Pour communiquer correctement sur la manière dont l’évolution fonctionne, il faut faire très attention à l’usage du langage et des métaphores.

Quatre mythes courants à propos de l’évolution

Près de 150 ans après la publication de « l’origine des espèces » de Darwin, la théorie de l’évolution reste mal comprise par le grand public. L’évolution n’est pas une théorie de pointe ; elle n’est pas difficile à comprendre, et pourtant de récents sondages révèlent qu’environ la moitié des Américains croient que les humains ont été créés dans leur forme actuelle il y a quelques 10.000 ans (Brooks 2001, CBS 2004). Une même proportion rejette l’idée que les humains se sont développés à partir d’espèces animales antérieures (National science Board 2000).

Il est pourtant clairement prouvé qu’aucune espèce, y compris les humains, n’est sortie du néant. Chaque forme de vie a une histoire découlant d’une évolution, et ces histoires sont étroitement liées entre elles. Si nous ne comprenons pas cette évolution complexe, nous prendrons de mauvaises décisions sur notre avenir et celui d’autres espèces. Devons-nous modifier génétiquement l’espèce humaine ? Que deviendront nos ressources alimentaires ? Quels seront les effets du réchauffement global sur la biologie humaine ? Ces questions, et bien d’autres d’importance directe pour l’humanité, n’ont de réponse que si nous comprenons le processus de l’évolution.

En regardant comment l’évolution est décrite dans les médias destinés au grand public, nous sommes tombés sur de nombreux problèmes, le principal étant l’utilisation d’expressions inexactes. Dans le présent article nous examinons des phrases courantes : « l’évolution n’est qu’une théorie » ; « l’échelle du progrès » ; « les chaînons manquants » ; et enfin « seules les forts survivent ».

Ces expressions sont au mieux trompeuses, au pire carrément fausses. La plupart de ces phrases ont des racines anciennes, décrivant la biologie telle qu’on la comprenait il y a des siècles.

« L’évolution n’est qu’une théorie »

Avez-vous parfois entendu des gens critiquer l’évolution en proclamant que « c’est seulement une théorie » ? Le district scolaire du comté de Cobb en Géorgie fit exactement cela en demandant d’apposer sur les livres scolaires de biologie des autocollants déclarant : « L’évolution est une théorie, et non un fait, concernant l’origine des êtres vivants »2. Le problème que pose cette revendication réside dans deux usages distincts du mot « théorie ». Dans l’usage populaire, le mot renvoie à une supposition non fondée, comme quand quelqu’un émet une « théorie » prétendant que telle lumière mobile dans le ciel nocturne est un vaisseau spatial extra-terrestre. En revanche, quand des scientifiques utilisent le mot théorie, ils se réfèrent à une explication logique, testée, bien fondée, couvrant une grande variété de faits3. Dans ce sens la théorie de l’évolution est aussi solide que la théorie de la gravitation ou que d’autres modèles explicatifs en chimie ou en physique. Il est vrai que la plupart des preuves de l’évolution ne sont pas obtenues par des expériences de laboratoire, comme en chimie ou en physique ; mais on peut en dire autant sur la géologie et la cosmologie.

Un géologue ne peut remonter le temps pour observer en direct la formation de la croûte terrestre ; un cosmologiste ne peut être témoin de l’effondrement d’une étoile en trou noir. Mais cela ne signifie pas que les théories scientifiques de ces phénomènes ne sont que des suppositions sans bases fermes. Certaines théories scientifiques rendent mieux compte des faits que d’autres ; en biologie, il n’existe pas de théorie concurrente ayant plus de pouvoir explicatif que l’évolution. Le biologiste Théodose Dobjansky l’a exprimé au mieux quand il dit : « Rien en biologie n’a de sens si on ne l’éclaire pas par l’évolution ».

