L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

Soutenance de la thèse d’Elizabeth Teissier

par Jean-Paul Krivine - paru initialement sur le site
repris dans le Hors-série Astrologie, juillet 2009

Les cartons d’invitation

Il est bientôt 13 heures et une importante foule se masse à l’entrée du prestigieux amphithéâtre Liard de la Sorbonne où Élizabeth Teissier va bientôt soutenir sa thèse. Pour le moment, impossible d’entrer, les vigiles filtrent l’entrée et seuls les possesseurs d’une « invitation » peuvent pénétrer. Quelques voix s’élèvent pour protester : « les thèses sont publiques ». Mais rien n’y fait, les « invitations » ont été diffusées par l’attachée de presse d’Élizabeth Teissier et les vigiles indiquent « qu’il s’agit d’une salle du Rectorat et qu’ils ont reçu des consignes précises du Rectorat ». Heureusement, il y aura finalement assez de place pour accueillir tout le monde.

L’amphithéâtre Liard est l’un des plus beaux de la Sorbonne. C’est une magnifique salle ornée des portraits de Descartes, Racine, Bossuet, Pascal, Molière et Corneille. Deux cents personnes environ ont pris place, et il ne reste que peu de places. Devant l’estrade, l’impétrante, habillé d’un tailleur clair, est déjà assise, concentrée sur ses notes. Au premier rang, on peut reconnaître quelques astrologues telle Suzel Fuzeau-Braesch. L’attachée de presse d’Élizabeth Teissier est là également, attentive. Les membres du jury entrent. Quatre personnes au lieu des six attendus. La rumeur courait que deux s’étaient récusés. On ne saura pas. Il sera dit que l’un d’entre eux (Gilbert Durand, « regrette de ne pas être là ». La salle se lève... enfin, pas tout le monde... un quart environ des personnes reste assis.

Le Président du jury, Serge Moscovici prend alors la parole avec cette mise en garde assez inhabituelle : « les photos sont interdites dans la salle à l’occasion de la thèse, ni photo ni film ».

Élizabeth Teissier

La parole est donnée à Élizabeth Teissier, « pour 20 minutes ». D’un ton monocorde, très « académique », l’astrologue lit un texte où elle cherche à expliquer le pourquoi d’une thèse en sociologie sur le sujet qui est son métier. « L’astrologie est un fait social avéré, observable, donc un sujet d’étude sociologique ». L’idée d’une thèse sur l’astrologie lui est venue en constatant que d’autres thèses ont été soutenues sur le sujet, en particulier en médecine, en 1992, sur les corrélations entre les astres et l’alcoolisme. Elle rappelle alors son propre itinéraire, d’un scepticisme initial lié à « l’esprit critique des formations universitaires » à une conviction progressive.

Si son propos, aujourd’hui, est affirmé comme proprement sociologique, l’astrologue revient néanmoins sur la nécessité de « donner les fondements de l’astrologie ». Et de fait, son document de thèse laisse une place importante « aux bases théoriques de l’astrologie », à la fois « art, science et sagesse ». La suite de l’exposé abandonne progressivement la « neutralité sociologique » affichée et évoque les « corrélations stupéfiantes que nous vérifions jour après jour ».

Élizabeth Teissier aborde alors un sujet qui lui est cher et sur lequel elle reviendra avec insistance dans les débats : l’enseignement de l’astrologie à l’université. Évoquant la décision de Colbert de chasser les astrologues de l’université et du royaume, elle dénonce les arguments d’autorité, le « rationalisme desséchant » et parle d’une astrologie persécutée. La récente création d’une première chaire d’astrologie au Kepler College aux USA est, à ses yeux, un retour « cyclique » qui doit se poursuivre (« l’expérience phénix et pionnière du Kepler-College »).

Elle déplore que, de nos jours, l’astrologie soit amalgamée au mercantilisme et à la parapsychologie avec lesquels « elle n’a rien à voir ». Le Nouvel Esprit Scientifique est invoqué. Elle cite les physiciens Costa de Beauregard, Bernard D’Espagnat... et vilipende le « désenchantement du monde » porté par l’« abstraction rationnelle ». Le « paradigme astrologique peut apporter des réponses en replaçant l’homme au centre ». Il est « une quête de l’idéal, une explication du Monde indépendante de tout dogme religieux ».

