Feu Freud ?

Dans Libération du 17 septembre 2005

Feu sur Freud

Libération du samedi 17 consacre un dossier au Livre noir de la psychanalyse : « Feu sur Freud ! » qui rassemble quatre articles. Le premier est écrit par un psychanalyste-philosophe, Frédéric Bieth, lequel réfute le bien-fondé d’une évaluation dans cette discipline. C’est une critique de cet article que je développerai un peu plus loin. Le second article est d’un psychiatre, Éric Favereau ; sous la forme d’un entretien, il explique pourquoi il a participé à la rédaction du Livre noir. Le troisième est un reportage sur « un centre de soins pour âmes en besoin » situé sur les Champs Élysées. Ce centre se veut une chapelle oecuménique où des praticiens de tout bord psy proposent leurs approches variées à des patients fortunés (80 € la séance). Enfin le dernier article signé d’un journaliste débute comme une critique en bonne et due forme (toute puissance de la psychanalyse, arrogance) puis en guise de conclusion, accuse le Livre noir de s’accrocher aux prétendus mensonges freudiens pour jeter le maître aux orties : « Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage ».

Le mensonge nécessaire au travail scientifique ?

Mais revenons à l’article du psy-phi, qui, on le remarquera, ouvre le dossier de Libé. Un psychanalyste qui est aussi philosophe, cela ne présage rien de bon. Les propos de Bieth seront en effet un mélange de pensées contradictoires, sans support concret, sans démonstration ; psychanalyse et philo vont s’aider l’une l’autre à s’embourber. D’abord, à la question de savoir si Freud fut menteur et traître, Bieth répond que se poser la question, c’est « n’avoir pas compris comment fonctionne le travail scientifique...il est nécessaire de se décaler dans la lecture de Freud ». Je présume que comme moi vous allez ouvrir alors de grands yeux : mentir ferait partie du fonctionnement du travail scientifique ? Bigre ! Il faudrait, en science, se décaler dans la lecture des écrits théoriques ? Énorme bévue en effet, alors que tout travail scientifique tend à se nettoyer de l’interprétation. Bieth, lui, doit avoir compris...mais où est son travail scientifique ?

Une théorie à aménager, ou à ménager ?

Il ne dément pourtant à aucun moment les mensonges freudiens. Il affirme seulement qu’il faut prendre du recul par rapport aux études de Freud, qui ne doivent pas être prises mot à mot. Donc, pour résumer notre auteur, Freud aurait été un théoricien...à interpréter. Voilà pour le maître et ses idées : il ne faut lui accorder que peu de cas. Alors direz-vous, comment adhérer à une doctrine qui n’a pas de fondement théorique crédible, dont un psychanalyste admet que son initiateur ment, mais qui est tout de même reprise à l’envi, et ressassée jusque dans notre quotidien et notre langage ?

La pratique, clé de la psychanalyse : du bricolage

Et bien en la pratiquant, bien sûr ! Et notre psy-phi de vanter les mérites d’une approche pragmatique : « ...c’est la pratique, la clinique, qui est centrale dans la psychanalyse ». L’auteur est clair, ce n’est pas Freud qui a construit un dogme, c’est lui, psychanalyste opérant derrière le divan, qui fabrique la discipline :« l’écriture des cas cliniques freudiens est une invention à laquelle ma pratique donne corps autant qu’elle continue de la construire. » Ben voyons... ce n’est pas de la toute puissance affirmée, ça ? Donner corps à l’invention, c’est bien entériner le mensonge, et tromper le patient, alors même qu’il entend toujours autour de lui les grands thèmes freudiens assénés comme des théories inébranlables. Sans compter que cette attitude s’apparente plus à du bricolage qu’à une entreprise sérieuse, qui, ne l’oublions pas, revendique de soulager des souffrances ! Comment confier ses drames et son argent à des gens qui admettent n’avoir aucune théorie, et qui, en prétendant « construire », improvisent sur vos misères ? Puisqu’elle veut faire science, la psychanalyse devrait se fonder sur une théorie (autre que la mensongère freudienne). Toute science en passe par là. Soit une théorie cherche sa confirmation : elle met alors en place des expérimentations rigoureuses. Soit une découverte fortuite va chercher à s’expliquer après coup. Il n’y a aucune autre échappatoire pour une activité de type scientifique, sinon c’est qu’on participe au concours Lépine, pas à la recherche. Bien sûr, des théories en science sont encore sans démonstration, et des découvertes ne sont pas encore théorisées, mais les intentions et les actes de confirmations ou d’évaluations sont acceptés. Ce qui n’est pas le cas en psychanalyse.

Refus d’évaluation et pirouettes rhétoriques

L’auteur ne se « choque pas qu’on s’interroge sur l’effectivité de la psychanalyse » L’effectivité, qu’est-ce donc ? C’est d’abord un néologisme habile pour éviter soigneusement le mot plus dru et plus dur d’« efficacité », bien trop compromettant. Mais scrutons-le, car il doit avoir son importance dans la stratégie de Bieth. Effectivité est le substantif de "effectif, ive" qui signifie : « qui se traduit par un effet, par des actes réels. Synonymes : tangible, concret, positif, réel »1 La définition répond donc bien à la discipline psychanalytique : dotée d’effectivité, elle reçoit de façon réelle des patients et les fait s’installer concrétement sur le divan. Mais de l’efficacité, qu’en dira-t-il ? Car l’évaluation ne vise pas l’effectivité, que personne ne nie, mais bien l’efficacité, dont la définition est plus dangereuse pour eux : « Qui produit l’effet qu’on en attend. Synonymes : actif, bon, puissant, souverain, sûr. » Et c’est là que ça achoppe : ce qu’un patient attend de son psy, c’est tout de même une amélioration, voire une guérison, donc une efficacité. Bieth a opéré une pirouette langagière pour ne pas répondre et rester dans le double et mauvais jeu : j’ai compris mais je fais mine de ne pas comprendre. Passons en revue les arguments, ses arguments, à présent : la question de l’évaluation ne pourrait se poser de la même manière que pour un médicament ? Il a raison, puisque le médicament se soumet à des tests d’efficacité alors que la psychanalyse ne se soumet qu’à celui de l’effectivité. Il paraît que la parole d’un patient n’est pas quantifiable ? Ah bon ? Le patient qui se sent mieux ne serait pas capable de le dire ? « Les TOC et la boulimie ont une raison d’être dans l’histoire de la personne ; c’est à cela que s’intérese l’analyse » Vous noterez qu’il n’est pas question de thérapie, encore moins de guérison, mais seulement d’un « intérêt ». On est en droit de dénoncer la manipulation : une théorie à moitié reniée, une improvisation dans la pratique, des tâtonnements, une parole du patient non quantifiable, donc non crédible, et pour finir un intérêt, en lieu et place de thérapie, de l’analyste pour son analysant. De quoi justifier qu’on légifère sur une pratique moralement douteuse. Beith affirme pourtant « On légifère, on réglemente lorsqu’on ne peut penser » Encore un procédé rhétorique pour camoufler que le refus d’auto critique, d’évaluation, est un aveu de lacunes profondes. Penser en dehors de son cercle, la psychanalyse devrait bien le faire, mais la lucidité qui risquerait de s’ouvrir à elle lui serait fatale.

Agnès Lenoire

1 Définition du Petit Robert électronique

Mis en ligne le 19 septembre 2005
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