Un cheval de Troie au CNES

par Agnès Lenoire - SPS n° 257, mai 2002

« Si la question des ovnis évoque une relation avec le ciel et plus globalement avec l’espace, c’est probablement que quelque part ce lien existe. »

Jean-Jacques Vélasco, directeur du SEPRA, dans sa « Lettre ouverte aux sceptiques »1, parue dans le n° 29 de Sciences Frontières.

Les origines

La publication aux USA, en 1968, d’un rapport officiel, rapport Condon2, ramène le phénomène « ovnis » (objets volants non identifiés) à une collection d’illusions d’optique ou de mystifications, tout en admettant une marge de 3 % de phénomènes inexpliqués, c’est-à-dire d’observations diverses, incomprises, à comparer avec 3 % de gens qui, sur une même observation objective, bâtissent les images invraisemblables de leur fantasmes !..

À la suite de ce rapport américain, la communauté ufologique mondiale s’aigrit, soudain frustrée d’une reconnaissance scientifique indispensable à sa crédibilité.

Par ailleurs le phénomène avait, et a toujours, le vent en poupe auprès du public, lequel réclame des éclaircissements mais souscrit aussi volontiers aux extrapolations les plus farfelues.

Pour ces raisons, c’est-à-dire pour canaliser sur un terrain scientifique les dérives éventuelles, pour maîtriser le canal de diffusion des rumeurs, et faire taire les reproches de désintérêt sans cesse réitérés par les ufologues, le gouvernement, en 1977, demande au CNES de créer une cellule spécifique d’étude de ces événements. C’est la naissance du GEPAN, Groupement d’Études des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés.

Son directeur sera Claude Poher. Il est déjà connu au service d’aéronomie du CNRS pour avoir installé et exploité un laser-lune. Mais il est aussi connu pour son engagement personnel dans les études d’ovnis depuis 1973. On lui donne des moyens. Celui de créer un conseil scientifique, celui de s’entourer d’une équipe d’une demi-douzaine de personnes et celui d’étudier une centaine de dossiers par an. Jean-Jacques Vélasco, technicien supérieur d’optique, est son assistant.

Vous avez dit MHD ?

Le rôle du GEPAN est de répertorier les objets satellisés en pénétration atmosphérique, de décrypter les témoignages de visions d’ovnis. Il se lance aussi dans l’approfondissement de théories physiques comme celle de la pro-pulsion magnétohydrodynamique3 Des liens sont établis avec armée, gendarmerie, physiciens et météorologistes, et un psychologue est embauché : une petite armée, en quelque sorte, prête à effectuer avec zèle ses missions.

Son étude de la propulsion magnétohydrodynamique est un premier aveu explicite de recherche de source d’énergie éventuellement maîtrisée par des extraterrestres et justifiant les témoignages d’accélération foudroyante et de silence de leurs engins. Aussi appelée MHD, cette théorie est parfaitement ad hoc dans le domaine des observations d’ovnis et démontre les idées prérequises que pouvait avoir le GEPAN sur les moyens techniques, donc sur l’existence, des extraterrestres.

Une technique officiellement non maîtrisée par les terriens, que le début de l’introduction de la note technique 9 éditée par le GEPAN nous expose : « Au chapitre des caractéristiques que l’on rencontre fréquemment dans des descriptions de phénomènes aérospatiaux non identifiés, certaines concernent leurs déplacements présentés comme rapides, silencieux et saccadés sans qu’ils soient pour autant accompagnés des effets aérodynamiques classiques (effet de souffle, turbulences, ondes de choc, etc.).

La question se pose donc de savoir s’il serait possible d’envisager un système physique solide ayant le même type de comportement et des interactions analogues avec le fluide ambiant. Plusieurs théories ont été proposées dans ce sens ; en particulier, M. J.-P. Petit a suggéré un modèle fondé sur les principes de la magnétohydrodynamique. »

L’entrée en scène de Jean-Jacques Vélasco

1983 : Alain Esterle remplace Poher à la tête du GEPAN, qui entre dans un âge d’or. Augmentation des effectifs, diffusion de notes techniques, c’est l’effervescence, et c’est aussi à cette période que l’on remarque le plus d’ovnis dits « scientifiques ». Pourtant aucune enquête les concernant n’apportera la preuve de l’existence d’extraterrestres...

