La France consomme 20 % de la production mondiale de "médicaments" homéopathiques alors qu’elle ne représente que 1% de la population du globe. On estime par ailleurs qu’un médecin sur cinq prescrit des produits homéopathiques. En quoi consiste vraiment l’homéopathie ? Ces granules que l’on doit faire fondre sous la langue, que contiennent-ils réellement ? Pourquoi tant de Français croient-ils à l’efficacité de cette pratique ?

L’homéopathie, c’est fini ?

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 269 octobre 2005

Un article et un éditorial de la revue médicale The Lancet sur l’homéopathie déclenchent un petite tempête médiatique. Pourtant, comme le souligne l’éditorial du prestigieux magazine, depuis 150 ans les résultats négatifs contre l’homéopathie se sont accumulés. Afin d’informer au mieux nos lecteurs, nous reproduisons la traduction de l’éditorial ainsi que celle du résumé de l’étude tel qu’il est publié sur le site de la revue (voir l’encadré en bas de l’article).

Quoi de neuf ?

Alors pourquoi un tel éditorial parlant de complaisance et d’un « laisser-faire » politiquement correct envers l’homéopathie ? Pourquoi maintenant demander que les médecins fassent preuve d’audace et d’honnêteté vis-à-vis de leurs patients en expliquant l’absence de réalité thérapeutique des dilutions hahnemanniennes ?

Ces propos introduisent les résultats d’une nouvelle étude à bien des égards différente des précédentes. Il ne s’agit pas d’un nouveau et nième essai ponctuel visant à comparer l’efficacité thérapeutique d’un produit homéopathique face à la prescription en double aveugle d’un placebo. Pas non plus d’un nouvel inventaire des études relatives à des produits homéopathiques pour comptabiliser les conclusions favorables ou défavorables.

Le travail relaté dans The Lancet est une étude méthodologique visant à comparer, pour des mêmes pathologies (asthme, allergies, problèmes musculaires), 110 essais menés en confrontation de produits homéopathiques avec des placebos, avec 110 essais menés en confrontation de médicaments avec des placebos. Les plans d’essais sélectionnés, aussi bien ceux relatifs à la médecine scientifique qu’à l’évaluation de l’homéopathie, étaient de nature variée, en particulier menés à grande ou petite échelle.

Les résultats montrent que les études portant sur de faibles échantillons ou utilisant une méthode peu satisfaisante (absence de « double aveugle par exemple) conduisent à surévaluer l’effet bénéfique du traitement testé (homéopathique ou non) comparativement à ce qui se mesure avec des échantillonnages plus importants. Dès lors que la taille de l’échantillon est suffisamment importante et que la méthode utilisée respecte les critères de qualité, les chercheurs n’ont pas pu mettre en lumière de différence entre les produits homéopathiques et les placebos.

Aucun essai valide n’a jamais mis en évidence un effet homéopathique

Dit autrement, il s’agit d’une étude rétrospective qui affirme que tous les essais prétendument favorables à l’homéopathie, soit portaient sur des échantillons trop petits pour ne pas introduire de biais favorables au produit testé, soit ne respectaient pas des standards méthodologiques suffisants.

Bref, en un mot, aucun essai valide n’a jamais mis en évidence une action homéopathique différente d’un placebo.

L’action Boiron perd près de 5 %

Le Laboratoire Boiron est le leader mondial des médicaments homéopathiques. Attaché à promouvoir cette pratique, fondement de son activité, et à défaut de centre de recherche digne de ce nom, la firme lyonnaise a toujours développé une intense activité de lobbying. Elle affiche ainsi clairement son ambition : « favoriser l’intégration de l’homéopathie au sein de la médecine notamment grâce à son utilisation à l’hôpital ». Les obstacles sont identifiés : « les contraintes économiques, commerciales et réglementaires qui gênent considérablement le développement de l’Homéopathie face aux poids lourds de l’industrie pharmaceutique »1, ce qui permet au passage de revêtir les habits de pourfendeur des « poids lourds » de l’industrie pharmaceutique.

L’article du Lancet, on s’en doute alors, ne favorise pas de telles visées. La Bourse s’en émeut et le titre perd près 5 % dans les premiers jours de septembre. Il faut passer à la contre-offensive.