Bien des gens confondent la théorie de l’évolution avec le lamarckisme, ainsi nommé d’après le naturaliste français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829). En un sens Lamarck était évolutionniste, car il pensait que les espèces nouvelles avaient évolué à partir d’espèces anciennes ; mais il se trompait sur le mécanisme de ces transformations et sur le temps nécessaire pour ces changements. Lamarck pensait que le mécanisme du changement biologique était la transmission, à la génération suivante, de caractères acquis pendant la vie d’un individu. Son exemple le plus connu et celui de la girafe. Selon Lamarck, les ancêtres de la girafe avaient des cous plus courts et les étiraient pour atteindre des feuilles placées en hauteur dans les arbres. Leurs descendants auraient des cous plus longs car les caractéristiques des cous étirés de leurs parents leur étaient transmises. De plus, Lamarck pensait que l’évolution vers une nouvelle espèce pouvait se faire en peu de générations, peut-être même en une seule. Sa position était raisonnable en son temps, mais il s’avère qu’elle est incorrecte.

Car les caractères acquis ne se transmettent pas4. Si vous perdez un bras dans un accident, votre descendance ne naîtra pas avec un bras en moins. Si vous soulevez des poids pour augmenter votre masse musculaire, vous ne transmettrez pas de plus gros muscles à votre descendance. Les Juifs pratiquent la circoncision depuis des centaines de générations, et ce caractère acquis n’est pas dans l’héritage biologique.

La position de la théorie évolutionniste moderne (néodarwinisme5) est que quelques ancêtres des girafes avaient des cous plus longs suite à des mutations survenues au hasard. Ces animaux bénéficiaient ainsi de nourritures que leurs congénères ne pouvaient atteindre, avaient de ce fait une meilleure santé, vivaient plus longtemps et avaient donc plus de possibilités de s’accoupler et de transmettre à leur descendance des gènes gouvernant un cou plus long. Beaucoup de changements marginaux, sur une longue période, sont nécessaires pour qu’apparaisse une nouvelle espèce, ou du moins des girafes à long cou.

L’évolution des girafes (ou d’autres formes de vie) ne doit pas être considéré comme un processus isolé. Il y a au moins trois processus indépendants qui, quand on les considère ensemble, forment notre idée de l’évolution : ce sont la réplication, la variation, et la sélection. La réplication est pour l’essentiel la reproduction. La variation est liée aux changements aléatoires, par exemple les mutations, se produisant dans la descendance, la rendant différente de leurs parents. La sélection est le processus par lequel des individus mieux adaptés à leur environnement ont tendance à être les seuls à survivre, et donc à transmettre leurs gènes. Ces trois processus se produisent continuellement dans la nature, et nous appelons évolution leur effet cumulatif.

Si une théorie scientifique entièrement nouvelle, ayant un meilleur pouvoir explicatif, était émise, alors le néodarwinisme serait balayé comme le lamarckisme l’a été. Ni le créationnisme ni l’« intelligent design » ne peuvent être acceptés comme théories scientifiques concurrentes, car ils ne sont pas scientifiques. Ils ne proposent pas d’explication naturelle des phénomènes biologiques, mais plutôt des explication surnaturelles qui ne peuvent être testées scientifiquement. Le néodarwinisme offre une explication naturelle rendant compte des faits liés à l’évolution et rejette les explications surnaturelles.
En discutant la théorie de l’évolution il faut comprendre pourquoi il est trompeur de prétendre que l’évolution est seulement une théorie. L’évolution est en effet une théorie, mais c’est une théorie largement prouvée, et avec plus de pouvoir explicatif qu’aucune théorie biologique concurrente.

L’échelle du progrès

Le mot évolution est parfois utilisé dans le sens de progrès. On parle d’évolution morale à propos de certains changements culturels ayant conduit à une amélioration, telle la reconnaissance accrue des droits des femmes. Ou bien on parle d’évolution technologique en comparant les techniques actuelles à celles des chasseurs-cueilleurs. Cet emploi du mot évolution implique un développement progressif vers des étapes meilleures ou plus évoluées. C’est ce sens non biologique de l’évolution qui influence les gens et les amène à croire que l’évolution biologique implique un progrès qui serait comme une échelle conduisant des états inférieurs vers des états supérieurs.

