Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la psychanalyse et Sigmund Freud occupent une place particulière dans la sphère intellectuelle, dans l’enseignement et dans les pratiques thérapeutiques. Ce dossier se propose d’apporter une réflexion sur la réalité des allégations thérapeutiques des psychanalystes, le statut scientifique de la psychanalyse et la place injustifiée occupée par elle dans l’espace public (santé, justice, médias, etc.).

Est-il impossible d’évaluer la psychanalyse ?

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 267 mai 2005 et SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010

Philippe Douste Blazy annonçait le 5 février, lors d’un forum de psychanalystes, le retrait du site ministériel d’un rapport de l’INSERM sur l’évaluation de psychothérapies, dont les résultats ont été jugés « dérangeants ». Nous revenons dans ce Science et pseudo-sciences sur les réactions provoquées par la décision du Ministre de la Santé. Nous développerons dans un prochain numéro le fond du contenu du rapport de l’INSERM et l’évaluation des différentes approches thérapeutiques appliquées au soin des troubles mentaux.

Nous avons déjà fait part de notre indignation1 : indignation face à ce « fait du prince » prétendant décider quels étaient les résultats scientifiques acceptables, mais aussi indignation et étonnement devant l’ovation faite au ministre. Rares ont été, en effet, chez les psychanalystes, ceux qui se sont rendu compte que, ce faisant, ils abandonnaient toute prétention à porter le débat sur le plan scientifique, sur celui de l’évaluation, des faits et des arguments. Depuis, la polémique fait rage.

L’évaluation encore et toujours au cœur du problème

En cherchant bien sous la polémique et la mauvaise foi, en décortiquant les « arguments » des psychanalystes ayant acclamé le ministre, on retombe sur la question de plus en plus incontournable : celle de l’évaluation. À les écouter, toute appréciation scientifique des pratiques psychanalytiques serait par nature impossible. Ainsi Élisabeth Roudinesco, l’une des figures de proue de la psychanalyse en France affirme-t-elle dans une tribune du journal Le Monde (14 février 2005) : « Loin d’être incendié, le rapport de l’Inserm a donc tout simplement été retiré du site du ministère de la santé, ce qui veut dire qu’il ne servira plus de référence à une prétendue évaluation de la souffrance psychique, fondée sur l’idée que l’être humain se réduirait à ses neurones ou à ses comportements, c’est-à-dire à quelque chose d’observable et de quantifiable. Car, par définition, le psychisme qui caractérise tout sujet échappe à de telles évaluations. Comment peut-on en effet mesurer ou expertiser l’angoisse, le désir, le sexe, l’intime, comme on décrirait un état pathologique lié à une maladie organique ? ».

Si rien n’est « observable » ni « quantifiable », alors qu’est-ce qui permet d’affirmer l’efficacité d’un traitement psychanalytique ? Ce qu’en dit le patient ? C’est ce que prétend Jacques-Alain Miller2. Mais de quel patient parle-t-on ? Où l’entendra-t-on s’exprimer ? Qui le « fera parler » ? Bref, quelle étude sérieuse peut-on mettre en avant pour affirmer qu’« au dire des patients », la cure psychanalytique aurait un effet bénéfique ? Alors, qu’en pense le praticien ? On imagine mal ceux qui vivent de ces pratiques affirmer qu’elles seraient inefficaces !

Un groupe de pression actif

Sans doute inquiet pour l’avenir d’une discipline qui devient chaque jour plus vivement questionnée, de plus en plus souvent invitée à produire la preuve de ses affirmations, à présenter des éléments d’évaluation, Jacques-Alain Miller, l’un des chefs de file des psychanalystes lacaniens, organise un puissant lobbying. Il s’est rendu au siège du Parti socialiste (21 mars 2005) et menace d’un vote à droite si François Hollande, qu’il a rencontré, n’intervient pas contre cette « culture de l’évaluation » : « J’ai appelé à voter Chirac, en compagnie d’Élisabeth Roudinesco, que vous recevez cet après-midi, et qui, dès avant mon ami Miller et moi, s’était dressée, avec la vigueur que nous lui connaissons, contre la culture de l’évaluation. Je ne voudrais pas avoir de nouveau à voter à droite, ni au centre. Mais je le ferai si le PS devait laisser les adeptes de l’évaluation-TCC, les sociologues « constructeurs d’opinion », toute cette bande de naufrageurs, de quantificateurs à tout va, et d’experts marionnettistes rescapés de la défunte Fondation Saint-Simon, dominer sa pensée et son action ».