S’interrogeant sur les attitudes de rejet de l’astrologie, elle en fait porter la responsabilité à « la peur de l’étrange, de l’inconnu » et à « la culture occidentale, déterministe, qui s’oppose au libre arbitre ». Pour Élizabeth Teissier, « le déterminisme astral doit venir s’ajouter au déterminisme psychologique et au déterminisme génétique » et elle évoque son livre d’entretiens avec le biologiste Laborit.

Elle conclut la présentation de sa thèse ainsi : « les objections contre l’astrologie sont aussi vieilles que la lecture des astres elle-même », et « le seul vrai critère est l’expérience ».

Applaudissements d’une grande partie de la salle. Le Président du jury doit rappeler qu’il s’agit d’une thèse universitaire et que les applaudissement ne sont pas de mise.

Le débat

La parole est alors donnée au Directeur de la thèse, le sociologue Michel Maffesoli. Ce dernier tente d’abord de se justifier en expliquant le rôle du rapporteur de thèse. Est-ce « la parole à la défense » ? Il ne répond pas réellement, mais parle d’un « bon exposé », d’un « document de qualité » qui « pourra être consulté » (répond-t-il à la critique de certains, scientifiques et astronomes en particulier, déplorant que ce document soit resté inaccessible et qu’aucune personne compétente sur l’astrologie n’ait pu donner un avis. cf. la lettre de Jean Audouze en page 12).

Le Pr. Maffesoli va ensuite expliquer ce qui, à ses yeux, légitime la soutenance : « c’est une thèse de sociologie », soulignant la neutralité associée à la démarche. Il indique qu’il a « aussi accepté une thèse sur le Minitel rose, un fait social donc un fait sociologique » mais met en garde (comme s’il avait quelques craintes sur les utilisations que fera Élizabeth Teissier) : une telle thèse « ne légitime en rien l’expérience professionnelle ».

Le Pr. Maffesoli, tout en rappelant une nouvelle fois qu’il s’agit d’une « bonne thèse », déclare « ne pas partager un point » : pour lui, « l’astrologie n’est pas scientifique » et si « la candidate a un autre point de vue, le rôle du débat universitaire est de permettre d’en discuter ». Quelques remous dans la salle : le rôle de ce débat, qui se déroule à la Sorbonne sous couvert d’une thèse de sociologie, serait donc « de discuter du statut scientifique de l’astrologie » ? Pour le Pr. Maffesoli, le terme « scientifique » lui semble relativisé dans le manuscrit de thèse par d’autres termes comme « analogie », « correspondances »... La thèse revendique la scientificité de l’astrologie alors que lui lit autre chose. Élizabeth Teissier ne manquera pas de le ramener à la réalité de ses intentions, on va le voir.

Le Pr. Maffesoli pointe ensuite quelques erreurs de l’astrologue (confusion entre Weber et Pareto, assimilation erronée entre illogisme et non-logique, entre irrationnel et non-rationnel).

Pour terminer, le Pr. Maffesoli regrette le ton un peu trop polémique du chapitre 6 consacré aux médias et décèle la « passion de la professionnelle ».

La réponse d’Élizabeth Teissier

Concernant le chapitre 6, l’astrologue persiste : « Je ne fais pas amende honorable. J’ai longuement réfléchi. Je ne pouvais pas retenir le cheval ». Quant au statut de l’astrologie, elle met les points sur le « i » en précisant bien sa pensée et son propos, que le Pr. Maffesoli semble s’évertuer à ne pas voir : « la non-logique ne s’applique pas à l’astrologie qui est scientifique, mais à la relation affective qui se noue autour d’elle ».

Françoise Bonardel

La parole est à Mme Bonardel, professeur de philosophie. « Une question dérangeante se porte à notre appréciation ». Elle salue le « parler vrai » et souligne « un exercice difficile et courageux pour imposer la légitimité de ce “parler vrai” ». Elle évoque « une culture [de la candidate] que l’on ne lui aurait pas prêté au premier abord ». S’adressant à Élizabeth Teissier, elle affirme « vous savez de quoi vous parlez ». À l’appui de cette affirmation, elle évoque le chapitre sur « l’histoire et les fondements de l’astrologie savante » et ajoute : « vous donnez dans une annexe de 40 pages des preuves irréfutables en faveur de l’influence des astres. Il aurait fallu mettre ces pages au cœur de votre texte ».

La philosophe poursuit en dénonçant « le rationalisme devenu sectaire en refusant l’expérience », et salue le travail d’Élizabeth Teissier, qui recoupe ses propres recherches sur la philosophie de l’alchimie.