L’idée d’une échelle évolutive du progrès trouve ses racines dans des concepts, issus de la Grèce classique ou de l’Europe médiévale, sur la nature de l’Univers. La concrétisation la plus commune de ces concepts est « la grande chaîne du vivant », très influente en Europe du quinzième au dix-huitième siècle. L’idée de base est que Dieu et sa création forment une hiérarchie ordonnée allant des choses les moins parfaites, situées en bas de la chaîne, jusqu’aux plus parfaites, situées au sommet, c’est-à-dire Dieu lui-même. En simplifiant, le rangement du bas vers le haut est le suivant : les roches et minéraux, les plantes, les animaux, l’Homme, les anges, Dieu.

Le schéma de « la grande chaîne du vivant » n’était pas établi en pensant à l’évolution, car l’idée de l’époque était que Dieu créa toutes les espèces sous leur forme actuelle, il y a longtemps. « La grande chaîne du vivant » est en fait une méthode de classification. Cette idée commença à perdre du soutien avant la révolution darwinienne et les idées de Darwin et leurs améliorations ultérieures finirent par rompre les liens de la « grande chaîne du vivant ».

La compréhension biologique moderne de l’évolution n’implique pas un progrès vers un but élevé que la vie s’efforcerait d’atteindre6. Les mutations génétiques arrivent au hasard.
Une étude de l’ADN des pinsons de Darwin dans les îles Galapagos (Perren et al 1995) donne un bon exemple des raisons pour lesquelles l’idée de progrès est sans signification par rapport à l’évolution. Les résultats de l’étude suggèrent que les premiers pinsons arrivés sur les îles étaient les pinsons de Warbler (Certidea olivacea), dont les becs pointus en faisaient de bons mangeurs d’insectes. De nombreux autres pinsons évoluèrent plus tard à partir des pinsons de Warbler. L’un d’eux est le Geospiza, pinson terrestre, dont le bec large est bon pour écraser des graines ; un autre est le Camarhynchus, pinson arboricole, avec son bec émoussé bien adapté pour déchirer la végétation.

Bien que les pinsons mangeant des graines ou de la végétation aient évolué à partir des pinsons insectivores, ils ne sont pas « plus évolués » que leur ancêtre, ni « supérieurs » sur quelque échelle évolutive. Comme l’évolution des pinsons des îles Galapagos était gouvernée à la base par le régime alimentaire, les pinsons terrestres devinrent plus adaptés à vivre de graines, les pinsons arboricoles à vivre de végétation et les pinsons de Warbler à vivre d’insectes. Si les graines devaient se raréfier sur les îles Galapagos, on peut concevoir que les pinsons granivores, qui sont l’espèce la plus récente, iraient vers l’extinction, alors que les pinsons insectivores, qui étaient là depuis plus longtemps, continueraient à prospérer. Les concepts de « plus élevé » ou « moins élevé » ne s’appliquent pas aux pinsons des îles Galapagos, ni nulle part ailleurs dans l’évolution. Ce qui compte c’est l’adaptation ou l’adaptabilité à l’environnement. Les espèces ne peuvent prévoir l’avenir pour s’adapter délibérément aux changements d’environnement ; si celui-ci change radicalement, les adaptations autrefois favorables se révèlent nuisibles.

Bien que les biologistes rejettent « la grande chaîne du vivant », de même que toute autre explication similaire de l’évolution par une échelle de progrès, l’idée persiste encore dans la culture populaire. Une analogie plus exacte serait celle d’un buisson dont les branches partent dans toutes les directions. Si nous regardons ainsi l’évolution, nous serons moins égarés par l’idée de progrès, car les branches d’un buisson croissent dans des directions variables dans les trois dimensions ; de nouvelles branches peuvent sortir de branches plus anciennes, et cela n’implique pas que celles qui sont plus loin du tronc soient meilleures ni plus avancées que celles plus proches du tronc. Une branche plus récente issue d’une branche antérieure, comme une espèce évoluée à partir d’une espèce antérieure, n’indique pas un plus grand progrès ou avancement. C’est plutôt une pousse nouvelle et différente du buisson, ou, plus précisément, une nouvelle espèce suffisamment adaptée à son environnement pour pouvoir survivre.

