La France consomme 20 % de la production mondiale de "médicaments" homéopathiques alors qu’elle ne représente que 1% de la population du globe. On estime par ailleurs qu’un médecin sur cinq prescrit des produits homéopathiques. En quoi consiste vraiment l’homéopathie ? Ces granules que l’on doit faire fondre sous la langue, que contiennent-ils réellement ? Pourquoi tant de Français croient-ils à l’efficacité de cette pratique ?

OSCILLOCOCCINUM - Le joli grand canard

par Michel Rouzé - SPS n° 202, mars-avril 1993

Durant l’hiver qui vient de nous quitter, rares étaient les pharmaciens dont le client, payant ses achats à la caisse, ne tombait pas sur un petit panneau publicitaire lui proposant une deuxième acquisition : Oscillococcinum. Avis aux enrhumés, surtout à ceux dont le coryza se compliquait d’un état plus ou moins fiévreux et d’un peu de mal de tête rebelle à l’aspirine et au paracétamol. De novembre à février, il a dû s’écouler des centaines de milliers de ces petites boîtes. Se débarrasser d’un mal saisonnier tenace pour la modique somme de quarante-cinq francs, n’était-ce pas à essayer ? Le remède devait être sûr pour que l’apothicaire l’ait mis en si bonne place. Et le petit canard dont l’image agrémentait le panneau était si mignon !

Au fait, pourquoi un canard et pas un pigeon ou une jolie fleur ? Rentré chez lui, plein d’espoir, l’acheteur curieux pouvait lire, entre deux éternuements, la composition du produit, indiquée sur la boîte : "Autolysat de foie et de coeur de canard de Barbarie". De quoi rêver. Comment les abats de ce volatile, plus connu pour ses emplois culinaires, pouvaient-ils guérir un vilain rhume ?

Nous vivons en un temps où l’étrangeté et le mystère, loin d’éveiller le soupçon, sont pour une grande partie du public facteurs de crédibilité. Les exploiteurs de toutes les formes de paranormal en font leur choux gras.

Le laboratoire qui diffuse Oscillococcinum en indique la composition sur la petite boîte, ainsi que la loi l’exige. Le panneau réclame montre aussi un joli petit canard, et mentionne l’indication du médicament : "Etats grippaux". Le prospectus qu’on trouve dans la boîte est plus explicite : il distingue les "états grippaux" de la "grippe", l’usage préventif de l’usage curatif, et la posologie varie selon le cas. Il est plus discret quant à l’origine et à l’histoire du produit. Réparons cette lacune. Heureusement, nous disposons pour cela d’un ouvrage dont la valeur ne peut être contestée ni par les homéopathes ni par les producteurs actuels du médicament. L’ouvrage, paru en 1991 aux Editions Hélios, à Genève, s’intitule simplement Oscillococcinum. Il est signé par le docteur Nicole Curé, dont nous ne savons rien par ailleurs mais qui, dès les premières lignes de son introduction, précise qu’il s’agit d’une "spécialité distribuée par les Laboratoires homéopathiques BOIRON" et rappelle "le vieux principe selon lequel tout élément peut devenir protecteur dans le domaine où il est nocif." Définition assez large du fameux principe de similitude, fondement de l’homéopathie. Le lecteur attentif aura déjà pu remarquer, au verso du titre, ces trois lignes "Nous remercions les Laboratoires BOIRON et leur équipe qui ont accepté de lire attentivement notre travail et d’en faire une critique dont nous avons su profiter". On ne saurait mieux dire. Qu’ils sont serviables, ces laboratoires ! Grâce à eux, nous entrons en toute confiance dans l’étonnante saga d’Oscillococcinum.

Au départ, son inventeur et prophète, Joseph Roy. Né en 1891 à Dijon - l’avant-veille de la Nativité - il fait ses études secondaires à l’Ecole Saint-François de Sales, où son père est professeur. Puis, étudiant en médecine, il suit les cours du professeur Bataillon, théoricien de la parthénogenése (enfantement sans fécondation de la mère, fréquent dans diverses espèces animales, et que certains ont prétendu avoir observé des cas dans l’espèce humaine, dont un en Grande-Bretagne).

Médecin militaire pendant la première Guerre mondiale, il assiste à la terrible épidémie de grippe de 1917 et croit découvrir dans le sang des victimes un microbe formé de deux grains inégaux, et animé d’un rapide mouvement vibratoire, d’où le nom qu’il lui donne oscillocoque. De plus, le microbe est polymorphe. Il peut se rétrécir jusqu’à devenir un virus, aux limites de la visibilité (avec les instruments de l’époque). En vieillissant il grandit, laissant apparaître un troisième et même un quatrième grain.

