Thèse d’Élizabeth Teissier : réactions dans les médias (4)

ESPRIT : La thèse d’Élizabeth Teissier : lecture d’un sociologue

par Ph.Cibois

Il est difficile de lire les quelques 900 pages de la thèse d’E. Teissier sans fil directeur et le meilleur ne serait-il pas celui qui guide l’auteur, la "thèse" qu’elle entend défendre ? Essayons donc de nous laisser guider par elle pour trouver les articulations de son texte, repérer sa logique et voir comment elle défend son point de vue. Il s’agit donc du compte-rendu d’un lecteur qui cherche simplement à voir ce que dit un texte.

Dans les "paramètres de la recherche" (p.10), E. Teissier donne son plan : "en premier lieu, après avoir défini plus précisément notre méthodologie, nous nous livrerons à une approche historique, puis dans un second temps, à une confrontation et a une analyse sociologiques des attitudes extrêmes - fascination surtout, mais aussi rejet - que l’astrologie semble susciter en France de nos jours" (10-11). Ce plan à l’avantage d’être cohérent avec le titre de la thèse Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes. On peut traduire de la manière suivante : "situation épistémologique de l’astrologie" signifie que c’est le statut de connaissance, et même de vérité de l’astrologie qui est en cause et que la référence sociologique de la thèse passe par une étude empirique : le fait bien avéré que de nos jours (appellation plus commune que sociétés postmodernes) l’astrologie est acceptée par beaucoup et que ce phénomène d’acceptation est condamné par les élites scientifiques.

Cette thèse à été faite sous la direction de Michel Maffesoli, professeur à l’Université Paris V où il dirige un centre de recherche sur l’Actuel et le Quotidien. En effet, à travers une revue (Sociétés) et de nombreux livres, Michel Maffesoli veut faire passer l’idée qu’un nouveau monde est en train de voir le jour où la sociabilité du groupe joue un grand rôle : c’est la thèse de plusieurs de ses livres, Le temps des tribus (1988), La Transfiguration du politique, la tribalisation du monde (1992) ; dans son dernier livre L’instant éternel, le retour du tragique dans les sociétés postmodernes (Denoël 2000), il veut faire le constat que contre l’idéologie du progrès qui programme un individu atomisé, est en train d’apparaitre un univers de rituels et de fêtes partagées. Ceci explique l’importance qu’il accorde aux études de nouvelles formes de sociabilité (comme aujourd’hui celle des raves).

La thèse de Teissier reflète-t-elle les thèses de son directeur de recherche ? On pourrait le penser en regardant l’index des noms où celui-ci est le plus cité (121 fois soit sur 824 pages de texte, un fois toutes les 7 pages, Simmel venant en second avec 81 occurrences suivi par G.Durand 62, Durkheim 59, Jung 56). L’influence de Michel Maffesoli est évidemment très présente et peut être résumée de la manière suivante :
- les gens qui croient à l’astrologie forment un groupe communautaire relié par une émotion commune qui crée un groupe fusionnel, une nouvelle forme de sociabilité qu’il faut étudier par "sympathie", sans refuser les ambiguités de l’acteur. Ces groupes s’opposent aux "formes sclérosantes et mortifères" que sont par exemple famille, croyance ou parti (315).
- l’objet est étudié par sa "forme", par sa dynamique, sa gestuelle contre les critiques d’une doxa scientiste qui empêche de voir la nature protéiforme du réel. Il faut accepter une approche moins conceptuelle, plus allusive, plus sensible aux rapports entre les choses. Le savoir établi est condamné : "La roche tarpéienne est, on le sait, proche du Capitole et les tenants du savoir établi y seront sous peu précipités. Laissons donc les choses se faire d’elles-mêmes." (812)

Des thèses de Michel Maffesoli, E. Teissier retient une possibilité de libération par rapport aux attaques rationalistes : s’il faut se défier des savoirs établis, s’ils peuvent être contestés au nom d’une approche qui fait la part belle au sentiment, au vitalisme et moins au concept, il devient possible de contre-attaquer et de montrer que l’astrologie peut se défendre légitimement contre les attaques de la science officielle. E. Teissier retient aussi que la société peut légitimement être présentée comme définie par un ensemble de rapports de croyances : les croyants de l’astrologie ne sont pas des demeurés mais des porteurs d’une croyance, une nouvelle "tribu" au sens de Michel Maffesoli, digne d’une étude qui respecte non seulement leur point de vue, mais qui se doit de partager leur méthode de sympathie universelle.