Élizabeth Teissier complète : « l’astrologie pourrait élargir le spectre de la compréhension universelle », « l’ambivalence attraction / rejet est imputable à l’absence de paradigme scientifique pouvant accueillir l’astrologie ». Françoise Bonardel approuve : « vous avez raison ».

C’est une farce

C’est à ce moment qu’une personne dans la salle se lève, et dit calmement « je dois partir, mais c’est une farce à laquelle on assiste aujourd’hui. Le roi est nu »...

Françoise Bonardel (suite)

La philosophe poursuit : « vous ne cessez à aucun moment d’être rationaliste » et elle conclut « si l’astrologie suscite des formes de croyances, c’est que notre société lui refuse un autre statut : celui de science conjecturale, l’astrologie trouve sa place dans l’espace laissé vacant par l’ignorance ».

La réponse d’Élizabeth Teissier

La réponse sur certains aspects philosophiques est d’abord assez confuse. Mais le propos redevient clair pour évoquer la scientificité de l’astrologie. Elle parle du « nouvel esprit scientifique » et évoque « l’homme de la rue qui a besoin d’une explication non dogmatique ».

Revenant sur l’astrologie, Élizabeth Teissier cite un extrait de sa thèse : « Tels des cartes à puce, les êtres seraient ainsi, lors de leur entrée en ce monde sublunaire, selon l’expression d’Aristote, comme imprégnés des énergies planétaires harmoniques ou dissonantes, celles-ci induisant un psychisme plus ou moins équilibré ». Quelques yeux s’écarquillent dans la salle...

À propos des « atomes crochus » que se découvrent parfois des individus entre eux, la candidate au titre de Docteur en Sociologie explique que « ces “atomes crochus” sont mathématiquement vérifiables, c’est une découverte de l’astrologie ».

Patrick Tacussel

Après « s’être associé aux compliments de ses collègues », P. Tacussel en vient directement aux critiques, « sur la forme, le fond et la méthode ». Il ajoute, bizarrement, « n’être téléguidé par personne ».

Et la critique commence par des remarques « de forme » que la salle semble ne pas apprécier (le Président doit alors expliquer à un public peu habitué que dans une thèse, la forme compte aussi). Erreurs dans l’orthographe des noms des auteurs cités, un ouvrage de... Tacussel attribué à Valade, des erreurs dans le nom d’une revue...

En évoquant le courrier des lecteurs reproduit dans la thèse, Patrick Tacussel décrit Élizabeth Teissier comme « une personne attachante », « à qui la souffrance des autres tient à cœur »

Ensuite, il revient sur le paradigme de la complexité d’Edgar Morin qu’Élizabeth Teissier revendique à propos de l’astrologie. Cette revendication est, à ses yeux, infondée, l’astrologie ne collant pas aux critères d’Edgar Morin, et regrette que n’aient pas été plus approfondis ces aspects méthodologiques. « Si l’astrologie se présente comme cohérente, n’est-elle pas “moderne” plus que “post-moderne” comme le prétend Élizabeth Teissier ? ».

Viennent ensuite d’autres critiques : les auteurs cités sont bien connus, utilisés à propos, mais leur pensée n’est pas réellement maîtrisée (Tacussel précise, pour atténuer, que « ce n’est pas la première thèse de sociologie où il est conduit à dire cela »).

Il indique ensuite que la partie historique pêche par une analyse superficielle. Il regrette par exemple que les conditions dans lesquelles Colbert a prononcé son Édit (dont le texte exact n’est pas cité, alors que cela aurait permis de mettre en relief l’argumentation de l’époque) ne soient pas analysées sous l’angle historique et sociologique.

L’absence d’une vraie analyse anthropologique de l’astrologie est ensuite soulignée : où sont les croyances dans la société ? Quelles couches sociologiques sont davantage concernées ? Pourquoi ? À propos des relations entre pouvoir et politique, P. Tacussel regrettera là encore l’absence d’analyse : aucune discussion sur les différents types de liens selon le type de pouvoir : république, démocratie, dictature.

Une partie de la thèse d’Élizabeth Teissier est consacrée aux statistiques en faveur de l’astrologie. Elle rapporte en particulier les études conduites par Michel Gauquelin (voir encadré) qui, d’une position critique sur l’astrologie, est passé à une attitude très favorable. Patrick Tacussel regrette que ne soient pas analysés les « chemins inverses », les parcours de « repentis de l’astrologie » et critique une absence de typologie et d’analyse sérieuse dans les attitudes de rejet ou d’attirance envers l’astrologie.