Des arguments bien pauvres

Le site du laboratoire homéopathique développe son argumentaire en quatre points2. L’étude publiée par le Lancet serait malhonnête. Pour inverser un résultat qui serait favorable à l’homéopathie, les auteurs sont accusés de faire « le choix d’éliminer de manière arbitraire et a posteriori des séries d’essais pour n’en retenir que 14 sur les 220 initiaux pour en tirer des conclusions finales défavorables à l’homéopathie ». Or le fond même de l’article du Lancet est précisément de montrer le biais statistique des trop petits échantillons ou de l’application d’une méthode de qualité médiocre. Dans ce cas, le résultat est toujours plus favorable au produit évalué face au placebo (que ce produit soit d’ailleurs un produit homéopathique ou non, voir encadré, résumé de l’étude). N’ont alors été retenus que les échantillons de taille et de qualité significatives. Rien d’arbitraire, bien au contraire, dans la sélection opérée.

C’est le seul argument quant au fond de l’étude. Les trois autres sont des arguments très polémiques : l’étude tomberait a pic « alors même que les médicaments allopathiques font l’objet ces derniers mois de remises en cause importantes sur leur efficacité et leur utilité » ; elle servirait par avance de contre-feu à une étude de l’OMS à paraître qui conclurait en faveur de l’homéopathie ; The Lancet rejoindrait «  à son tour le lobby anti-homéopathie au mépris de toute rigueur scientifique ».

L’impossibilité de prouver l’inexistence d’un phénomène

L’affaire ne sera sans doute jamais définitivement close, même si l’étude du Lancet apporte un élément nouveau et significatif. Le Professeur Matthias Egger, l’un des signataires de l’étude déclare : « Nous savons bien qu’il est impossible de prouver l’inexistence d’un phénomène. Par contre, les études de bonne qualité et réalisées à grande échelle relatives à l’homéopathie ne mettent pas en évidence de différence avec un traitement par placebo, alors que dans les mêmes conditions expérimentales vous continuez à mesurer un effet des médecines conventionnelles ». Reconnaissant que certains patients se sentent mieux après avoir été traités par homéopathie, il attribue cela à la thérapie elle-même, à savoir le temps et l’attention que l’homéopathe consacre au patient mais, dit-il, « cela n’a rien à voir avec ce qu’il y a dans la petite pilule blanche ».

L’éditorial de The Lancet paru en août 2005 : la fin de l’homéopathie

Que l’homéopathie se comporte moins bien que l’allopathie dans l’étude systématique de Aijing Shang et ses collègues n’est pas une surprise. En revanche, le fait que le débat se poursuive après 150 ans de résultats défavorables est d’un grand intérêt. Plus se diluent les preuves en faveur de l’homéopathie, plus grande semble sa popularité.

Pendant trop longtemps, l’homéopathie a bénéficié d’un « laisser-faire » politiquement correct. Mais nous observons maintenant des éclaircissements de la part de sources inattendues. La commission parlementaire britannique sur la science et la technologie a rendu un rapport en 2000 au sujet de la médecine complémentaire et alternative. Il recommandait que « toute thérapie qui affirme spécifiquement être capable de traiter des situations précises doit avoir la preuve qu’elle est en mesure de le faire au-delà de l’effet placebo ». Allant plus loin, le gouvernement suisse, après une évaluation de 5 ans, a retiré la couverture maladie de l’homéopathie et de quatre autres traitements complémentaires, parce qu’ils ne satisfaisaient pas les critères d’efficacité et de rapport coût/efficacité.

Dans un commentaire, Jan Vandenbroucke donne une interprétation philosophique de l’étude de Shang. Un autre philosophe qui aurait pu être inclus est Kant qui nous rappelait que nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont, mais telles que nous sommes. Cette observation est également vraie pour les bénéficiaires de soins médicaux qui peuvent voir l’homéopathie comme une alternative holistique au modèle très technologique et centrée sur la maladie.

C’est l’état d’esprit et l’attitude des patients et des fournisseurs qui suscitent la recherche de médecines alternatives, créant ainsi un danger plus important pour les soins conventionnels - et pour la santé des patients - que les faux arguments sur les bénéfices supposés de dilutions absurdes.