Le chaînon manquant

« Des fossiles pourraient être le "chaînon manquant” des humains », annonçait le Washington Post le 22 avril 1999. L’histoire évoque des fossiles découverts en Éthiopie... « qui pourraient être le prédécesseur longtemps cherché des êtres humains ». Mais près de cinquante ans plus tôt, le paléontologiste Robert Broom publiait Finding the missing link7, qui relatait sa découverte d’« hommes-singes » fossiles dans des grottes en Afrique du Sud. Et depuis 1950 on a continuellement annoncé la découverte de « chaînons manquants ». Que se passe-t-il ? Comment se fait-il que ce « chaînon manquant » ait été découvert de façon répétée ?

Le problème réside dans une fausse métaphore. Quand nous disons « chaînon manquant », nous évoquons une chaîne métaphorique, un ensemble de chaînons s’étendant loin en arrière dans le temps. Chaque chaînon représente une seule espèce, une seule variété de vie. Comme chaque chaînon est connecté à deux autres chaînons, il est lié de façon intime aux formes passées et futures. Si l’on casse un de ces liens, les morceaux de la chaîne se séparent, et la relation est perdue. Mais, si l’on retrouve le chaînon perdu, on reconstruit la chaîne, on rassemble les morceaux séparés. Une raison importante de l’attractivité de cette métaphore est qu’elle permet de mettre en spectacle la recherche toujours recommencée du fameux chaînon manquant.

« En réalisant que l’homme descendait du singe, on imaginait des hypothèses, des chimères, appelées « chaînons manquants », moitié grand singes, moitié hommes. Aujourd’hui, nous avons abandonné ce concept au profit de celui de « dernier ancêtre commun », qui désigne l’espèce ancestrale à partir de laquelle la lignée qui va donner naissance aux hommes se sépare de celle des chimpanzés. [...] D’ailleurs, les initiales du dernier ancêtre commun sont DAC, ce qui me remémore Pierre Dac, selon lequel “le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous !” Il n’avait pas tort... »
Pascal Picq, dans un débat sur le site de forumevents

Mais la métaphore est aussi trompeuse qu’attractive. Concevoir chaque espèce comme un chaînon dans la grande chaîne de la vie remonte à une époque où la biologie était surtout une typologie ; la « fixité » des espèces, l’idée qu’elles ne changeaient jamais, était le paradigme dominant. John Ray (1627-1705) et Carolus Linnaeus (1707-1797) (généralement appelé Linné en France NDT), qui étaient les architectes de la classification biologique et qui ne croyaient pas à l’évolution, décrivaient l’ordre des espèces vivantes, et pensaient que cet ordre était établi par Dieu. Ray suggérait que la fonction, voulue par la divinité, des insectes piqueurs était de tourmenter les damnés. Mais alors que les liens d’une chaîne sont détachés, ne changent jamais et sont aisément définis, il n’en est pas de même dans les groupes de formes de vie8. Nous définissons en général une espèce comme un groupe interfécond qui ne peut pas se reproduire avec un autre groupe. Mais comme les espèces ne sont pas fixes (elles changent au cours du temps), il devient délicat de savoir où finit une espèce et où commence une autre. Pour ces raisons, beaucoup de biologistes contemporains préfèrent une métaphore du continu, évoquant un passage flou et dégradé d’une espèce à l’autre9. La vie n’est pas organisée en chaînons, mais en formes floues. La chaîne métaphorique est bien moins solide que ce que l’on pourrait croire.

En fait, la métaphore de la chaîne est fausse. Elle représente la biologie des siècles passés, non celle de l’époque actuelle. Le mythe subsiste par commodité ; il est plus facile de se représenter les espèces comme des types, avec des caractères bien séparés, que d’imaginer un passage progressif entre elles. Nous apprenons à l’école les caractères spécifiques des plantes et animaux ; ce n’est pas en soi un problème, mais cela nous masque le fait que ces caractéristiques changent dans le temps.