1988 : le GEPAN coûte trop cher et n’apporte rien de probant, le CNES le ferme. Pensant aussi aux réactions d’un public fortement impliqué dans les mythes célestes, il le remplace par un service du même type, mais qui devra être plus discret, qui doit répertorier et identifier tout ce qui tombe de nos nues ! Il s’appellera SEPRA, Service d’Expertises des Phénomènes Rares Atmosphériques. Jean-Jacques Vélasco en prend la direction et baptise son service « Service d’Expertises des Phénomènes de Rentrées Atmosphériques  ». Il l’occupe encore vaillamment aujourd’hui...seul.

O.V.N.I. : Objets Volants Nouveaux Intrus
11 000 satellites ont été expédiés au-dessus de nos têtes depuis Spoutnik en 1957. Une ronde technologique bourdonnante et génératrice de déchets. Volontaire ou accidentelle, la production de déchets spatiaux s’évalue en millions d’objets.

Tuyère de fusée, boulons, batteries, écailles de peinture, derniers étages d’Ariane, on n’imagine pas le nombre incroyable d’objets volants plus ou moins identifiés et nouveaux intrus de notre banlieue, se promenant en toute impunité entre 200 et 36 000 km d’altitude !

En 1996, le satellite CERISE a été détruit par un des 700 débris issus de l’explosion du troisième étage d’une fusée Ariane lancée en 1986.

Ceux qui entrent dans l’atmosphère subissent le même sort que les météo-rites filles d’astéroïdes : ils se désintègrent dans une jolie lumière s’ils sont peu massifs. D’autres restent là-haut, menaçant constamment la belle flottille qui assure notre confort, comme les satellites géostationnaires, à 36 000 km, dédiés aux communications, ceux en orbite polaire vers 2000 km qui observent la Terre, sans compter la station ISS installée en orbite basse à 600 km.

8500 débris de plus de 10 cm menacent de destruction totale les satellites touchés. 110 000 de 1 à 10 cm risquent de les trouer, 35 millions de moins de 1 cm abîmeraient les surfaces.

En France comme en Amérique, on surveille ces intrus. A St-Michel-l’Observatoire, l’Observatoire de Haute-Provence abrite, parmi ses treize coupoles, un télescope qui suit les plus petits déchets spatiaux.

Que les observateurs d’Ovnis se le tiennent pour dit : quand ils voient de drôles d’objets, ronds, carrés, triangulaires se déplacer bizarrement de façon erratique, il y a de fortes chances pour qu’il s’agisse de nos ordures !...

Les ufologues avancent souvent les témoignages de pilotes d’avions ou même des astronautes, arguant de leur connaissance du milieu. Mais la connaissance du milieu se heurte ici à la grande variété et à l’aspect déstructuré des objets. Leur vitesse et leur course sporadique souvent évoquée se justifie par les rebondissements sur les hautes couches de l’atmosphère.

Tous ces débris qui nous induisent en erreur vont se jouer des investigations pointilleuses et rigoureuses des ufologues qui courent après les soucoupes volantes. Pas un d’entre eux ne risque de répondre à un modèle, à une classification - difficile à établir quand on a affaire à des objets multiformes, fugitifs et insaisissables.

Quand on constate, sur le web par exemple, la multiplicité des témoignages de visions d’ovnis, on se dit que l’augmentation du nombre de ces témoignages sera certainement proportionnelle à celle du nombre de nos résidus technologiques.

L’angoisse de l’invasion va alors nous saisir ! Avec raison d’ailleurs, car si on recadre le problème, les vrais extra-terrestres, pièces de bric et de broc, production humaine superbement ignorée, représentent LE danger.

L’Homme est capable de toutes les contradictions, comme se fabriquer, alimenter un mythe et ne pas même le reconnaître !

Renseignements pris dans Méditerranée 2000, la Lettre, août 2002, n° 32.

A. L.

Enquêtes partisanes et enfantillages

En 1978, dans une revue d’ufologie4, Monsieur Vélasco annonçait 38 % de phénomènes inexpliqués par le SEPRA, qui, pour lui et son équipe, pouvaient donc se rapporter à des visites intelligentes. En 2002, sur une page du site web du CNES5, dans un entretien sobrement appelé « Le CNES face aux phénomènes inhabituels », il annonce un pourcentage de phénomènes inexpliqués bien plus bas : « Mais il reste un faible pourcentage de cas (4-5 %) auxquels le SEPRA n’a pu donner d’explication, en l’état de nos connaissances. »

De 38 % à 5 % en 24 ans, cela pourrait être un succès pour la démystification ! À ce rythme, dans peu de temps, tous les objets deviendront « nonnon-identifiés » pour cause d’efficacité du SEPRA ! Mais redevenons sérieux : l’équipe du SEPRA a bien sûr, si elle veut être viable, intérêt à montrer sa crédibilité dans les études scientifiques, mais elle doit se garder malgré tout une marge d’inexplicable pour préserver la raison d’être de son directeur : la passion soucoupiste.

