La France consomme 20 % de la production mondiale de "médicaments" homéopathiques alors qu’elle ne représente que 1% de la population du globe. On estime par ailleurs qu’un médecin sur cinq prescrit des produits homéopathiques. En quoi consiste vraiment l’homéopathie ? Ces granules que l’on doit faire fondre sous la langue, que contiennent-ils réellement ? Pourquoi tant de Français croient-ils à l’efficacité de cette pratique ?

Oscillococcinum : Le petit canard a grandi

par Michel Rouzé - SPS n° 221, mai-juin 1996

Un canard, en langage familier, ça peut vouloir dire une fausse nouvelle, un mensonge. Mais que faut-il penser du canard qui a orné pendant quelques semaines printanières les vitrines de nos pharmaciens ? C’est un joli petit animal, orné d’un foulard. Il s’appelle Oscillococcinum (Essayez de dire son nom trois fois de suite sans faute et sans vous arrêter. Avez-vous gagné ?).

Son histoire, nous l’avons déjà racontée dans notre n° 202, grâce à des documents peu connus de ses admirateurs. Mais ces derniers se sont à tel point multipliés, surtout cette année, que sans reprendre tout notre récit, il est bon d’en rappeler l’essentiel.

Au départ, un médecin militaire de la première guerre mondiale, Joseph Roy, cherche la cause de la terrible épidémie de grippe qui, en 1917, a décimé les civils comme les combattants. Il croit l’avoir trouvée dans le sang des victimes, sous la forme d’un microbe animé d’un mouvement vibratoire. D’où le nom qu’il lui donne : oscillocoque. Curieux microbe : il peut se rétrécir jusqu’à devenir un virus, aux limites de la visibilité pour les instruments de l’époque.

L’oscillocoque n’est pas seulement accusé de l’épidémie de grippe. Roy en trouve dans les tumeurs des cancéreux. Son livre Vers la connaissance et la guérison du cancer a du retentissement. Il décide alors de s’établir à Paris, où il collabore quelque temps avec l’homéopathe Léon Vannier. Il continue à voir des oscillocoques un peu partout : dans les chancres syphilitiques, le pus des blennorhagiques, les poumons des tuberculeux, chez les malades souffrant d’eczéma, d’herpès, de rhumatisme chronique, ou encore les sujets atteints d’infections aiguës : oreillons, varicelle, rougeole. Ses Redécouvertes,, rejoignent les homéopathes, pour qui les maladies ne se répartissent pas d’après leurs causes, mais seulement d’après les symptômes de chaque malade, quelles qu’en soient les causes : elles n’ont guère d’intérêt puisqu’elle n’interviennent pas dans le choix d’une thérapeutique. Et il en vient à imaginer que les microbes sont d’origine endogène, qu’ils sont une forme inférieure d’existence des cellules de l’organisme malade.

Il ne reste plus à Roy qu’à mettre en œuvre les techniques de l’homéopathie : mettre au point un traitement dans les syndromes caractérisés par la présence massive d’oscillocoques, en premier lieu le cancer. Conformément au dogme hahnemannien, ce traitement devra partir de l’oscillocoque lui-même. Mais puisqu’on trouve des oscillocoques à peu près partout - jusque dans les puits dont l’eau a la réputation de favoriser le cancer - où choisir ceux qui serviront à fabriquer le remède homéopathique anticancéreux ?

Ici se place un mystère non éclairci. Roy décide de prendre ses oscillocoques dans le foie et le cœur des canards de Barbarie. Dans aucun de ses écrits il ne donne la raison de ce choix. S’agirait-il d’une révélation divine ?

L’historienne des travaux de Roy, Nicole Curé, hasarde à une centaine de pages de distance deux explications différentes. Selon l’une, divers chercheurs tiennent le canard pour l’un des réservoirs naturels du virus grippal. Mais il se trouve que leurs travaux datent de 1974, c’est-à-dire un demi-siècle après ceux de Roy. Celui-ci aurait-il décidément bénéficié d’une prémonition ? Deuxième explication : les oscillocoques de canard auraient été choisis pour leur analogie avec les bacilles tuberculeux d’autres espèces d’oiseaux, qui ne sont pas dangereux pour l’espèce humaine.