Il est clair que l’article du Post et le livre de Broom décrivent la découverte des australopithèques, des hominidés africains qui vécurent il y a plus de 3 millions d’années. Ils étaient bipèdes, comme les hommes actuels, mais avaient des grandes dents et un petit cerveau, comme les chimpanzés. Ils avaient des outils rudimentaires en pierre, plus complexes que les bâtons utilisés par les chimpanzés pour tester les termitières, mais bien moins complexes que les outils analogues fabriqués par les premiers membres de notre espèce Homo. En termes d’anatomie et de comportement, certains australopithèques paraissent vraiment « à demi humains ». De plus, on croit largement que le premier Homo descendrait de quelque variété tardive d’australopithèque. Broom et le Post avaient raison après tout : un « chaînon manquant » avait été trouvé, c’était Australopithecus10. Mais il y avait de nombreuses variétés d’Australopithecus et d’Homo, on ne sait pas tracer une ligne entre le dernier Australopithecus et le premier Homo. Il est donc plus correct de dire que nous avons trouvé quelque intermédiaire flou plutôt que le « chaînon manquant »11

Nous pouvons venir à bout de la fausse métaphore en changeant de vocabulaire. En classe, dans les livres scolaires, dans les discussions avec nos étudiants et dans les communiqués de presse (lien critique entre le monde de la recherche et le grand public), nous devons dire que nous cherchons un chaînon manquant et non le chaînon manquant. Mieux encore, nous devons remplacer l’expression toute faite de « chaînon manquant » par quelque chose de plus exact.

Seuls les plus forts survivent

Il y a environ un million d’années, un singe si grand qu’on l’a appelé Gigantopithecus hantait les forêts de bambous de l’Asie du Sud. Mesurant près de 3 mètres, pesant de 300 à 500 kilos, avec une mâchoire faite pour écraser les bambous et grande comme une boîte à lettres, c’était vraiment une créature forte. Mais il n’en reste que quelques dents et mâchoires dans les réserves des musées.
Si seuls les forts survivent, comment se fait-il que les premiers Homo aient survécu, alors que ces bipèdes protohumains coexistaient avec Gigantopithecus, deux fois plus gros ? Le moindre conflit aurait conduit à ce que la suprématie physique du super-singe mette fin au combat.

Les géants d’hier peuvent devenir les pièces de musée d’aujourd’hui. Comment est-ce possible si seuls les forts survivent ? Comment se fait-il que les humains dominent maintenant la Terre, alors que dépouillés d’outils et de culture, ce sont les plus vulnérables des animaux ?
La réponse évidente est qu’il y a plusieurs manières d’évaluer la force. Le muscle est une mesure, le cerveau en est une autre. Mais cette distinction est souvent perdue de vue dans la culture populaire. Quand nous disons « le fort » ou même « le plus adapté », la plupart des gens pensent immédiatement à des compétitions entre individus. On imagine ces individus se battant dans quelque arène de l’évolution, où ils combattent pour la survie ou l’accouplement. Les plus forts survivent, transmettent leurs gènes, et propagent leur lignée. Le perdant, et toute sa lignée, s’éteindront.

Mais cette notion de combat unique dans une arène de compétition unique est trop simple. Dans la réalité, il y a des dizaines d’arènes, des dizaines de problèmes auxquels un organisme doit faire face dans sa vie. Peut-être la compétition directe avec d’autres individus est-elle l’une de ces arènes, mais chaque jour les individus sont chassés d’une arène vers une autre. Si la rivière s’assèche, c’est l’arène de l’économie de l’eau. Si la température chute, vous êtes poussés vers l’arène de la conservation de la chaleur. Si les propriétés de la végétation que vous mangez commencent à changer, vous êtes maintenant dans l’arène de la versatilité métabolique.

En bref, la survie est bien plus complexe que ce qu’implique le concept d’une arène unique où combattraient les individus. Les formes de vie luttent contre un large ensemble de facteurs, et souvent contre plusieurs facteurs simultanément.. En biologie, ces facteurs sont appelés pressions sélectives.

Les pressions sélectives changent elles aussi. Une certaine pression sélective peut être très contraignante pendant une période, modelant ainsi le cours de l’évolution ; mais ensuite la pression peut diminuer et un autre souci peut devenir prépondérant. Et comme l’environnement change tout le temps, aucune espèce ne peut savoir quelles seront les pressions sélectives à affronter dans l’avenir. En fait, une telle anticipation consciente du futur est exclue pour la plupart des espèces (les daims auraient-ils pu anticiper l’invention du fusil ?), et l’évolution est uniquement réactive, modelant les espèces en fonction des environnements passés et présents, mais ne « regardant » jamais vers l’avenir12.