De ce point de vue-là, le ministre Douste-Blazy a déjà donné, de manière effective, des gages sérieux. La surenchère va-t-elle se poursuivre ?

Sur un autre front, il s’agit d’obtenir de la direction de l’INSERM une prise de distance sur l’étude dérangeante. Jacques-Alain Miller part alors de nouveau en croisade et écrit au Directeur de l’Institut lui demandant si l’INSERM s’estime vraiment engagé par ce rapport, s’interroge sur la qualité des auteurs et demande, perfidement, « qui les a rémunérés ». Malheureusement, la réponse n’est pas celle attendue : l’INSERM réaffirme qu’elle « est totalement solidaire de l’expertise collective »3, ajoutant même qu’il s’agit d’une « première base de réflexion », ce qui laisse présager d’autres études... Jacques-Alain Miller, menaçant, prédit que l’INSERM « en pâtira » et répète à l’envi que cette première étude «  a indigné des milliers de praticiens, inquiété des centaines de milliers de patients, agité la France entière ». Soit, mais comme le disait Jean Rostand : « Quand l’opinion de quelques uns est devenue celle de tout le monde, doit-on penser qu’ils avaient vu juste avant les autres, ou qu’ils ont réussi à propager l’erreur ? ».

Là est pourtant le nœud du problème. Que l’évaluation d’une thérapie soit complexe quand il s’agit de troubles psychiques est incontestable, mais pour autant, renoncer à « observer », à « quantifier », à reproduire, c’est renoncer à toute prétention scientifique et en rester à des croyances, des affirmations, au mieux des hypothèses. Si la psychanalyse « échappe à tout »4, alors on peut dire tout et son contraire sans jamais avoir à se justifier. Que la croyance soit répandue, que le cadre proposé soit séduisant, voire cohérent, n’ajoute rien, sinon peut-être une confiance renforcée de ses partisans et une bienveillance probable du grand public. Mais pour combien de temps ?

Corollaire de cette impossibilité de toute évaluation : l’accusation lancée aux rationalistes de vouloir réduire le psychisme à des molécules, à un substrat matériel, et donc à toute intervention de médicaments forcément dégradants. N’avons-nous pas là un retour de l’âme, du dualisme cartésien ? Certes, le psychisme recèle encore tant d’inconnu, les comportements humains sont encore si peu prévisibles ! Pour autant, devons-nous qualifier cet inconnu d’« âme », faire appel à cet « autre chose », ni « observable » ni « quantifiable », et en faire alors l’objet de toutes les affirmations imaginables ?

Au-delà du tumulte provoqué par cette affaire, il faut bien reconnaître que la psychanalyse, par refus de se soumettre à l’évaluation, repose sur un grand vide. Est-ce parce que justement tout l’édifice risque de s’écrouler dans ce vide que les partisans de la psychanalyse favorables à une approche expérimentale de vérification sont si rares ?

1 Sciences et pseudo-sciences n° 266, page 40

2 Psychanalyste et tête de file lacanien, dans un entretien à L’Express (23 février 2005) : « La seule évaluation qui me semble pertinente est l’autoévaluation par le patient lui-même »

3 Échanges de lettres publiés sur le site de l’ALP, l’Agence Lacanienne de Presse :
http://www.forumpsy.org/Resource/ALP3_63.html

4 « On ne peut pas tester, évaluer et « expérimentaliser » le psychisme d’une manière ou d’une autre puisque c’est ce qui échappe ». Élisabeth Roudinesco (entretien publié sur le site http://www.cite-sciences.fr/).

Mis en ligne le 14 septembre 2005
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