Pour ce qui est de la technique de production de l’oscillococcinum, mise au point par Roy, reportez-vous au n° 202 de nos Cahiers. Vous la chercheriez en vain dans la littérature publicitaire. Il faut reconnaître que les détails n’en sont pas appétissants. On décapite un canard de Barbarie, on extrait le foie et le cœur, on les plonge dans un ballon rempli d’un liquide organique aseptisé. Le tout est mis en « incubation » pendant 40 jours. Passé ce délai, les viscères du canard sont autolyses, c’est à dire que leurs tissus se sont d’eux-mêmes décomposés, sans contamination extérieure. D’après Roy, ils ont produit une masse d’oscillocoques. L’autolysat est filtré et dilué selon un rite voisin de l’homéopathie hahnemanienne. Le remède est prêt ! Roy en donne la recette aux LHM (Laboratoires Homéopathiques Modernes), qui commercialisent l’oscillococcinum. En 1966 le LHM est absorbé par les Laboratoires Boiron.

C’est alors que l’Oscillococcinum, jusque-là connu seulement de quelques initiés, commence une ascension glorieuse, dont les étapes viennent d’être relatées dans le Figaro du 18 mars dernier, sous la signature de Caroline de Malet.

On abandonne définitivement le microbe oscillant de Roy, avec ses innombrables manifestations pathologiques : tuberculose, blennorragie, cancer, etc. La grippe elle-même sera bientôt discrètement remplacée, dans les textes publicitaires, par les « affections grippales », qui n’ont rien à voir avec le virus de la grippe et sont un coryza, un rhume de cerveau plus ou moins fiévreux et qui, le plus souvent, évolue sans médicament vers la guérison. « Sur fond d’engouement par les médecines douces » écrit Caroline de Malet « cette branche de la médecine, tout comme l’acupuncture, a le vent en poupe. » Les ouvrages d’homéopathie, et la plupart des autres revues médicales, célèbrent les mérites d’oscillococcinum. « Les laboratoires Boiron n’y sont d’ailleurs pas pour rien ». Quel euphémisme... Il est vrai que nous ne pouvons préciser non plus le budget du Centre d’enseignement et d’homéopathie (CEDH) filiale de Boiron, qui organise chaque année « deux cent séminaires, où l’antigrippal fait bonne garde ». Et dont les participants gardent sûrement un bon souvenir.

Premier bilan : « De 1967 à 1982, les ventes annuelles d’Oscillococcinum sont multipliées par plus de 10 »,

Ici se place un tournant décisif. Sans renoncer, bien sûr, à ses attentions aux médecins, l’entreprise Boiron s’adresse au grand public, ce qui est permis pour un produit « de médication familiales » alors que les médicaments que prescrivent les médecins ne peuvent faire de publicité que dans la presse médicale. Les affiches destinées au public des pharmaciens et les fascicules illustrés nous font voir les bienfaits de l’oscillococcinum sur des jeunes gens splendides et souriants, avec des bébés magnifiques, plutôt que du foie et du cœur de canard en train de se décomposer...

Dans le même temps la pression publicitaire s’accentue sur le monde médical pour les autres produits de la marque. Outre les quelques huit mille médecins homéopathes, d’autres prescrivent de temps en temps un produit homéopathique, soit pour faire plaisir à leur client - on peut escompter un effet placebo - soit parce que c’est un moyen comme un autre d’attendre la guérison spontanée d’un gros rhume tout en évitant de prescrire des médicaments inutilement trop agissants. On a vu aussi des coups durs, comme celui que nous avons naguère évoqué, du refus opposé par une mère à une intervention chirurgicale sur un cancer crânien de son enfant, parce qu’elle ne faisait confiance qu’à l’homéopathie. Jusqu’au jour où il fut trop tard.

Dans le grand marché des illusions le petit canard est puissant : il aide tout le bazar homéopathique, et celui-ci à son tour rend plus crédibles d’autres créations pseudo-scientifiques ou paranormales. Le petit canard a hérité d’un privilège. Il n’a même pas à s’appuyer sur des essais prétendument favorables pratiqués dans des hôpitaux ou d’autres groupes de malades. Il symbolise la croyance absolue. C’est beaucoup grâce à lui que les laboratoires Boiron détiennent plus de 50 % de ventes d’antigrippaux. Fort de son succès en France conclut le Figaro - Oscillo, comme le surnomment ses fidèles, « s’attaque à l’international. Un bon tiers du chiffre d’affaires que lui doivent ses producteurs provient aujourd’hui de ses ventes dans une quarantaine de pays étrangers, des États-Unis à la Hongrie, en passant par le Maroc. »

On comprend qu’il soit respecté par les responsables de nos finances, et par la Sécu à qui il a épargné quelques remboursements.

Mis en ligne le 30 juin 2004
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