Mais l’oscillocoque n’est pas seulement le microbe de la grippe. Roy le découvre dans le sang et les tumeurs des cancéreux. Son livre Vers la connaissanoe et la guérison du cancer, lui vaut un article enthousiaste de Léon Daudet, le célèbre polémiste de l’extrême-droite monarchiste ("Action Française"). Roy décide alors de s’établir à Paris, où il collabore quelque temps avec l’homéopathe Léon Vannier. Il continue à voir des oscillocoques un peu partout dans les chancres syphilitiques, le pus des blennorhagiques, les poumons des tuberculeux, chez les malades souffrant d’eczéma, d’herpès, de rhumatismes chronique, ou encore les sujets atteints d’infections aiguës : oreillons, varicelle, rougeole. Ses "découvertes" trouvent des oreilles complaisantes dans la cohorte des derniers antipastoriens, qui refusent d’admettre que les maladies infectieuses sont dues à des germes spécifiques. Elles rejoignent aussi les homéopathes, pour qui les maladies ne se répartissent pas d’après leurs causes, mais seulement d’après les symptômes de chaque malade, quelles qu’en soient les causes, lesquelles n’ont guère d’intérêt, puisqu’elles n’interviennent pas dans le choix d’une thérapeutique. Et il en vient à imaginer que les microbes sont d’origine endogène, qu’ils sont une forme inférieure d’existence des cellules de l’organisme malade.

Il ne reste plus à Roy qu’à mettre en oeuvre les techniques de l’homéopathie : mettre au point un traitement efficace dans les syndromes caractérisés par la présence massive d’oscilloscoques, en premier lieu le cancer. Conformément au dogme hahnemannien ce traitement devra partir de l’oscillocoque lui-même. Mais puisqu’on trouve des oscillocoques à peu près partout - jusque dans les puits dont l’eau a la réputation de favoriser le cancer - où choisir ceux qui serviront à fabriquer le remède homéopathique anticancéreux ?

Ici se place un mystère non éclairci. Roy décide de prendre ses oscillocoque dans le foie et le coeur des canards de Barbarie. Dans aucun de ses écrits il ne donne la raison de ce choix. S’agirait-il d’une révélation divine ?

L’historienne des travaux de Roy, Nicole Curé, hasarde à une centaine de pages de distance deux explications différentes. Selon l’une, divers chercheurs tiennent le canard pour l’un des réservoirs naturels du virus grippal. Mais il se trouve que leurs travaux datent de 1974, c’est-à-dire un demi-siècle après ceux de Roy. Celui-ci aurait-il décidément bénéficié d’une prémonition ? Deuxième explication les oscillocoques de canard auraient été choisis pour leur analogie avec les bacilles tuberculeux d’autres espèces d’oiseaux, qui ne sont pas dangereux pour l’espèce humaine.

D’autres questions se posent, comme nous verrons plus loin.

Selon Nicole Curé, la première souche du nouveau remède, baptisé Oscillococcinum, fut donnée par Roy aux Laboratoires Homéopathiques de France dès 1925 et préparée en différentes dilutions, dont la 3Oe et la 200e décimales korsakovienne. Bien que différent de la dilution centésimale de Hahnemann, mais reconnu par lui comme valable, cette technique, imaginée par l’homéopathe russe Korsakov, consiste, après avoir vidé le flacon contenant la première dilution, à la remplir à nouveau de l’excipient liquide (eau ou alcool). On admet que les particules restées sur les parois du récipient entreront pour un dixième dans la nouvelle dilution. Et ainsi de suite... Le procédé manque plutôt de précision, mais il a l’avantage d’exiger beaucoup moins de temps que les interminables dilutions et succussions du rite hahnemannien. Une souche fut également remise aux L H M (Laboratoires Homéopathiques Modernes) qui commercialisent seuls Oscillococcinum, avant que cette spécialité passe, en 1966, au fonds des Laboratoires Boiron. Si l’on s’en rapporte à ces derniers, le mode de préparation est resté conforme aux directives données en 1925 par Joseph Roy. Bornons-nous à les résumer.

Dans un ballon d’un litre, on place, "dans des conditions rigoureuses d’asepsie un mélange de suc pancréatique et de sérum glucosé. On décapite un canard de Barbarie dont on extrait le foie et le coeur. Question : pourquoi pas d’autres organes ? Pour le coeur, on peut supposer qu’il est traditionnellement, dans la culture occidentale, le centre de la vie ; de plus, c’est lui qui fait circuler le sang dans lequel abondent les oscillocoques. Pour ce qui est du foie, Joseph Roy (décédé à Paris en 1978) nous a laissé un commentaire bien révélateur du caractère archaïque de sa démarche intellectuelle : "... les anciens voyaient dans le foie un siège de souffrance plus important que le coeur ; sentiment profondément juste ; c’est au niveau du foie que se fait la modification pathologique du sang, c’est là que la qualité d’énergie de notre muscle sanguin se change d’une manière durable, tantôt légère, tantôt grave".