À la suite des échecs du GEPAN, le SEPRA a vu ses ressources diminuer et son personnel se réduire. Très controversé, son directeur est accusé de ne pas être un scientifique. Il a pourtant obtenu une équivalence d’ingénieur pour son diplôme de technicien supérieur.

De toute façon, des erreurs émaillent son parcours et le décrédibilisent aux yeux des scientifiques : le 5 novembre 1990, son service ne reconnaît pas le troisième étage d’une fusée Proton qui retombe sur Terre dans un grand fracas de lumière. Pour le même phénomène, Monsieur Vélasco confondra aussi des lumières clignotantes d’un avion6 avec les photographies des restes de ladite fusée.

Puis en 1993, il commet un ouvrage en collaboration avec Jean-Claude Bourret, ce qui termine d’achever une réputation déjà malmenée. Le livre Ovnis, la science avance expose la probabilité que des extraterrestres habitent dans notre Système solaire, dans des planètes creuses artificielles...

Enfin en 1997, Jean Jacques Vélasco répond à l’appel de l’astrophysicien américain Peter A. Sturrock, brillant scientifique britannique ayant reçu maintes distinctions, qui voudrait initier une grande enquête scientifique sur les ovnis. Le français prête son équipe du SEPRA à la mission : Jacques Vallée, François Louange, Gabriel Véraldi. L’enquête est financée par le mécène Laurance S. Rockefeller.

Un nouveau rapport Condon corrigé par des croyants ?

Une grande rencontre des différentes équipes, américaines et européennes, a eu lieu à Pocantico au Nouveau Mexique en septembre 1997 et a fait le point sur la valeur d’une multitude de témoignages, en une semaine de colloques.

Un ouvrage en a été tiré, écrit par Peter A. Sturrock, qui se présente sous la forme d’un rapport de près de mille pages, rapport trahissant une rancœur tenace vis-à-vis du rapport Condon de 1968. La traduction française de ce pavé, en novembre 20027, comptera seulement... 334 pages. On respire... Comment en effet digérer 1000 pages d’une collection puérile de visions, de témoignages tous bâtis sur le même modèle chimérique et culturel, d’analyses de photos toutes plus simplettes les unes que les autres, qui peuvent être n’importe quoi, images de notre ciel bien naturelles ? !

Page 225, l’auteur nous met sous les yeux une photographie prise par un très crédible pilote de la Royal Canadian Air Force, et soudain ce que vous preniez pour un petit nuage tout rond et très lumineux, voguant parmi ses pairs, mais ayant la déraison d’être différent, se retrouvera catalogué au rang d’ovni !

Le livre de Sturrock raconte aussi que des gens sensés étudient des débris de ferraille au sol, débris auxquels on cherche à faire avouer qu’il sont issus d’une « autre » intelligence, mystérieuse. On leur trouve des composés minéraux extraterrestres, démentis par des laboratoires, démentis aussitôt démentis...

Il est amusant de constater que des ufologues qui analysent des morceaux de métal tombés sur Terre pensent qu’ils constituent une preuve directe. On lit page 64 du livre de Sturrock : « Le métal était, a-t-on rapporté, d’une pureté trop extrême pour avoir été le produit d’une technologie terrestre. »

Comment d’emblée prendre au sérieux ce leitmotiv de toute mythologie : celui de la pureté originelle, inaccessible aux pauvres humains ? Où est la place de la science dans ce comportement ?

De ces trouvailles chiffonnées, les « enquêteurs » déduisent qu’un véhicule extraterrestre a explosé lors de son arrivée dans l’atmosphère. Pas de chance tout de même ! Voici des êtres venus de très loin, ayant dépassé l’impossibilité einsteinienne des voyages dans le temps et l’espace, et qui « pètent un câble », bêtement, dans notre ciel bleu !

Mais il est vrai que la sécurité routière nous le répète maintes fois : c’est dans la dernière partie des voyages que le risque d’accidents est le plus grand ! Nous aurions donc quelque chose à leur apprendre ?