E. Teissier expose donc jusqu’à la page 70 comment elle est libérée par le point de vue de son directeur de recherche, qui lui donne en plus une méthode cohérente avec la pratique astrologique. Immédiatement elle applique cette manière de voir au cas du minitel : avec le développement de l’astrologie par minitel, on voit apparaitre un phénomène social dont l’importance numérique fait l’importance sociale. Mais tout ceci n’était qu’un aperçu de la thèse qui commence maintenant avec le chapitre 3 (p.91).

E. Teissier commence par une présentation de l’astrologie comme système : ses rapports avec l’astronomie, ses concepts (zodiaque, maisons, thème astral) et nous donne une application de ces concepts au cas d’A.Malraux (plutonien grand teint). Page 132 commence une présentation historique de l’astrologie qui va jusqu’à l’époque contemporaine. Le chapitre 4 (p200 à 272) est une tentative de validation de l’astrologie basée sur les sympathies universelles, sur l’attraction qui régit le monde et ses parties et accessoirement sur les mythes, symboles et leurs correspondances dont toute la pensée symbolique, non conceptuelle, montre la validité.

Après cette présentation historique et conceptuelle qui formait la première partie annoncée de la thèse, nous entrons dans une "analyse sociologique" de la fascination/rejet aux chapitre 5 et 6 (p.274 à 822). C’est là le point central de la thèse : après un exposé de la méthode et de l’astrologie elle-même, on entre dans le vif du sujet, c’est d’ailleurs là que se trouve le plus grand nombre de pages. On peut résumer ce développement de la manière suivante :
- la fascination pour l’astrologie est un phénomène indubitable comme le manifestent les sondages. Mais cette fascination bien avérée entraine un rejet de la part des rationalistes. Cependant la statistique, même si elle est inadaptée à l’astrologie permet d’en mesurer le bien fondé comme le montrent les études de Gauquelin, (un polytechnicien passionné d’Astrologie qui a par exemple cherché, en vain pour beaucoup mais par pour E. Teissier, à savoir si Mars avait une influence sur les sportifs) et de Sachs (riche héritier qui s’est payé des calculs sur les signes des conjoints : E. Teissier trouve toujours une raison astrologique pour montrer pourquoi la statistique donne des résultats inattendus).
- autre mesure de la fascination : l’utilisation massive des multimédias (minitel, audiotel, internet) ou des courriers de lecteurs (E. Teissier rend compte ici de sa propre pratique p311 à 419 ainsi que de ses relations avec les politiques 434-463)
- comment expliquer cette fascination : est-ce de la superstition ? "Si l’on veut faire œuvre de sociologue visant à une certaine objectivité" il faut admettre que se glisse un peu de superstition dans l’astrologie (471). Mais il y a bien d’autres causes : la soif d’infini et le gout du sacré, le besoin d’explorer l’inconnu et l’avenir, le gout du mystère, la quête de la connaissance de soi et du sens, la pérennité du Mythe, l’esprit du New Age qui a tant d’influence aujourd’hui, la valorisation du caractère non-moralement ni idéologiquement orienté de l’astrologie, la force du mythe de l’éternel retour, c’est tout cela qui constitue les causes sociales de la fascination de l’astrologie.

Ce chapitre 5 constitue aux yeux d’E. Teissier "la partie la plus importante de notre investigation" (533) car elle y fait l’inventaire des diverses manifestations de fascination de l’astrologie et essaye d’en trouver "des hypothèses explicatives (...) d’en dégager en quelque sorte leur raison interne"(533). A ses yeux, c’est la partie empirique, proprement sociologique de sa thèse.

Avec le chapitre 6 consacré aux médias, c’est, après la fascination, le rejet qui est maintenant étudié. Ce rejet est étudié, ou plutôt critiqué, et c’est ce qui explique pourquoi aux yeux de Michel Maffesoli lui-même, ce chapitre sur les médias a été l’objet de "dérapages", c’est à dire de plaidoyers pro domo. En effet, nous dit E. Teissier "ce qui apparait dans les médias n’est certainement pas à l’image de la richesse de l’art royal des astres ; tout au mieux s’agit-il d’une réduction, d’une simplification extrême ; au pire, d’une caricature, voire d’une trahison" (553). E. Teissier, à partir de sa propre expérience tente de rendre compte du rejet de l’astrologie non en "l’expliquant" comme elle l’a fait au chapitre précédent, mais en le combattant, en montrant que ce rejet se fait pour de mauvaises raisons. Elle critique donc Adorno accusé de mépris et d’arrogance (583) ; reprend son expérience propre d’émissions de télévision ; se défend avec véhémence qu’on puisse l’assimiler à un charlatan (597) ; rend compte de ses conversations avec le PDG de France 2 de l’époque, ferraille avec la presse, avec l’intelligentsia rationaliste ; se demande si l’astrologie est compatible avec la religion et conclut que c’est le cas (au moins jusqu’à la Renaissance) ; raconte ses autres émission, ses interviews ; se pose le problème du libre-arbitre face au destin repéré par les astres qu’il faut accepter sereinement (705) ; parle de la résistible hégémonie de l’idéologie scientiste (726), stigmatise le "fanatisme, l’intolérance et le manque d’humilité" (758), le "parti-pris scientiste qui trop souvent anime les scientifiques à l’égard de l’astrologie" (762).