Revenons à la préparation. On ajoute donc au mélange déjà placé dans le ballon 35 à 37 grammes de foie et 15 grammes de coeur du canards. On place le tout en "incubation" pendant 40 jours. Passé ce délai, les viscères du canard sont "autolysés", c’est à dire que les tissus se sont d’eux-mêmes décomposés, sans contamination d’origine extérieure. (Si l’on en croit Joseph Roy, ils ont produit une foule d’oscillocoques.) L’autolysat filtré constitue la souche à partir de laquelle on préparera le remède. C’est à dire la 200e dilution korsakovienne, l’Oscillococcinum débité dans nos pharmacies.

Père incontestable de ce produit, Joseph Roy y avait vu un remède contre le cancer et contre la grippe, de même que pour beaucoup d’autres syndromes faisant partie de l’ensemble auquel Hahnemann avait donné le nom de psore, synonyme de "gale".

Pourquoi l’Oscillococcinum de nos pharmacies a-t-il abandonné toutes ces indications pour n’en retenir que la grippe et les "états grippaux" ? C’est que, dans l’immense majorité des cas, ces affections guérissent spontanément. Il sera facile d’attribuer la guérison au placebo, lequel d’ailleurs, ne peut que soutenir le moral du patient et celui de son entourage, surtout s’il s’agit des parents d’un enfant affligé d’un gros rhume. Oscillococcinum présente souvent un autre avantage, déjà évoqué dans les quelques lignes que nous consacrions à ce produit dans notre n° 184, il y a tout juste trois ans (nous n’avions pas encore connaissance, à cette époque, de l’ouvrage du Dr Nicole Curé). "Nous avons affaire" disions-nous "à un produit dont l’utilité est proclamée même par des médecins tout à fait sceptiques à l’égard de l’homéopathie, non pas tant en raison d’un effet placebo (qui n’est du reste pas à exclure), que du fait que l’administration de ce médicament évite souvent le recours à des traitements intempestifs et dont l’abus peut devenir négatif. C’est le cas des antibiotiques prescrits à tort et à travers contre les rhinopharyngites banales de l’enfant."

Une "conférence de consensus" avait auditionné à Paris en février 1990, une trentaine d’experts de ces problèmes. Elle s’était conclue sur la recommandation, en cas de rhinopharyngite aigué de l’enfant, de limiter l’intervention thérapeutique : "Les rhinopharyngites aiguës guérissent spontanément... Les antibiotiques n’agissent que sur les surinfections bactériennes et non sur les virus." Nous ajoutions que l’usage répété d’antibiotiques sans nécessité véritable peut agir fâcheusement sur la flore intestinale et retarder la maturation des mécanismes naturels d’immunité. C’est seulement si la fièvre monte ou si des complications - comme une otite - menacent qu’il convient de recourir aux grands moyens. Vive donc Oscillooeccinum, allions-nous jusqu’à conclure, s’il évite l’usage intempestif d’antibiotiques ou d’anti-inflammatoires. En signalant toutefois le danger que des parents trop sûrs de son efficacité se contentent d’en doubler la dose en présence de complications qui appellent une véritable intervention médicale.

Trois années ont passé. Et l’on vient à se demander si on n’a pas cédé à trop de laxisme. Bien sûr, nos modestes Cahiers n’influent que bien peu sur une évolution dominée par la publicité - ouverte ou "rédactionnelle" - des marchands de pseudo-remèdes. Mais si peu qu’on diffuse, on est responsable de ce qu’on écrit. La balance n’est plus la même entre les avantages et les inconvénients des médicaments-bidon. Leur montée fait problème pour l’avenir de la médecine et de la pharmacie. Dans cette tendance générale, il est probable que la décoction de viscères décomposés de canard joue un rôle de locomotive pour l’ensemble du marché homéopathique. Car ceux qui en usent guérissent presque tous. Répétons leur donc, avec les médecins de la "conférence de consensus", qu’ils auraient guéri aussi bien sans en user. Il y a aussi ceux qui guérissent moins bien : les victimes de complications contre lesquelles la vraie médecine intervient trop tard à cause du mirage homéopathique ; les personnes âgées qui, lors d’une épidémie de grippe, découvrent trop tard que le mirage ne leur donne pas la protection que leur aurait apportée le vaccin.

Mis en ligne le 30 juin 2004
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