Nous, les humains, comme toutes les formes de vie, existons et luttons non dans une seule arène, mais dans une immense toile de pressions sélectives d’une incompréhensible complexité et toujours changeantes. La survie est bien plus importante que de battre simplement vos pairs immédiats.

Pourquoi persiste le mythe d’une arène de l’évolution où se déroulent des combats singuliers ? La réponse est probablement mêlée avec des valeurs individualistes issues de la Renaissance, trop complexes pour être examinées ici13, mais il y a un lien clair avec le darwinisme social du 19e siècle. Les darwinistes sociaux greffèrent les idées de base de l’évolution biologique darwinienne sur la société humaine et l’économie. Pour eux, le progrès ne pouvait résulter que de l’élimination d’imperfections humaines, et cela pouvait être atteint au mieux par la compétition. Cette compétition, résumée par le terme d’Herbert Spencer « la survie du plus apte », était supposée signifier la compétition entre individus. Il est significatif que les programmes de téléréalité soient liés à cette métaphore, pour laquelle le concept de survie par la compétition individuelle sans pitié est central.

Le meilleur moyen de vaincre ce mythe est d’enseigner que la force brute ne garantit pas le succès à long terme. En fait, aucune caractéristique isolée ne le garantit. Il est plus important de montrer pourquoi il n’y a pas de clé unique pour le succès à long terme, car nous ignorons comment notre environnement sélectif va changer. Pour l’humanité, alors, le seul espoir de succès, de survie, est de rester flexibles et adaptables. La vraie force est dans l’adaptabilité, qui résulte des variations génétiques et cognitives.

Conclusion

L’image de l’évolution qui serait fondée sur les mythes communs que nous avons décrits est une mosaïque de confusions. Il est très important de porter remède à ces confusions, car la manière dont nous pensons à nous-mêmes, et à tout autre espèce terrestre, est directement liée à la manière dont nous comprenons l’évolution. Nous pouvons nous voir comme séparés du monde naturel, qui serait un simple théâtre de notre évolution14, ou au contraire comme l’une des nombreuses espèces coévoluant sur la Terre. Nous risquons de nous obstiner dans la première voie si nous continuons à décrire l’évolution en des termes incorrects ou obsolètes. La seconde voie, qui est correcte, serait renforcée par un meilleur usage du langage, et en admettant que nous avons amélioré nos connaissances en biologie depuis 150 ans.

Pour faire avancer cette nouvelle vision, il faut développer un usage plus précis du langage et des métaphores, afin d’expliquer précisément ce qu’est l’évolution et comment elle se produit.

Références
Brooks D.J. 2001 « Un nombre important d’américains continuent à douter de l’évolution comme explication de l’origine des humains », The Gallup organization, en ligne sur www.gallup.com/
Broom R. 1950 Finding the missing link London Watts & Co
Butterfield H. 1965 The origin of modern science New York Mac Mllan
CBS News Polls « Le créationnisme bat l’évolution », CBSNEWS.com en ligne sur www.cbsnews.com/
Commager H.S. 1965 The nature and study of History Columbus Ohio Charles E. Merill Books
Dobzhansky Theodosius 1973 Rien dans la biologie n’a de sens si ce n’est dans la lumière de l’évolution The American Biology teacher 35 :125-129
Jackson et al 2001 « Surexploitation de la pêche et effondrement récent des écosystèmes côtiers », Science 297 :629-637
Lin Q. et al 2004 The promoter Targeting sequence mediates epigenetically heritable transcription memory Genes & development 18 :2639-2651
Mallet J. 1995 « Définition d’une espèce pour la synthèse moderne » Trends in ecology and evolution 10 :294-299
National science Board 2000 Science and engineering indicators. Washington D.C. US government Printing Office, en ligne sur www.nsf.gov/sbe/srs/seind/pdf/c8/C08.pdf
Perren K. Grant B.R. Grant p. R. 1999 « Phylogénie des pinsons de Darwin basée sur la variation de longueur de l’ADN microsatellite », Proceedinfs of tje Royal Society of London, B266 :321-329
Shanahan T. 2004, « Évolution du darwinisme : sélection, adaptation et avancéees de la biologie évolutionniste », New York Cambridge University Press
Strickberger M.W. 1085 Genetics New York MacMillan
Suplee C. 1999 Sociobiology, Harvard Massachusetts : The Belknap Press of Harvard University Press.