L’heure n’est probablement plus à des études ponctuelles, des rapports biaisés ou à la poursuite de recherches pour perpétuer le débat entre homéopathie et allopathie. Désormais, les médecins doivent faire preuve d’audace et être honnêtes avec leurs patients sur le manque d’effets de l’homéopathie, ainsi qu’avec eux-mêmes sur les échecs de la médecine moderne, pour répondre à l’attente des malades en matière de soins personnalisés.

Tel que publié par The Lancet : résumé de l’étude

L’homéopathie est largement utilisée, mais les effets des remèdes qu’elle propose semblent largement improbables. Une explication possible serait le biais dans la conduite des essais conduisant à des résultats positifs, que ce soit pour l’homéopathie ou pour la médecine conventionnelle. Nous analysons les études portant sur les traitements homéopathiques et sur ceux de la médecine conventionnelle en nous fondant sur les essais les moins sujets à des biais méthodologiques ou statistiques.

Méthode

Les essais homéopathie contre placebo ont été identifiés suite à une importante recherche documentaire et bibliographique incluant la consultation de 19 bases électroniques, les listes de références de nombreuses publications et des contacts avec des experts. Les essais de traitements de médecine conventionnelle correspondant aux essais homéopathiques identifiés3 ont été sélectionnés par tirage aléatoire dans la « Cochrane Controlled Trials Register » (édition 1, 2003). Les données ont été extraites et les résultats codés de telle sorte qu’un rapport de cotes (odds ratio) inférieur à 1 indique un bénéfice. Les essais en double aveugle avec randomisation ont été supposés de meilleure qualité méthodologique. Les biais ont été étudiés par la méthode « funnel plots »4 et des modèles de métarégression.

Résultats

110 essais homéopathiques et leurs 110 études de médecine conventionnelle associées ont été analysés. La taille médiane des échantillons (allant de 10 à 1573) était de 65. 21 essais homéopathiques (19 %) et 9 essais de la médecine conventionnelle (8 %) étaient d’une qualité très haute5. Dans chacun des groupes (homéopathie et médecine conventionnelle), les échantillons plus petits, ou de qualité moins bonne, mettent en évidence un effet bénéfique du traitement (contre placebo) plus grand que les essais sur des grands échantillons et de qualité très haute. En restreignant l’analyse aux seuls essais sur des échantillons de très haute qualité, le rapport de cotes (odds ratio) était de 0.88 (95% Intervalle de confiance 0.65-1.19) pour l’homéopathie (8 essais) et de 0.58 (intervalle de confiance 0.39-0.85) pour la médecine conventionnelle (6 essais).

Interprétation

Des biais sont présents dans les essais contre placebo, à la fois pour les traitements homéopathiques et pour ceux de la médecine conventionnelle. Lorsque l’étude prend en compte ces biais, il ne reste que peu de signes d’un effet spécifique des remèdes homéopathiques. Ce résultat est cohérent avec l’idée que les effets cliniques de l’homéopathie sont ceux d’un placebo.

Traduit de l’anglais par nos soins (NDLR)

1 Site Internet des Laboratoires Boiron. http://www.boiron.com/fr/htm/groupe_boiron/economie_ groupe_message.htm

2 http://www.boiron.com/fr/htm/service/actualites.htm

3 C’est à dire portant sur les mêmes pathologies.

4 Un « funnel plot » est une méthode graphique permettant de rechercher les biais de publication lors de la réalisation d’une méta-analyse. Pour chaque étude, l’effet trouvé est mis en relation avec le nombre de personnes incluses dans l’étude (taille de l’échantillon). La distribution des points dans ce graphique devrait être disposée en entonnoir (Eng : funnel), la dispersion étant plus grande au fur et à mesure que la taille de l’échantillon diminue. Une asymétrie dans la forme de l’entonnoir indique que des études manquent (par exemple, études non publiées ou non identifiées par la stratégie de recherche).3 Au sens des critères énoncés : double aveugle et randomisation.

5 Au sens des critères énoncés : double aveugle et randomisation.

Mis en ligne le 15 janvier 2006
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