P. Tacussel terminera en s’interrogeant sur le contenu de la thèse : « Il y avait matière à discussion, or une partie de votre thèse est bâtie sur la légitimation de l’enseignement d’astrologie ».

La réponse d’Élizabeth Teissier

« Mea culpa sur votre ouvrage attribué à Valade, erreur dont je me suis aperçue dès que la thèse était imprimée. C’est mon ordinateur qui a déraillé ».

Élizabeth Teissier défend ensuite le rattachement de l’astrologie au paradigme de la complexité d’Edgar Morin. Pour elle, tout y est : « les causalités non linéaires et la multifactorialité, fondamentaux en astrologie ». Et aussi « la non-séparabilité des phénomènes, qui est une des bases de l’astrologie ».

Le Pr. Maffesoli intervient à ce moment pour dire, à propos d’une citation de lui rapportée par l’astrologue : « vous me faites dire l’exact contraire de ce que j’ai dit ». Élizabeth Teissier niera farouchement.

Enfin, justifiant le fait que les décisions de Colbert relatives à l’astrologie soient commentées dans sa thèse avec superficialité, elle précise « qu’elle aurait certes dû faire une recherche sur ce point, mais que ce n’est pas une thèse en histoire, et qu’il y a déjà 900 pages... »

Serge Moscovici, président du jury

Serge Moscovici prend la parole. Il s’adresse à ses collègues du jury : « avez-vous pratiqué la divination ? ». Étonnement des collègues... silence. La question se précise alors : « Divination, marc de café, géomancie, lignes de la main... ». Toujours pas de réponse. Il se tourne alors vers Patrick Tacussel qui, directement interpellé, répond par la négative. Les autres le suivent. Stupéfaction. Tout le monde est intrigué. Serge Moscovici s’adresse alors à Élizabeth Teissier : « bon, alors nous sommes deux à avoir déjà pratiqué la divination ».

Élizabeth Teissier tente bien de protester en expliquant que l’on ne peut pas mélanger divination et astrologie..., mais Serge Moscovici poursuit. « La partie astrologie de votre thèse est la moins impressionnante. Vous faites des références à la “science new-age”, Capra, Bernard D’Espagnat, Costa de Beauregard, etc. Des « scientifiques marginaux ». Nouvelles protestations d’Élizabeth Teissier : « ils ne sont pas marginaux ».

Serge Moscovici va lui aussi pointer quelques erreurs dans la thèse, tel cet anachronisme où Paracelse avec sa vision globalisante est présenté comme s’étant opposé à Descartes.

Serge Moscovici revient ensuite sur la question de la croyance, qui pour lui « n’est pas une question de contenu mais de qualité de pensée ». Ainsi, pour lui, « l’astrologie est une magie naturelle ». Et il s’étonne d’affirmations telles que « l’astrologie prédit 50 % ou 80 % vrai » alors qu’il faudrait regarder « si l’astrologie prédit mieux que d’autres systèmes de divination ».

Réponse d’Élizabeth Teissier

L’assimilation de l’astrologie à la magie fait réagir la future Docteur en sociologie : « il sera difficile de montrer que la magie a un statut de science, elle n’a rien à voir avec un système vérifiable comme l’astrologie ».

Puis l’astrologue revient sur la question de la « science new-age » : « Tout est vibratoire, rien n’est de l’ordre de la matière, comme dit Etienne Guillé ». Serge Moscovici interrompt : « qui ? ». Élizabeth Teissier poursuit : « Vous ne connaissez pas ? ».

Enfin, Élizabeth Teissier reprend une nouvelle fois la défense d’une astrologie qu’elle juge offensée : « l’astrologie n’est pas une divination et n’a rien à voir avec le marc de café, qui n’a aucun fondement. L’astrologie est vérifiable. D’autres astrologues arrivent à reproduire les résultats ».

Le jury se retire et délibère

Le jury se retire pour délibérer. Il revient après 5 minutes. Le titre de Docteur de l’université est décerné à Élizabeth Teissier, avec « mention très honorable ». Le président ajoute que l’intéressée n’a pas le droit d’en faire état, à la télévision ou ailleurs, tant qu’il n’est pas officiellement enregistré. Applaudissements d’une grande partie de la salle. Un énorme bouquet de fleurs est offert au nouveau Docteur de l’Université.

Mis en ligne le 9 avril 2001
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