1 Sur le site du Skeptical Inquirer : http://www.csicop.org/si/2005-05/evolution.html.

2 Le texte complet dit : « Ce livre scolaire contient des références à l’évolution. L’évolution est une théorie, non un fait, concernant l’origine des êtres vivants. Ces références doivent être examinées avec un esprit ouvert, étudiées avec soin, et bénéficier d’une approche critique » Cela conduisit à un procès « Selman contre le district scolaire du comté de Cobb ». Le 13 janvier 2005, un juge fédéral déclara cette façon de faire anticonstitutionnelle (NDT : car contraire à la séparation de l’État et de la religion).

3 Voir par exemple « what is wrong with "theory not fact" resolution » National Center for Science Education (NDT : le texte indique une page web qui semble inaccessible).

4 Toutefois une récente étude sur des mouches de fruit suggère que certaines instructions génétiques non encodées dans l’ADN peuvent être transmises à la descendance par du matériel contenant l’ADN (Lin et al 2004).

5 Développée dans les années 1930, le néodarwinisme, appelé aussi la synthèse moderne, réunit la théorie de la sélection naturelle de Darwin et la théorie de l’héritabilité génétique proposée initialement par Gregor Mendel et améliorée ensuite.

6 Les biologistes ne sont pas en accord sur le point de savoir s’il il y a une tendance évolutive vers la complexité, essentiellement parce qu’il n’y a pas de consensus pour savoir comment on définit et mesure la complexité.

7 C’est-à-dire « La découverte du chaînon manquant ».

8 Une initiation au concept d’espèce se trouve dans Strickberger (1985 : 747-756) ; voir aussi Mallet (1995) pour se convaincre de la nécessité de revoir la manière dont on définit les espèces.

9 Les lions et les tigres coexistaient naturellement en Inde, mais malgré leur apparence différente, ils peuvent s’accoupler pour donner des « tigrons » (« ligers » en anglais). Comme de tels hybrides sont absents dans la nature, lions et tigres ne sont pas naturellement interféconds. De ce fait lions et tigres pourraient être classés, génétiquement, comme une seule espèce, mais leur comportement les a fait considérer par les biologistes comme des espèces distinctes ; dans la nature cette différence est maintenue par les animaux eux-mêmes.

10 Les hominidés sont de grands primates bipèdes. Ceux du genre australopithecus (antérieurs à la lignée Homo) sont désignés comme australopithèques. Ils apparurent il y a 4 millions d’années. Beaucoup de variétés d’hominidés ont existé, mais seul Homo sapiens a survécu.

11 La métaphore du chaînon suggère aussi que chaque espèce figure dans une seule chaîne, comme quand on représente l’Homme d’abord marchant sur les genoux, puis courbé, puis droit. Cette présentation cache d’autres variétés d’hommes qui nous sont liés, par exemple le robuste australopithèque (apparu il y a 4 millions d’années, disparu il y a un million d’années) ou le néandertalien (apparu il y a 300.000 ans et disparu il y a 30.000 ans). La présentation suggère une chaîne continue, du quadrupède au bipède ; mais il y a eu des bipèdes frappés d’extinction et des quadrupèdes sont toujours présents.

12 Naturellement l’humanité est, de manière unique, proactive. Nous pouvons imaginer le futur et nous y préparer en maîtrisant notre évolution par toutes sortes de méthodes sociales ou biologiques. Les méthodes sociales comprennent des règles de parenté et de mariage assurant la circulation des gènes parmi diverses populations. Les méthodes biologiques comprennent des vaccinations de masse contre la polio et la variole.

13 Voir par exemple Shanahan (2004), un commentaire intéressant dans Commager (1965 ; 82-83 et Butterfield (1965 : 222-246).

14 Nous suggérons que cette vision de l’humanité contribue au gaspillage des ressources ; par exemple l’humanité a de manière chronique surexploité toutes les zones de pêche découvertes. Voir Jackson et al (2001).

Mis en ligne le 25 mars 2006
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