En fin de ce chapitre (784) elle résume : "voilà un rapide résumé de la mentalité avec laquelle l’astrologie est appréhendée en nos médias, à savoir en tant que paria et profiteuse des acteurs sociaux. On peut parier qu’il s’agit là forcément d’un vision peu cohérente par rapport à la réalité, puisque tous ces articles ne font que chanter - même s’ils chantent faux - l’extraordinaire floraison de la science des astres aujourd’hui, ainsi que le besoin apparent, et manifeste, que l’homme d’aujourd’hui éprouve pour elle".

La conclusion de la thèse est que si les hommes sont fascinés par l’astrologie c’est parce qu’elle répond à l’échec de la modernité rationnelle, rationaliste. Si le rejet est fort, c’est qu’il émane d’une élite qui a épousé cette rationalité et qui rejette ce qui va à son encontre. Le statut de vérité de l’astrologie est bien en cause, avec ses garants et ses ennemis qui luttent, comme toujours dans l’histoire des sciences.

Mais de la conclusion on peut tirer des conséquences pratiques : si la situation est telle (rejet de l’astrologie malgré la fascination qu’elle entraine) c’est parce qu’elle n’est pas enseignée : "le vide pédagogique a engendré l’ignorance, laquelle suscitait la méconnaissance d’un côté, le mépris de l’autre (...) sans oublier la peur, le recul, et donc aussi le rejet, assorti de soupçon et de méfiance vis-à-vis de l’inconnu" (797). Il faut donc enseigner l’astrologie et E. Teissier rend compte de ses tentatives à cette fin auprès du Ministre des Universités, du Recteur de l’Académie de Paris et d’un client célèbre, le Président de la République. Le but du travail d’E. Teissier est clair et sa finalité est précise : il s’agit, à travers cette thèse de revenir à l’université pour y avoir le droit d’enseigner.

On peut se demander finalement comment cette thèse toute centrée sur le statut de vérité de l’astrologie a pu être prise en charge par un jury de sociologues. La réponse n’est pas à chercher dans les critiques ad hominem car il y a semble-t-il des raisons plus profondes. En effet ce que disent en commun E. Teissier et le courant dans la mouvance de Michel Maffesoli, c’est que la rationalité qui se veut exhaustive dans nos sociétés est critiquable, que l’homme ne se réduit pas à une approche conceptuelle mais qu’il doit être appréhendé par des réalités autres : ses émotions qui le constituent socialement dans des groupes d’affinités (Michel Maffesoli) ou son destin tels que les astres en disposent (E. Teissier). Le refus commun d’une rationalité trop stricte a fait se rencontrer deux pensées : E. Teissier s’est incrustée dans un courant qui lui apportait une caution intellectuelle et un vocabulaire pour penser son refus de la rationalité trop sure d’elle-même. Elle a dissimulé sa thèse de la vérité de l’astrologie sous un vernis d’explications sociales de la fascination de l’astrologie. On pourrait dire qu’elle a "triché" pour arriver à ses fins. Ce mot de tricherie ne serait pas utilisable si ce n’était le sien propre : en effet d’une manière très explicite, elle explique que pour faire une thèse sur l’astrologie, il est nécessaire de choisir un sujet de thèse "limitrophe de la Sociologie, de la Philosophie ou de l’Histoire des Religions et de se placer officiellement sous l’égide de ces disciplines : on est obligé de camoufler, de tricher, de contourner les institutions" (815-816).

Tricherie assumée donc, et des deux côtés : trop content de voir apporter des arguments qui vont dans le sens de la montée de l’irrationnel, le jury situé dans la mouvance de Michel Maffesoli fait semblant de se satisfaire des explications sociales de la fascination face à l’astrologie en les considérant comme des explications sociologiques. On a peut-être là la vérité de ce courant : rejet d’une modernité rationnelle et fascination devant l’émotion constitutive de social, ce qui pourrait être un bon point de départ, mais aussi rejet d’une rationalisation de l’irrationnel et arrêt au seuil de la distanciation, car la méthode rationnelle qui distancie ne peut, à ses yeux, rendre compte du social fusionnel.

Source : Revue ESPRIT

Mis en ligne le 1er mai 2001
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