Éplucher des clichés enfantins, décortiquer des dessins naïfs, analyser du métal fumant avec fébrilité, tout cela ressemble fort à des attitudes magiques de fétichisme. Restons sérieux, voulez-vous ?

Que de temps perdu en vains comportements qui ne mènent à rien ! Car comme tout secteur paranormal, les études sur les ovnis ne mènent jamais nulle part, et l’immobilisme les caractérise comme il caractérise tout ce qui ne se fonde pas sur la recherche rationnelle.

Le service de Monsieur Vélasco est donc pur camouflage scientifique à une activité paranormale. Et le camouflage est bien assuré. Pour preuve, son discours stérilisé sur le site web du CNES. Extrait : « En tant qu’organisme scientifique, ce n’est pas dans notre rôle de prendre parti dans de tels cas inexpliqués, encore moins dans le débat sur l’existence ou non d’extraterrestres. »

C’est pourtant dans une émission TV sur les extraterrestres (À tort ou à raison, lundi 13 janvier 2003), qu’on verra François Louange, co-équipier de Jean Jacques Vélasco dans les enquêtes du colloque de Pocantico, et récemment auditeur du SEPRA pour le CNES (Le Figaro du 24 novembre 2002). Dans cette émission, François Louange n’était pas aux côtés des deux scientifiques présents (Pierre Couturier, président de l’Observatoire de Paris et Charles Frankel, géologue et planétologue), mais à ceux d’un ufologue avéré, Gildas Bourdais, et de Jean Pierre Petit, astrophysicien et vulgarisateur de génie mais en partance pour un autre monde qui nous épie.

Un service inutile

Le SEPRA, comme le GEPAN avant lui, n’avance pas. Pour les ufologues, rien de tangible n’en est sorti. Pour la science, c’est le vide complet. Si le SEPRA était un service d’Expertises des Rentrées Atmosphériques comme le prétend Vélasco, pourquoi n’entend-on jamais son directeur s’exprimer sur les déchets spatiaux, nouvelle pollution moderne de nos cieux, des plus préoccupantes ? Pourquoi n’a-t-il pas étudié et commenté au public la descente de MIR ? Pourquoi y a-t-il au CNES un autre service dédié aux affaires sérieuses, un service des débris spatiaux, dirigé par Fernand Alby ?

Un satellite italien d’astrophysique, Beppo-SAX8, devenu incontrôlé par l’agence italienne, risque de nous tomber dessus cet été. 650 kg de déchets, dont un de 120 kg et dix de plus de 40 kg, vont s’éparpiller sur une bande de 4° de part et d’autre de l’équateur. C’est Fernand Alby, qui, pour le CNES, surveille l’engin en perdition.

Que fait donc le SEPRA ?

Il ne fait rien. Le SEPRA est un cheval de Troie au sein du CNES. Une contamination mystique au cœur de la science. Monsieur Bensoussan, président du CNES jusqu’en février, avait relégué le SEPRA sur une voie de garage, pour cause de restriction budgétaire9. Que fera le nouveau président du CNES ?

Espérons que la raison invoquée n’est pas la seule. Espérons que la science au CNES a encore en elle une bonne dose de vigilance et de lucidité et qu’elle monte la garde à la porte du SEPRA.

1 Lettre consultable sur http://raceovni.ifrance.com/raceovni/doccu/letresept.html.

2 Voir article « Soucoupes volantes, le complot des mordus », dans SPS n° 162 de juillet-août 1986. Le rapport Condon a été édité par le CNAS (National Capital Area Skeptics) dans une version électronique accessible sur http://ncas.sawco.com/condon/.

3 Étude scientifique des fluides conducteurs en mouvement sous l’influence de champs magnétiques ou électriques, toujours explicitée et défendue par l’astrophysicien J.-P. Petit. La MHD permet l’abolition de la vague d’étrave pour les bateaux et du mur du son pour les avions. Voir : http://www.jp-petit.com/science/mhd/mhd_fr.htm.

4 Article paru dans International Ufo review, numéro hiver 2000-2001, traduit par Gildas Bourdais, grand gourou de l’ufologie.

5 http://www.cnes.fr/webmagazine/inte...

6 Article de R. Alessandri sur le site http://www.chez.com/telescope/inh/sepra.htm.

7 Peter A. Sturrock, La science face à l’énigme des ovnis - l’enquête la plus probante jamais menée - Presses du Châtelet.

8 Ciel et Espace de février 2003, article de Jean-François Haït « Où va tomber Beppo-SAX ? ».

9 Article du Figaro du dimanche 24 novembre 2002.

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